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Chronique
SPIDER
Film canadien, 2002
de David Cronenberg
Vos
réactions
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e ce film peu parlant, une phrase m'obsède que je citerai
en entier dans un instant
Je ne sais pas encore pourquoi elle
s'est si fortement imprimée
Au point de constituer
pour moi la zone la plus sensible des impressions que le film m'aura
laissées. Je rappelle très schématiquement
le contexte : un homme revient vers les lieux troubles de ses souvenirs
de schizophrène après plusieurs années
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passées dans un asile. À sa première apparition sur
le quai d'une gare, dernier à sortir du train avec une lenteur
qui dit d'emblée le rythme désynchronisé du fou,
le contraste de cette figure humaine par rapport au monde de la normalité
se décline aussi dans un code vestimentaire. Dire qu'il a l'apparence
d'un clochard, c'est le définir par une catégorie, à
la fois sociale et littéraire (on pense à Beckett fatalement)
; mais ce n'est pas à ce niveau de reconnaissabilité que
le film porte le personnage. Ce qu'il a de singulier en tant que «clochard»
tient en un détail : le nombre de chemises qu'il a sur lui, enfilées
les unes sur les autres. Ce détail vient aux yeux assez vite et
on se surprend à décompter les cols qui n'en finissent pas
de circonscrire le lieu dont surgit l'incroyable tête que Ralph
Fiennes a prêtée à Spider. Arrivé dans une
sorte de pension pour malades mentaux, la directrice lui demande pourquoi
il porte tant de chemises à la fois, est-ce bien nécessaire
d'en porter autant lorsqu'une seule suffirait ? Le ton de la question
impliquait un danger : qu'elle n'use de son autorité pour changer
les habitudes vestimentaires de son nouveau pensionnaire. Et donc à
l'inquiétant
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«pourquoi» de la directrice, c'est un
autre pensionnaire qui répond, comme s'il intervenait par complicité
et pour s'interposer entre Spider et la menace annoncée par la
question. C'est là qu'il dit cette phrase extraordinaire, que je
cite en substance : «C'est nécessaire, parce que, voyez-vous,
c'est l'habit qui fait l'homme. Or, moins il y a de l'homme, plus il faut
de vêtements pour l'habiller».
Formule qui frappe avec cette fulgurance de la parole de fou, démontrant,
dans une précipitation et une économie exemplaires, toute
la dimension qui échappe au raisonnable «pourquoi»
et au sens ordinaire de ce qui est «nécessaire»,
contingent ou superflu
Par-delà le contexte précis
et spécifique de son apparition dans le film, cette phrase a
une pertinence générale au sujet de l'humain, distribué
entre une essence et une forme. Et le vêtement semble justement
éclairer un relais dialectique : l'homme est essentiellement
un être qui s'habille. C'est l'habit qui le fait homme. Les paramètres
de la quantité (plus/moins) introduisent ici le virus du
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dérèglement
de l'équilibre essentiel : plus il s'habille, plus
il se défait. Plus il est vêtu moins
il y a de l'homme en lui. Les quatre ou cinq chemises superposées
sont une trouvaille formelle très forte. J'ignore si elle est
issue de la composition du personnage par Ralph Fiennes, de la plume
de Patrick McGrath, qui signe à la fois le roman-source et le
scénario du film, ou bien d'une intuition de Cronenberg. Quoi
qu'il en soit, j'avoue que dans les plans rapprochés de Spider,
je perdais de vue son visage. Mon regard était pris dans le rythme
visuel des cols de chemise les uns sur les autres, fasciné par
le secret que cette évidence exhibait ainsi, tout en laissant
celui-ci parfaitement intact et dans l'ombre l'homme qui le porte.
Dans l'explication que donnait le vieux fou à
la directrice de la pension, il y avait en outre une exhortation : il
faut laisser Spider porter autant de chemises qu'il faut les unes par
dessus les autres. Car il y a une raison à cela. «C'est nécessaire.»
Une raison qui tient à l'essence de l'humain, qu'il faut comprendre,
et respecter par conséquent sa singularité. Là où
l'homme
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manque, là où l'humain est en moins, il faut laisser, il
faut le laisser s'habiller en fonction de sa disparition, à sa
mesure. Il exprime ainsi son essence menacée, il la compense. Une
mesure impossible à prendre, car le compte des chemises ne la donne
pas. J'en ai compté cinq
Peut-être quatre
Je
n'en suis pas sûr
Mais pourquoi ne pas avoir multiplié les pantalons, les vestes,
ou un autre élément de la composition vestimentaire masculine
et s'être contenté justement de la chemise ? J'y
pense au moment où je referme le col de la mienne
Je fais
ça en général à deux occasions : l'une utilitaire,
neutre, l'autre esthétique, surdéterminée. En l'occurrence
c'était la première. J'avais froid. On m'a appris depuis
toujours que le cou est fragile. Que c'est par là, par le col
ouvert d'une chemise qu'on peut attraper froid, tomber malade, avoir
mal à la gorge. Le col marque le seuil entre les lieux vulnérables
du corps, ceux que l'on habille et les autres, les extrémités,
moins fragiles, plus aptes à assumer la fonction de nous représenter
au dehors, d'attester pour
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ainsi dire «l'homme» dans la
chemise. Le frisson qui me parcourt n'est pas seulement dû au
froid, je pense à cette scène que n'importe qui a vu au
cinéma, il y a eu tant de films fascinés par la guillotine
: c'est bien le col de la chemise du condamné à mort qu'on
découpe aux ciseaux pour que la machine à couper les têtes
ne soit pas gênée par le tissu. Je me suis souvent demandé
pourquoi ? Pourquoi cette obligation d'en passer par une chemise dont
on sait d'avance qu'elle peut gêner ? Et pourquoi ne pas couper
préalablement le col, avant que le condamné n'en soit
revêtu ? Dans tous les «films à guillotine»,
les cheveux sur la nuque et le col de la chemise du condamné
sont coupés juste avant l'exécution, comme s'ils faisaient
déjà partie de celle-ci, comme si dans ce rituel sordide
se dissimulait une façon de faire durer une sorte de jouissance.
La cruauté s'y dissimule : la décollation étale
son instant. Le supplice s'anticipe et se goûte dans le découpage
du col de la chemise. On dénude d'abord pour mieux couper
La fameuse brièveté des souffrances du condamné
trouve ici son petit plus, son petit résidu de canaillerie. Mais
tout semble partir d'une noble intention
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humaniste : dans le rite républicain,
le condamné n'était pas conduit nu au supplice, on lui
laisse sa dignité d'homme : ses vêtements, sa chemise
Spider n'est pas étranger à ce code de la dignité
: en multipliant les chemises il en multiplie le signe jusqu'à
l'annuler par la répétition. Il habille l'homme que sa
folie a rendu rare. Comme pour mieux faire de son cou, ainsi surprotégé,
le lieu dit à la fois de la fragilité, de la culpabilité
et de l'expiation. Sa schizophrénie est semble-t-il en tout point
homogène avec une certaine logique de l'enveloppement. Le film
raconte en effet un lent processus de remémoration qui semble,
selon la suggestion ou selon l'interprétation du film, aboutir
par une prise de conscience de ce qui s'est passé. Il dramatise
à la fois l'état synchronique d'un schizophrène,
son présent et, en même temps, l'étiologie de sa
psychose, son passé. Il la raconte si bien qu'il en devient psychotique
lui-même sous toutes les coutures. Arrivé au bout du film,
le spectateur ne peut être sûr de la modalité du
récit : est-ce un mode de diégèse objective qui
domine ou, au contraire,
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n'est-on pas depuis le début dans une
focalisation subjective des événements, avec précisément
leur part de déformation délirante. On ne peut, faute
de temps, entreprendre ici une analyse détaillée notamment
de l'extraordinaire travail de montage de Spider, auquel le film doit
justement toute cette dimension si inquiétante de la réalité
filmée, due à la confusion entre monde intérieur
et monde extérieur. C'est là que l'on touche à
l'essence de la pensée psychotique qui a l'art de s'objectiver
au dehors, d'apparaître comme une donnée évidente
du monde, susceptible par conséquent d'être filmée.
Et c'est l'affinité de la psychose avec le cinéma que
Cronenberg a si bien su nous faire sentir. L'élément du
cinéma c'est l'évidence à tous les sens du mot
: il ne cesse d'en jouer, dans tous les sens, de s'y soumettre, de la
fabriquer, de la nier, de la mettre en scène, de la remplacer.
Comme la psychose, le cinéma ne pense qu'à (re)fabriquer
un monde, un monde conforme à nos désirs disait André
Bazin
Le monde de Spider fonctionne donc à la manière d'un
film de fiction
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dans lequel un père tue sa femme pour en prendre
aussitôt une autre complice à la fois de son crime
et de son plaisir érotique, qu'il impose à son
fils d'appeler «maman». Par la faute d'un père assassin,
la «maman» est remplacée par une pute vulgaire que
le fils finira par tuer. Ce meurtre marque la fin du jeune Cleg et la
naissance de Spider. Le point de vue du fils participe ici à
la fois du narrateur, du personnage, du spectateur, du scénariste
et du réalisateur : il est le personnage de l'histoire qu'il
se raconte à son propre sujet et s'il la raconte, c'est pour
nous faire croire, en les mettant en scène, aux événements
qui lui sont arrivés. S'il s'y regarde, comme nous qui le regardons,
c'est afin de percer à jour un secret qu'il s'emploie en même
temps de toutes ses forces à garder secret. Je pense notamment
au destin du petit carnet, pour lequel manifestement aucune cachette
de sa chambre ne semble assez sûre
On voit Spider écrire dans son carnet. L'écriture ouvre
l'énonciation et métaphorise en même temps l'effort
de remémoration. Elle constitue
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l'essentiel de l'action présente
de Spider : il produit du récit, il se raconte. Agir et raconter
sont ici impossibles à distinguer. Le dispositif rend naturelle
l'apparition d'un Spider enfant, à une époque où
il n'avait guère plus de 7 ans, aimait beaucoup sa mère,
et ne portait qu'une seule chemise. Le fait que Spider «vieux»
assiste à toutes les scènes de cette époque révolue,
où tout a commencé, c'est immédiatement interprétable
comme une transposition du processus d'écriture dans le procédé
cinématographique du flashback. Spider regarde (écrit)
en même temps que nous le film de sa vie. Il nous donne à
lire et à voir l'implacable constitution de son monde délirant.
Le film se plie à la même logique : il écrit (il
montre) et il efface, il dissimule le réel dans l'évidence,
dans la lisibilité des événements racontés,
dans la limpidité de leur mise en scène.
Contrairement à la croyance du bon sens, ou à l'intuition
consensuelle, que la pensée est un processus qui se passe en
nous, en notre for intérieur, la pensée psychotique est
une donnée extérieure : elle vient au sujet avec la
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force
d'un événement. Pour Spider, cet événement
concerne rien de moins que la mort brutale de sa mère, tuée
par son père, qui l'enterre et la remplace aussitôt par
une prostituée. Le scénario suit pas à pas la cohérence
du délire et le spectateur accomplit exactement le même
chemin que Spider, personnage et narrateur : on pense d'abord regarder
sous forme de flashback des événements qui ont réellement
eu lieu ; puis leur dimension apparaît quelque peu fabuleuse pour
apparaître enfin comme une pure formation délirante : si
toutefois il adhère au film, le spectateur réalise la
force du délire, la netteté de l'hallucination et son
imperceptibilité. Il vit à la manière de Spider,
l'expérience du délirant qui au cur même du
délire, témoigne du délire, s'en distancie péniblement
tout en y restant impliqué, et doute de ce à quoi il croit
dur comme fer. La direction temporelle du film demeure elle aussi indécise
: l'histoire de Spider commence par un retour à la ville et se
termine par un retour à l'asile. Le retour est ici moins une
coordonnée du récit que la métaphore d'une pensée
qui tourne et retourne sans cesse dans le circuit du symptôme,
circonscrivant le lieu d'un
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événement impensé.
La répétition des cols des chemises autour du cou de Spider
pourrait être lue comme une allégorie de cette manière
de tourner en rond
Et c'est dans la transposition formelle de
la répétition du symptôme de la folie, de sa prégnance
sur le monde extérieur que le film de Cronenberg est d'une ingéniosité
incomparable, et pas tant dans la profondeur du sens qui serait à
interpréter. De ce point de vue, du sens et de la signification,
le film est d'une lisibilité peut-être un peu trop parfaite.
Qu'est-ce qui s'est passé en effet ?
Le nom de l'araignée, «Spider»,
c'est de sa mère que le jeune Cleg le reçoit d'abord, comme
une marque d'affection : elle le nomme ainsi en signe de reconnaissance
de l'intelligence et de l'industrie particulières que l'enfant
emploie à jouer avec des fils de laine et des cordelettes. «C'est
pour toi, maman», dit-il. Ce surnom est donc d'un côté,
le signifiant de l'affection maternelle, d'un autre côté
il est le programme de la psychose qui va naître de son appropriation
par l'enfant. Désirant s'approprier de manière absolue
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et
sans partage l'affection de sa mère, l'enfant adopte «spider»
au point d'en réaliser toutes les potentialités macabres.
Ce surnom devient le chiffre poétique de son destin. La manière
dont Spider «voit» le meurtre de sa mère et son remplacement
par une prostituée est un exemple parfait du refoulement psychotique,
la forclusion. Le rejet dont fait l'objet tout ce qui est relatif à
la sexualité des parents et notamment le père comme
référent de ce que la mère peut désirer en
tant que femme se dramatise comme un scénario de meurtre.
Pour substituer au monde un monde conforme à ses désirs,
Spider hallucine le meurtre de sa mère par son père. La
femme qui la remplace est une putain assassine. La tuer est donc pour
lui une vengeance. Que cette vengeance soit juste ou justifiable, cela
n'est jamais sûr, comme d'ailleurs le tout de ce qui s'est passé.
Spider est voué donc à nier toujours et toujours sa culpabilité
tout comme il a nié la portée de différence symbolique
qu'il y a entre une mère et, en elle, une femme
Pour
perpétrer cette laborieuse négation, qui lui a d'abord permis
de tuer sa mère, il fallait en effet créer une autre humanité,
un autre monde
et une chemise n'y suffit
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pas
Continuer de
se raconter ensuite l'histoire, cette histoire, cela permet de rendre
vive encore et encore l'image de cette mère qui l'aimait et pour
qui il était et continue de rester une petite araignée.
On pourrait presque reprocher à Cronenberg, McGrath et Ralph Fiennes
de nous livrer une intelligence de la psychose qui aurait à la
limite la cohérence d'un exposé scolaire
Mais on aurait
tort, car ce n'est pas la compréhension qui est en jeu ici. Ce
qu'il y a à comprendre, ou ce que l'on croit comprendre d'une psychose
n'en altère en rien le phénomène, la puissance de
fiction et l'action dont elle est capable
C'est ça qui nous
est montré
La force de «Spider» (le film) est
là justement : d'avoir su entrer dans la folie du personnage par
la voie d'une intelligence empathique de la forme. Les auteurs de ce film
ne prétendent pas comprendre la folie autrement que dans sa similarité
de fonctionnement, dans son affinité avec cette autre instance
de création de formes qu'est le cinéma. La schizophrénie
est ici un film qui, contrairement au film réel, retient à
jamais son spectateur dans la salle obscure.
L'habit qui fait l'homme... à propos de Spider
de David Cronenberg / Georgy Katzarov
SPIDER
Film canadien, 2002, réalisé par David Cronenberg
Date de sortie : 13 novembre 2002
Avec Ralph Fiennes, Bradley Hall, Gabriel Byrne, Miranda Richardson,
Lynn Redgrave, John Neville, Gray Reineke, Philip Craig
Scénario : Patrick McGrath d'après son livre
Photo : Peter Suschitzky
Musique : Howard Shore
Durée : 1 h 38 mn
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