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est assez ironique, mais les premiers bâtiments que le voyageur aperçoit de la vitre de l'Eurostar, lorsque le train fait son entrée à Londres, ce sont les cités de Brixton. Des quadrilatères sordides, tout en longueur, dont les fenêtres ressemblent à un œil mort. Peut être est-ce juste la locomotive de mon imagination qui déraille. Je suis persuadé que très peu d'usagers du train savent que nous traversons en ce moment un quartier de Londres qui a connu d'effroyables journées d'émeutes en avril 1981. J'étais déjà allé à Brixton, il y a quelques années, mais je n'avais pas réellement eu le loisir d'explorer l'histoire de cet organe douloureux, bizarrement greffé à une gargantuesque capitale. Cette fois-ci, je devrais loger à Atlantic Road, autant dire l'artère principale de Brixton. Et aussi la ligne de front des émeutes de 81. Ensuite, j'irais rendre visite à mon frère du côté d'Aldgate East, dans l'est de Londres. Brixton est situé au sud de la capitale. Je descends dans le «tube», le métro londonien, asthmatique, glauque, déprimant. Chaque embardée du wagon aggrave encore plus le rhumatisme chronique dont est affligé tout le réseau. Et puis un message pre-enregistré tourne en boucle : «Mind the gap, between the train and the station.» Ça fait vingt minutes que je trimballe ma valise dans des larges couloirs vomissant des flots de travailleurs, d'employés de bureaux, de yuppies, et la voix féminine surgelée continue d'égrener sa mélodie en sous sol. L'espace situé entre la rame et le quai. The gap. Normal que de jeunes londoniens portent des t-shirt imprimés : Fuck The Gap. Le tube, c'est toute une histoire. Le réseau est l'un des plus vieux du monde. La ville ayant quatre ou cinq fois la taille de Paris, on sent bien que les machines sifflent, s'époumonent, réclament par tous les pores de leur revêtement métallique un miraculeux appel d'air. Le  tube est aussi un des métros les plus sûrs du monde.
....... La première fois que j'ai mis les pieds dans cette ville, j'étais un gamin fauché. Et comme j'avais l'habitude de resquiller dans le métro parisien, je m'étais dit qu'une fois arrivé à Londres, j'économiserais bien quelques tickets de métro. Mais quand j'ai vu le système anti-fraude mis en place par le réseau (totalement privé, ce qui explique et les tarifs prohibitifs et cette écœurante avalanche de pubs en tout genre), j'ai immédiatement compris que je ne pourrais pas voyager aux frais de la Reine. Chaque portillon automatique est surveillé par un employé du «tube», dans chaque station des 6 zones que constitue le grand Londres. Ça recrute sec, vous l'imaginez bien. Et lorsque vous arrivez à destination, vous devez utiliser le même ticket pour sortir de la station. Avec le même vigile qui garde le portillon. Dans le bus, inutile de monter si vous n'avez pas de titre de transport valide. Le conducteur appellerait immédiatement la police métropolitaine. Justement, en allant à Brixton, via une escale par Shadwell (où je devais rencontrer un ami), je regardais tous ces messages ultra sécuritaires à propos de la fraude. Un dessin montrait même un groupe de voyageurs, tous dessinés en noir, avec eu centre un usager peint en rouge écarlate. Et la légende titrait : «Cet homme a commis un crime, il voyage sans ticket !» La municipalité londonienne est obsédée par la fraude. Des autocollants placardés sur les vitres du tube nous indiquent que cette ligne est sous surveillance aérienne. Des hélicoptères peuvent être dépêchés sur les lieux en trois minutes. Ça me rappelle la conversation que j'avais eu avec le rappeur Ill Bill, à New York, quand il me racontait qu'il voyait des hélicoptères noirs et silencieux surplomber les buildings de Manhattan, à la nuit tombée.

J'arrive à Brixton, par un vendredi de mars ensoleillé, mais froid. C'est jour de marché. Brixton et le centre de Londres, ce sont deux mondes qui s'ignorent. Piccadilly Circus, Oxford Street, Embankment, Bond Street constituent autant de repaires à touristes, de temples ultimes de la consommation de masse. Les mêmes enseignes que dans les grandes capitales de la planète. La même atmosphère aseptisée, lisse, la même absence d'anfractuosité sociale. Par rapport à ce Londres opulent, arrogant, suffisant, arpenter les rues de Brixton c'est comme déambuler dans les cuisines d'un grand restaurant à l'improviste, et voir des immigrés sous-payés accomplir le sale boulot. Je veux dire par là qu'on est peut-être physiquement dans la même zone du réseau (zone 2), mais socialement, intellectuellement, émotionnellement, on pourrait tout aussi bien être dans un autre pays. Brixton est un quartier dont les habitants sont à 80% d'origine jamaïcaine. Pendant mon séjour ici, je loge chez Peter, un ami anglais. Peter est un DJ, syndicaliste, peintre en bâtiment et peintre tout court. Je l'avais hébergé quand il était à Paris, et qu'il parcourait les rues du treizième arrondissement totalement défoncé à une herbe particulièrement phosphorescente, toujours à la recherche d'un 33 tours rare, ou d'un bouquin d'art épuisé depuis des lustres. Peter est né à Brixton de parents «britanniques de souche» mais il a toujours vécu parmi des Jamaïcains. J'ai remarqué que les gosses blancs du quartier semblaient parfaitement intégrés à la communauté de Brixton. «De toute façon, me dit Peter, même pendant les émeutes, Noirs et Blancs s'étaient unis pour affronter les forces de l'ordre. Demain je t'emmènerai voir Uncle Eddie, un ancien du quartier, il avait 25 ans quand les émeutes de 1981 ont commencé. Il y était. Il te racontera des tas de choses, puisqu'il se trouvait au milieu de ces rues et qu'il courait pour éviter les coups de matraque des policiers anti-émeute». Peter me propose aussi d'aller au Centre Communautaire de Brixton, à une encablure d'Atlantic Road. Il est DJ et un peu producteur sur les bords. Dans son appartement de 50 mètres-carrés, il a installé un home studio, un studio d'enregistrement maison. Où viennent régulièrement des artistes. «Brixton, c'est un quartier où l'on écoute énormément de reggae, de ragga, de hip hop, de uk garage, de drum'n'bass, de jungle, de trip hop. Musicalement, le quartier brasse énormément d'influence.» Nous nous baladons dans les rues du quartier, l'un des plus pauvre d'Europe. Et statistiquement l'un des plus dangereux de la ville. «Tu sais que le maire de Londres a déployé tout un arsenal propagandiste pour convaincre les londoniens et le reste du monde que Londres est une ville sûre. Mais j'ai pu avoir accès à des chiffres officieux : 164 agressions et attaques à main armée par jour. Mais pas dans n'importe quel quartier. Les quartiers du centre sont épargnés, le maire de Londres se contrefout de savoir si la violence et le crime déciment avant tout des familles ici à Brixton ou à Lambeth. Tout ce que le Maire veut, c'est que les touristes continuent de visiter Buckingham Palace en toute sécurité et que les riches du centre puissent promener leurs lévriers sans se faire dépouiller. À Londres, le crime touche essentiellement les classes défavorisées».
....... Et nous passons devant les devantures des boutiques, sur lesquelles sont placardés des avis de recherche : des braqueurs souvent jeunes (les portraits robots l'attestent) qui n'ont pas hésité à se servir de leur flingue pour vider le tiroir-caisse. Plus loin est affiché un appel à témoin sur la vitre d'un bazar : une jeune femme a été poignardée en pleine rue, et son agresseur portait un blouson blanc. Quand on gratte un peu le vernis, on découvre vite l'Autre Londres, balafré par la pauvreté, le crime et un racisme souvent institutionnalisé.

Le lendemain, nous allons rendre visite à Uncle Eddie, dans une «estate» de Corharbour Lane, à Brixton. Une «estate» est le terme anglo-britannique pour désigner une cité HLM. Datant de l'après guerre, ces cités hideuses et insalubres symbolisèrent longtemps l'échec de la politique de la ville au Royaume-Uni. Elles furent désertées par leur premiers résidents, issus majoritairement de la classe ouvrière blanche, et accueillirent les immigrants des anciennes colonies caribéennes, en particulier la Jamaïque. Alors que nous nous faufilons dans ce labyrinthe de ciment particulièrement anxiogène, je me rappelle ce morceau du rappeur anglais Black Twang, intitulé «Real Estate», jeu de mot intraduisible entre l'expression real estate qui signifie immobilier en anglais standard, et estate qui signifie cité.

Comparé à ce paysage urbain irrépressiblement mortifère, les cités de Paris intra-muros font figure de véritables palaces. Je regarde des grappes de jeunes en train de se passer un énorme joint. Personne ne nous prête la moindre attention. «C'est un spot de dealers par ici, mais surtout des vendeurs de beuh. Un peu plus loin, ce sont les yardies qui contrôlent le commerce du crack et de la coke» lâche Peter. Les yardies sont des immigrants jamaïcains fraîchement débarqués sur le sol de la Perfide Albion. Souvent impliqués dans l'activité des gangs sur l'île, les yardies de Brixton se lancent corps et âme dans l'économie parallèle. «Les médias n'en parlent jamais, mais tu as parfois des règlements de compte à coups de Uzi et de 9 millimètres dans les rues de Brixton. Des règlements de compte entre dealers rivaux.» Nous grimpons les escaliers puant l'urine et le vomi, et dont les marches sont jonchées de cadavres de bouteilles de bière et de mégots de joints. Peter frappe à la porte métallique grossièrement peinte en vert. Un homme, vêtu d'un bleu de travail, et portant des lunettes cerclées de fer, apparaît dans l'embrasure. Il adresse un grand sourire à Peter et me serre chaleureusement la main. On entre dans l'appartement, qui compte trois petites pièces. L'appart est d'ailleurs envahi par des livres, des brochures, des carnets, des vieux magazines. L'homme a 49 ans mais il en paraît bien dix se moins. C'est Uncle Eddie. Et sous sa veste de mécano, il arbore un t-shirt qui proclame fièrement : J'Ai Survécu Aux Émeutes De Brixton-11 avril 1981.
....... «– Karim s'intéresse de près aux émeutes de Brixton, il voudrait avoir un témoignage de quelqu'un qui était sur place, tu sais, je t'en ai parlé hier au téléphone… Tu te souviens quand même qu'on devait passer ? dit Peter, en guise d'introduction.
....... – Eh bien, je crois que ton ami parisien a tapé à la bonne porte. (Il jette un regard presque triste par la fenêtre). Autrefois, on pensait vraiment pouvoir apporter un renouveau à Brixton. Je crois qu'on a échoué. Tu te demandes ce qu'un vieux Blanc comme moi fabrique ici ?»
....... En fait, je ne me demandais rien du tout à cet instant précis. J'étais même plutôt fasciné par les coupures de presse d'époque qui étaient collées un peu partout. Coupures de presse jaunies par le temps et l'humidité. Des articles qui renvoyaient à un certain 11 avril 1981, quand tout un quartier avait sombré dans une violence apocalyptique à la suite de l'arrestation d'un jeune Noir par les forces de l'ordre. Qu'est-ce qui a réellement déclenché ces trois jours d'émeute ? Beaucoup de versions circulent, officielles (celles des archives de la Metropolitan Police que j'ai longuement consultées) et sous le manteau (comme celles d'Uncle Eddie). Beaucoup de choses contradictoires. Mais les gens du ghetto sont en tout les cas formels : le 10 avril 1981, un jeune gars avait été sévèrement poignardé, et les policiers, au lieu de lui porter les premiers secours, l'avait tout bonnement menotté, matraqué et jeté dans un fourgon cellulaire. La foule avait grossi et plusieurs personnes avaient réussi à libérer le blessé, en attaquant le fourgon. Le blessé avait été ensuite été emmené à l'hôpital par des jeunes du quartier. Une certaine tension (palpable, à couper au couteau, me dira Uncle Eddie) s'installe dans les rues de Brixton. Des agents de police sont envoyés en patrouille. L'incident de la veille aurait pu en rester là si un nouvel évènement ne s'était pas produit le lendemain. Un homme s'accroupit et cherche quelque chose dans ses chaussettes. Un policier l'aperçoit et s'imagine que l'homme cache des stupéfiants. L'homme est arrêté, et hurle aux policiers qu'il cherchait simplement son argent dissimulé à cet endroit. La situation dégénère et l'homme est menotté. Les gens du quartier affluent en masse. Le soi-disant suspect est libéré, tandis que les flics sont passés à tabac et contraints de fuir le secteur, à pied, leur voiture ayant été renversée. Sur Atlantic Road et Railton Road, des centaines de badauds se rassemblent. Un contingent de 200 policiers est envoyé sur les lieux. Je crois que c'est là que les choses ont mal tourné. Des centaines de flics anti-émeute venus envahir un quartier dont la population (frappée de plein fouet par le chômage, les brutalités policières, la répression thatchérienne) était sur le point d'effectuer son thérapeutique «pétage de plomb». Très mauvaise idée tactique. Quelques chiffres. Selon la Metropolitan Police , 299 membres des forces de l'ordre ainsi que 65 civils auraient été blessés, 117 voitures brûlées dont 56 véhicules de police, 28 magasins partis en fumée et 117 habitations endommagées. Le rapport de police stipule aussi que pour la première fois sur le sol britannique, il a été fait usage de cocktails Molotov. Selon des sources «neutres», 50 policiers auraient été blessés et une vingtaine d'émeutiers auraient été arrêtés. Les chiffres émanant du «quartier» font état de 150 flics éclopés et de 400 civils frappés à coup de matraque.

Uncle Eddie est aujourd'hui en retraite anticipée. Il a longtemps été professeur de mathématique dans une ZEP de Brixton. À l'époque des émeutes, il était membre d'un groupuscule gauchiste qui prônait la révolution pacifique. Né a Brixton dans le milieu des années 50, il avait même son «quartier général» sur Atlantic Road :
....... «Les causes de l'émeute sont évidemment multiples, rappelle-t-il. Depuis des années déjà, les tensions entre les flics et les habitants de Brixton prenaient de sérieuses proportions. Les flics harcelaient quotidiennement les jeunes des quartiers. Une loi dite «Sus» avait été votée et permettait d'arrêter n'importe quel citoyen dans la rue sur simple suspicion. Evidemment, cette capacité à décréter qui était suspect et qui ne l'était pas était laissée à la libre appréciation d'officiers de police non dépourvus de préjugés. Lesquels embarquaient souvent un jeune Black juste parce qu'il avait eu la bonne idée d'être noir. Et puis le maire et le chef de la police ont mis au point une opération baptisée Swamp, et qui devait mettre fin à une série de vols qualifiés commis dans le secteur de Lambeth. Mais l'opération Swamp a vite révélé son véritable objectif : terroriser la population noire de Brixton. Plusieurs fois j'ai vu des jeunes gens jetés hors d'un fourgon de police, après avoir été sérieusement tabassés. C'était l'Angleterre de Thatcher, des coupes budgétaires. Je crois que l'Angleterre, au début des années 80, était vraiment la boite aux lettres des Etats-Unis de Reagan. Ça avait déjà pété dans les ghettos américains en 1965, en 1968. Et puis Brixton s'est embrasée. Je crois que les gens en avaient tout simplement ras-le-bol, ils n'avaient plus d'alternative. Dans le quartier, tu avais plein de marginaux, de militants gauchistes, de squatters… Et tout ce beau monde vivait en harmonie totale avec la communauté jamaïcaine de Brixton. Mais les médias conservateurs et populistes ne parlaient jamais de ça, ils insistaient plutôt sur le côté ghetto Noir, ultra communautaire, dans lequel il fait pas bon marcher la nuit si t'es Blanc. Enfin ce genre de conneries. Quand ça a explosé, j'étais dans la rue, j'étais allé à l'épicerie m'acheter une bière. Quand j'entends un énorme fracas. Je vois cette voiture de flics retournée, sur le toit, et je vois des gars du quartier courir avec un homme menotté à leur côté. Et deux flics qui courent comme des dératés, du sang sur la figure. Je rentre dans notre petit bureau, j'appelle des potes pour leur raconter l'incident. Je crois que je suis resté cinq minutes au téléphone. Et là, simultanément, j'entends des vitres se fracasser, des sirènes de police à te vriller le cerveau, des coups de feu qui claquent. Je vois au moins 300 flics casqués qui chargent sur Atlantic Road, des pompiers partout, et trois immeubles en flammes. Et à ce moment précis, des milliers de Brixtoniens armés de briques et de bouteilles de verre former une espèce de rempart humain entre Brixton Road et Atlantic Road. Quand les flics ont chargé, je me suis dit que c'était la fin du monde. Parce que une incroyable volée de briques s'est abattue sur eux, ça pleuvait, j'entendais le bruit mat de la brique qui percute un crâne. Planqué dans mon officine, je suis presque obligé à ce moment-là de sauter à terre. J'ai eu une peur dingue, et pourtant en 49 années sur terre j'avais pu voir pas mal de choses. L'atmosphère était totalement électrique. Je crois que si quelqu'un avait craqué une allumette à cet instant précis, l'air se serait enflammé, tout le quartier aurait explosé. Des centaines de briques ont encore fusé, et puis les flics se sont repliés. Les gens hurlaient leur victoire, des vieilles femmes pleuraient, les gamins vociféraient car leurs parents les faisaient rentrer de force à la maison. Et juste après, quand les scènes de pillage ont commencé, j'ai compris ce que c'était qu'être pris dans une émeute. Les pillards ont jeté de l'essence dans notre local, et je suis tout de suite sorti. Je scrutais les gens à la recherche d'un visage familier. Je connaissais pratiquement tout le monde et pratiquement tout le monde me connaissait. Mais j'ai quand même flippé car j'entendais des gars venus des cités alentour dire qu'ils allaient se faire un Blanc, dès que l'occasion se présenterait. Ils confondaient flics et Blancs. Le gars qui essayait de mettre le feu à mon local a été intercepté par des amis rasta. Un jeune lascar a tenté de me frapper avec une brique, j'avais le dos tourné, quand un énorme poing a fait sauter sa mâchoire et l'a envoyé au tapis pour quelques bonnes minutes. Jah m'avait encore sauvé (Jah est le dieu des jamaïcains pratiquant la religion rastafarienne, nda) ! Mon sauveteur, un rasta qu'on appelait Silver, m'a dit : «Eh mec, il faut vraiment que tu dégages de là, ça va devenir méchant dans pas longtemps.» À L'époque, je me souviens, on éditait une feuille de chou, un bulletin d'informations révolutionnaires qu'on distribuait aux gens dans la rue. Eh bien, je suis resté trois jours d'émeute durant dans mon local. J'ai vu des rastas se faire sauvagement matraquer par la police, et des flics qui pissaient le sang, le crâne à moitié ouvert. C'est moche une émeute. Je me souviens qu'à la nuit tombée, ils ont envoyé un hélicoptère «Night Sun» survoler Brixton. C'était la première fois qu'ils utilisaient cet hélicoptère capable d'éclairer un secteur de la taille d'un terrain de football, et équipé de caméras infra rouge. Les gens du quartier passaient la nuit à boire et à danser, épiés par une caméra à trois cent mètres d'altitude. C'était surréaliste. Le lendemain, une attaque policière que je qualifierais de fasciste, a été menée contre la Villa Road, un repaire de squatters et d'artistes anarchistes. Le commissaire Mac Nee parlait d'agitateurs extérieurs. Les médias bourgeois et la presse populaire évoquait, elle, une «conspiration anarchiste blanche» !».
....... Trois jours d'émeutes qui n'ont finalement servi à rien, puisque en 1985 Brixton va encore brûler : Une jeune femme trouve la mort lors d'une descente de police à son domicile. En 1985, c'est un jeune homme qui décède en garde en vue. Dans les ghettos de sa Majesté la police a résolument la main lourde.

Déprimé par le récit d'Uncle Eddie, je demande à Peter s'il n'a pas un bon plan pour ce soir. Il m'indique qu'une fête aura lieu dans le quartier de Shadwell, à partir de 21 heures. On prend congé d'Uncle Eddie, et on marche vers Atlantic Road. Mon imagination part au quart de tour et je vois des centaines de spectres hagards courir dans les rues, défonçant les portières de voitures à l'aide de briques. Mais la réalité me rappelle à elle  : une bande de crackheads regagne la voie de chemin de fer derrière la station de métro. C'est là que viennent se défoncer tous les accrocs du coin.
....... Ensuite, on est parti chez un disquaire du coin, où on pouvait acheter des 45 tours pour quelques pennies : Don Drummond and Beverley's All Star, Ewan Mc Dermott and the Vibrators, Lloyd Robinson and Glen Brown, Raymond Harper and the Carib Beats, The Riots, The Sounds, The Dreamletts, The Skatalites. La vraie musique ska que les gens de Brixton affectionnent tout particulièrement. Peter me dit qu'au début des années 80, il n'était pas rare de voir skinheads et rastas fumer le calumet de la paix dans Finsburry Park.
....... On arrive à Shadwell via la nouvelle ligne aérienne qui surplombe les Docklands, la city, et l'architecture désincarnée d'East India. Shadwell est une succession de petites cités pourries. Je vois un môme en survêt Umbro qui joue avec un pit-bull, au milieu d'une espèce de pelouse qui n'avait pas dû être entretenue depuis des lustres. Je croise de fantomatiques Pakistanaises, couvertes d'un voile noir de la tête aux pieds, qui disparaissent dans l'obscurité d'une «estate». On rejoint notre pote Youssef, un Marocain qui s'est installé a Londres. Peter a ramené son sac de vinyles. La fête a lieu dans l'appartement d'un pote de Youssef, un mec appelé Gringo. C'est un Pakistanais de la troisième génération qui porte des jeans larges, des baskets Nike, une grosse chaîne en argent et qui boit de la guiness.
....... À l'intérieur, la fête a déjà commencé. Des filles originaires du Pakistan et du sous continent indien ont troqué leurs vêtements traditionnels pour des jeans ultra moulants ou des jupes qui ne cachent que très peu de choses. Rien à voir avec les immigrées de la première génération, écrasées par l'immémorial poids de la tradition. L'alcool coule à flot, et des pétards passent en main en main.
....... «– Alors mec ça gaze, lance Gringo en venant me rejoindre au milieu de l'appart. Je m'étais confortablement installé sur un canapé qui avait quand même vu des jours meilleurs.
....... – T'es de Paris ?
....... – Ouais. Et c'est la première fois que je viens à Shadwell.
....... Youssef aussi a vécu un temps à Paris. Il a dit que c'était pas mal. Mais j'ai cru entendre qu'il avait eu des petits soucis là-bas. Ce soir, il y a des rappeurs et des toasteurs de Brixton, Aldgate, Lime House, Lambeth qui partent en impro.
....... – C'est comment Shadwell ?
....... – C'est la merde. La plupart des gens d'ici ne quittent pratiquement plus la cité, dehors pour eux, c'est déjà comme un autre bled. On a des petits ici qui arrachent des sacs, vendent de l'herbe, montent sur les toits et jettent des canettes sur la police municipale. Moi, j'ai de la chance d'avoir un taf dans le centre, et dès que j'ai réussi à amasser un peu de pognon, je quitte Shadwell. Mais à Londres, tu paies une fortune pour un placard. Quant aux miens, je crois que la religion leur a trop bousillé la tête.»
....... Vers une heure du matin, quelqu'un a branché un micro et deux platines Technics, et Peter a commencé à mixer. Ensuite, des rappeurs se sont emparés du micro et j'ai pu avoir un condensé de vie londonienne le temps de cinq freestyles : harcèlement policier, taux de chômage caniculaire, habitat insalubre, drogues douces pour ralentir l'affolante activité des hémisphères cérébraux, drogue dure vendues à des «schoolgirls» pour survivre, bouffer tout simplement, échec scolaire, racisme. Finalement, dans les grands centres urbains occidentaux, rien de nouveau, à l'ouest comme à l'est, au sud comme au nord.
....... Le lendemain, j'ai rendez vous a Brick Lane avec mon frère. On mange dans un restaurant indien. Après, je décide de me balader sur la grande artère d'Aldgate. J'ai mon caméscope et je filme les cités qui jouxtent Brick Lane. Deux bobbies (policiers en uniforme) arrivent dans ma direction. L'un d'eux montre le caméscope du doigt.
....... «– Vous devriez ranger ça
....... – Ah oui ? Pourquoi ?
....... – C'est un secteur à haute criminalité, Monsieur («high-crime area»). Il y a fréquemment des agressions à main armée. Bonne journée Monsieur.»
....... Je continue à arpenter les rues qui séparent les fameuses «Real Estate» dont parlait Black Twang. Un océan de briques brunes. J'éteins mon caméscope et j'écoute la rumeur de la ville, le «talk of the town» dont parlent les Anglo-saxons. Je vois un gamin juché sur un vélo cross et qui porte des Nike à plus de 100 livres . Dans un quartier qui a été classé par une commission européenne comme étant le plus pauvre d'Europe.

Brixton ou les ghettos de Sa Majesté / Par Karim Madani

 



Karim Madani,
Brixton ou les ghettos de Sa Majesté.
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2004
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