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Le désert de la mémoire
Rencontre avec Dominique Vidal

                                                                                 Mona Chollet

 

Rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique, Dominique Vidal vient de publier avec Karim Bourtel Le Mal-être arabe, qui donne la parole à plusieurs dizaines de Français d'origine immigrée. Il a entamé il y a deux ans une tournée de conférences dans les banlieues avec la représentante de la Palestine en France, Leila Shahid, et le militant israélien Michel Warschawski. Il nous donne son point de vue sur l'appel des «Indigènes de la République» et les remous qu'il provoque.

 

Parler des enfants de l'immigration maghrébine ? Entre le débat sur le voile et les polémiques autour de Tariq Ramadan, le téléspectateur ou lecteur de journaux moyen peut être persuadé qu'on lui en rebat déjà les oreilles à longueur d'année. En ouvrant le livre de Dominique Vidal et Karim Bourtel, Le mal-être arabe – Enfants de la colonisation, il se rendra compte qu'il n'en est rien, et qu'il a tout à découvrir à leur sujet. La foule d'interlocuteurs rencontrés par les auteurs pour les besoins de leur enquête ont été abordés non en tant qu'objets – de discours, de soupçons, de fantasmes, de préjugés –, mais en tant que sujets. Ils y expriment librement leurs préoccupations et leurs analyses de leur propre situation, au lieu d'être sommés pour la énième fois de se positionner sur des dossiers dont on a décidé qu'ils les concernaient (on se souvient que l'ancien boxeur Muhammad Ali, quand on lui avait demandé, après le 11 septembre 2001, comment il se sentait à l'idée que Ben Laden partageait sa religion, avait rétorqué : « Et vous, comment vous sentez-vous à l'idée qu'Hitler partageait la vôtre ? »). De ces hommes et femmes, le livre donne une image à la fois moins lisse, moins phobique de la différence culturelle, et plus proche, plus banale, que ce à quoi nous a habitués l'approche médiatique – scoop : ces gens sont des êtres humains, et non des envahisseurs mahométans obscurantistes et sanguinaires ; ce sont vos concitoyens, ils partagent la majorité de vos références, ils ont chacun une personnalité et une histoire uniques malgré leur origine commune, et ils réfléchissent, chose incroyable, même quand ils (elles, en l'occurrence) ont un bout de tissu sur la tête. Le livre fonctionne ainsi comme une introduction à un monde qui n'a pratiquement jamais droit de cité – du moins pas s'il veut rester lui-même –, et où bouillonnent les talents et les énergies inemployés.

La sortie du Mal-être arabe a coïncidé avec le lancement fracassant de l'appel des « Indigènes de la République », publié en janvier 2005 sur des sites militants (TouTEsEgaux.net, Les mots sont importants) ou communautaires (Oumma.com). L'initiatrice de la démarche, Houria Bouteldja, figure d'ailleurs parmi les interviewés du livre. L'appel clame que la France, non seulement a été, mais reste « un État colonial ». «  Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s'y réduire, la politique coloniale, y lit-on. La figure de l'« indigène » continue à hanter l'action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et s'imbrique à d'autres logiques d'oppression, de discrimination et d'exploitation sociales. » Le texte appelait à des « assises de l'anti-colonialisme post-colonial » pour le 16 avril – mais, la CGT étant revenue sur son accord pour la mise à disposition de la Bourse du travail, à Paris, celles-ci ont été reportées. Il annonçait également la « marche des indigènes de la République » du 8 mai dernier, soixantième anniversaire de la victoire sur le nazisme, mais aussi du massacre de Sétif en Algérie – qualifié pour la première fois de « tragédie inexcusable » par l'ambassadeur de France en février dernier. Comme on pouvait s'y attendre, il a donné de l'urticaire à l'hebdomadaire Marianne (qui a baptisé ses auteurs « les nouveaux racistes » et parlé de « texte angoissant », de « rhétorique fascisante »… ) et aux éditorialistes du Nouvel Observateur . Mais il a aussi suscité des débats intenses au sein de la mouvance dont il est issu, certains lui reprochant le simplisme de sa grille d'analyse, ou estimant encore que sa virulence risquait de s'avérer contre-productive.

 

Héritage colonial : un « double verrouillage »

Le mal-être arabe aborde largement, comme son sous-titre l'indique, l'héritage colonial. Il donne notamment la parole à l'historien Benjamin Stora, qui rappelle que les citoyens français, hormis ceux qui y étaient directement impliqués (Algériens, pieds-noirs, harkis, ou soldats ayant fait la guerre), ne se sont sentis concernée que très récemment par la guerre d'Algérie : « Quarante ans durant, il n'y a quasiment pas eu un livre, pas un film sur la conquête coloniale au XIXe siècle. Comparez avec les Etats-Unis et leurs innombrables westerns. Qui a montré l'horreur de la période 1832-1871 ? Or, faute de connaître celle-ci, toute l'histoire qui suit devient incompréhensible. La société française ne refoule pas cette histoire : elle ne l'a tout simplement pas mémorisée. » Il parle de « double verrouillage », puisque l'Algérie indépendante, de son côté, a également occulté cette histoire, pour faire oublier que le nationalisme algérien était né en France, au sein de l'immigration, et que le FLN avait supplanté dans le sang (4000 morts !) le mouvement du pionnier de la lutte pour l'indépendance, Messali Hadj. « Pour se sentir pleinement français, plaide Stora, les enfants et les petits-enfants de l'immigration ont besoin de dresser le bilan du colonialisme. Ils doivent se doter d'une mémoire, non pas revancharde, mais suffisamment lucide pour contribuer à la construction de l'avenir. » Ce désert de la mémoire, qui renvoie le passé colonial à une abstraction, permet par exemple que soit votée, à l'Assemblée, le 25 février 2005, une loi destinée à valoriser « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord »…

Dominique Vidal et Karim Bourtel confrontent également les points de vue de deux historiens, Pascal Blanchard et Gérard Noiriel, qui mettent en évidence, l'un, la spécificité de l'immigration issue des anciennes colonies, et l'autre, au contraire, ses similitudes avec les vagues arrivées du reste de l'Europe. Si les thèses de Noiriel, qui invite à ne pas sous-estimer les difficultés rencontrées par les immigrants italiens ou russes, et à ne pas s'enfermer dans l'idée d'une étrangeté insurmontable, méritent attention, les deux auteurs semblent pencher plutôt en faveur de celles soutenues par Blanchard. « Il a calculé que, sur une période de cent trente ans, la France a dominé 800 millions d'individus, relève Dominique Vidal. Comment voudrait-on que cela n'ait aucune conséquence sur la société française d'aujourd'hui ? Au cours des mois où nous avons travaillé sur ce livre, j'ai été frappé par l'importance de cet héritage colonial, à la fois dans les réalités et dans les mentalités. Dans leur grande majorité, les enfants de la colonisation continuent d'être ghettoïsés ; ils subissent des discriminations continuelles qui se surajoutent au phénomène de pauvreté, que ce soit dans l'accès à l'école, à l'emploi, à la culture, à la santé – on l'oublie souvent, mais ce sont des gens qui, bien souvent, ne peuvent pas se soigner. Dans les mentalités, le racisme anti-arabe et l'islamophobie récents prospèrent sur l'héritage du racisme anti-arabe et de l'islamophobie coloniaux. La campagne sur les « tournantes », par exemple, rappelle fortement les campagnes de presse de l'extrême droite sur les Arabes violeurs dans les années soixante – c'était alors un thème récurrent des Unes de Minute. Dans l'inconscient collectif, l'arabité a toujours à voir avec une sexualité débridée, menaçante. Il faut lire à ce sujet le livre que vient de publier le sociologue Laurent Mucchielli (1), dans lequel il revient sur les dérives médiatiques récentes : il y montre que le nombre de viols collectifs est stable depuis une trentaine d'années, alors qu'on a voulu nous faire croire qu'il montait en flèche, et que c'est un phénomène qui a toujours existé au sein de la jeunesse française. » Certaines caractéristiques de la politique de la ville, elles aussi, laissent perplexe : la présence systématique d'un expert militaire dans les réunions du plan Borloo ; l'implantation des commissariats de banlieue qui se fait désormais, non pas au centre de la cité, mais près de la gare du RER, comme les casernes étaient installées à la sortie des villes coloniales… Quand on demande à Dominique Vidal ce qu'il pense du discours qui reproche aux jeunes des cités une logique « victimaire », il secoue la tête d'un air affligé : « Cinquante pour cent de jeunes chômeurs dans les cités, alors que le taux général dans le pays est de 25%… Six fois moins de chances d'obtenir un rendez-vous pour un entretien d'embauche… Soyons sérieux !… »

 

Épineuse « autonomie »…

Il approuve la démarche des « Indigènes de la République » : « Si on ne prend pas ces questions de front, on ne peut rien comprendre à la réalité d'aujourd'hui. » Mais il leur reproche de trop négliger les différences entre « société coloniale » et « société post-coloniale » : « Dans les années soixante, les immigrés issus des colonies étaient tout simplement invisibles. Ils baissaient la tête, rasaient les murs. Le 17 octobre 61, c'est ça : des Algériens qui, pour la première fois, descendent en masse au centre-ville, et se font aussitôt réprimer dans le sang… Aujourd'hui, les choses ont changé : il n'y a plus de bidonvilles, il y a eu la Marche des Beurs, la création d'une multitude d'associations et de mouvements… Les enfants d'immigrés sont devenus français, ils ont redressé la tête. Ils ont investi par dizaines de milliers des professions qui semblaient leur être interdites de facto : ils dont devenus profs, médecins, avocats, entrepreneurs, journalistes… Evidemment, cela ne change rien pour tous ceux qui vivent encore dans les ghettos – cela rend peut-être même leur situation plus amère. Mais il n'empêche : il ne faut pas tout confondre. »

L'affirmation, dans l'appel des « Indigènes de la République », de leur volonté de créer une « dynamique autonome » – même si la participation et les signatures étaient ouvertes aux « non-Indigènes » – , a suscité une certaine inquiétude parmi leurs alliés au sein de la gauche, qui ont craint d'y voir le spectre du « communautarisme ». Ce n'est pas le cas de Dominique Vidal, qui croit cette autonomie nécessaire – une importante partie du Mal-être arabe est consacrée à cette question. Que les victimes de discrimination se rassemblent et s'organisent sur la base du sort commun qui leur est fait, comme ce fut le cas précédemment pour les femmes ou les homosexuels, quoi de plus normal ? Mais il est également persuadé que l'autonomie ne suffit pas, qu'elle doit se combiner avec d'autres formes de regroupement : « Je ne crois ni à l'alliance sans autonomie, ni à l'autonomie sans alliance. » Là encore, il regrette la connotation un brin excluante du texte de l'appel : « Quand je le lis, j'ai du mal à voir quelle place il propose à un militant tel que moi, désireux de participer à ce combat, et, plus largement, de s'inscrire dans un mouvement multiforme, dans lequel chacun aurait des droits et des devoirs égaux. Durant la guerre d'Algérie, ma mère a été une porteuse de valises, et j'en suis très heureux ; mais moi, aujourd'hui, je ne veux pas être un porteur de valises ! Houria Bouteldja et les autres meneurs de l'appel ne peuvent attendre de moi que j'acquiesce inconditionnellement à toutes leurs initiatives. » Du côté des « Indigènes », on a en effet vu apparaître des arguments étranges, qui renvoient toute critique de leur démarche à un paternalisme de « dominants » ne pouvant s'empêcher de dicter aux « dominés » la bonne manière de lutter. Comment, alors, expliquer par exemple les réserves émises par Salah Amokrane, conseiller municipal des « Motivé-e-s » de Toulouse, qui, bien qu'il l'ait signé et soutienne lui aussi la démarche, dit trouver le texte « un peu nul » (2) ? « Le seul moyen que j'ai de respecter Houria et les autres, affirme Dominique Vidal, c'est de leur dire franchement, non pas ce qu'ils doivent faire, mais ce que je pense. C'est si je m'en abstenais, au contraire, que mon attitude serait condescendante et coloniale ! » Il regrette aussi que le Mouvement de l'immigration et de la banlieue (MIB) – l'un des premiers à avoir parlé de la « gestion coloniale » des quartiers –, qui désapprouvait le texte, ait été écarté de l'initiative, au lieu que ses remarques aient été prises en compte : « Il me semble que le MIB méritait d'être respecté, ne serait-ce que parce qu'il a toujours résisté aux tentatives de récupération qui ont suivi la Marche des Beurs. »

Le mur invisible

Il y a deux ans, Dominique Vidal a entrepris, avec Leila Shahid, la représentante de la Palestine en France, et le militant israélien Michel Warschawski (auteur notamment du passionnant Sur la frontière – 3), une tournée de conférences-débats dans les villes et les banlieues de toute la France. Ils se sont déjà rendus dans une vingtaine de villes, et ont rencontré, d'après leurs calculs, 16 000 personnes. Une expérience très marquante – de part et d'autre, apparemment : « Il est sidérant de voir combien les gens, en banlieue, sont touchés par le simple fait de notre venue. Au moment où le public est invité à prendre la parole, on s'entend dire : « Merci d'être venus… Parce que personne ne vient ! » Et c'est vrai : personne ne va jamais les voir ! Il n'y a aucune vie culturelle et intellectuelle dans ces quartiers… Et le plus beau, c'est que, comme on a fait l'effort de venir, ensuite, ils se déplacent à leur tour pour assister à la rencontre organisée au centre-ville. » Ces débats sont l'occasion de mettre les choses à plat : « Cela prend souvent un tour quasiment cathartique. Quand on dit aux gens : « Oui, effectivement, vous êtes discriminés », on les voit se détendre dans leur fauteuil de manière spectaculaire. Comme c'est un public souvent assez jeune, il suffit souvent de pas grand-chose pour susciter un déclic et les faire changer d'idée – pour faire sauter un préjugé antisémite, par exemple. On explique pourquoi la thèse du « complot juif » ne tient pas ; Leïla Shahid raconte ce qu'a été la Shoah… Quand je pense que le Crif [Conseil représentatif des institutions juives de France – 4] proteste contre ces conférences ! Mais il devrait nous donner une médaille, au contraire ! On montre que la Shoah et la guerre d'Algérie ne sont pas des événements de même nature, puisque les Français, en Algérie, n'avaient pas le projet d'anéantir les Algériens jusqu'au dernier ; ce qui n'empêche pas que la guerre d'Algérie a été une tragédie… On dépasse aussi la « concurrence des mémoires », en faisant valoir que le génocide des juifs se fondait idéologiquement sur la thèse de l'inégalité des races, dont étaient également victimes les colonisés… On parle du conflit israélo-palestinien, en expliquant que ce n'est pas un conflit ethnique, que ce n'est pas un conflit entre juifs et arabes… Michel Warschawski est en général le premier Israélien qu'ils voient de leur vie ! »

À l'Ariane, dans la banlieue de Nice, un jeune demande un jour aux trois conférenciers : « Est-ce que vous avez vu le mur, quand vous êtes arrivés ? » Surpris, ils répondent par la négative. « C'est normal, conclut leur interlocuteur. Parce que le mur, il est invisible. » « Et effectivement, confirme Dominique Vidal, à Nice, la ligne de tramway s'arrête juste avant d'arriver à l'Ariane… » S'il juge détestable la pétition lancée par le mouvement de jeunesse sioniste Hachomer Hatzaïr, avec le soutien d'Alain Finkielkraut et Bernard Kouchner, et qui interprète les récentes violences de jeunes banlieusards contre les manifestants lycéens à Paris comme des actes de « racisme anti-Blancs », il voit néanmoins dans ces graves incidents un signal à prendre très au sérieux : « Si on continue à discriminer, à ghettoïser, à humilier, à casser la gueule, à réprimer au faciès, il ne faudra pas s'étonner si, dans vingt ans, on se retrouve dans une situation de guerre civile larvée. »

 

Mona Chollet

 

Dominique Vidal et Karim Bourtel, Le mal-être arabe – Enfants de la colonisation, Agone, 2005 (chez le même éditeur, Dominique Vidal a également publié en 2003 Le mal-être juif ).

 

L'appel des « Indigènes de la République » :
http://toutesegaux.free.fr/article.php3?id_article=90

Notes et liens :
(1) Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes » , La Découverte, 2005.
(2) L'Humanité , 21 mars 2005. Lire aussi : «  L'appel « Nous sommes les indigènes de la République » est utile, le débat qu'il engage, politiquement légitime  », par Salah Amokrane : http://oumma.com/article.php3?id_article=1453
(3) Michel Warschawski, Sur la frontière, Stock, 2002. Voir : http://www.peripheries.net/f-wrschk.htm
(4) À propos de cette polémique, relayée par Le Figaro, voir : http://www.protection-palestine.org/article.php3?id_article=504

 

 



Mona Chollet / Le désert de la mémoire, rencontre avec Dominique Vidal
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