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Ce texte inaugure une nouvelle rubrique de la revue Inventaire/Invention, où l'auteur, Mona Chollet, nous livrera, au fil des semaines, sa lecture et son interprétation toutes personnelles de l'actualité intellectuelle et sociale.

 


Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l'islamisation de la France

                                                                                 Mona Chollet

 

Ces débats sont si épuisants qu'il y a des jours où on aimerait bien réclamer un moratoire sur les discussions à propos du voile ou de Tariq Ramadan. Mais les enjeux sont trop importants : ils valent la peine que l'on pointe parfois le nez hors du maquis littéraire où l'on se réfugie avec délice le reste du temps. Le plus souvent, c'est sous le coup de la colère - c'est le cas pour cette première chronique, consacrée aux raisons pour lesquelles la vision du monde et le projet de société de Tariq Ramadan ne seront jamais les miens, mais aussi à l'indignation que m'inspire sa pourfendeuse Caroline Fourest, auteur du livre à succès Frère Tariq(1) : non seulement, avec sa consoeur de ProChoix Fiammetta Venner, elle entretient complaisamment les fantasmes d'invasion islamique, mais elle use de méthodes inadmissibles à l'encontre de tous ceux qui critiquent un tant soit peu ses thèses. On me reprochera peut-être d'avoir fait long ; mais, dans la confusion actuelle, faite de procès d'intention, de conclusions hâtives, de récupérations abusives, de fanatisme (et pas toujours dans le camp qu'on croit), les nuances que j'ai tenu à exposer sont tout sauf un luxe. Sans elles, cette démarche de microchirurgie idéologique, qui tente de remettre un peu d'ordre dans les idées, à commencer par les miennes, n'aurait aucun sens.

" Il n'y avait que deux femmes au Conseil français du culte musulman, eh bien, désormais, il n'y en a plus qu'une" : la démission de Dounia Bouzar, le 4 janvier 2005, du bureau du CFCM, a suscité des commentaires navrés. Encore une fois, on peut remarquer la vigilance interventionniste avec laquelle on scrute la composition du CFCM, vigilance qui n'a pas d'équivalent vis-à-vis des instances représentatives des autres religions. D'accord, on peut interroger et contester, dans cet organisme de création récente, le mode de désignation choisi, la représentativité et la légitimité des différentes organisations qui y siègent. Mais s'inquiète-t-on du nombre de femmes, ou de la proportion d'extrémistes ou de modérés, qui président aux destinées de la religion juive ou de la religion catholique en France ? Non, évidemment.

C'est aussi ce principe d'égalité de traitement que l'on évoque, au sein du mouvement altermondialiste, pour justifier la participation aux forums sociaux de Tariq Ramadan et des associations musulmanes qu'il inspire. Sauf que là, l'équivalence, a priori incontestable, relève peut-être d'un effet de trompe-l'œil. On semble en effet considérer que le seul fait de s'affirmer comme musulman défendant son droit à pratiquer sa religion constitue une forme d'engagement altermondialiste, alors que ce n'est pas le cas, me semble-t-il, pour les organisations d'inspiration catholique, par exemple. S'affirmer comme musulman et défendre son droit à pratiquer sa religion, c'est parfaitement légitime ; mais cela peut-il pour autant suffire à constituer une démarche progressiste - tendance dans laquelle j'ai cru comprendre que le mouvement altermondialiste s'inscrivait ? On peut en douter.

Les mêmes constats,
mais pas (du tout) les mêmes solutions

Comme Tariq Ramadan et son public, j'estime que l'homme moderne va dans le mur en se prenant pour Dieu, en faisant l'économie de toute humilité, en ne reconnaissant plus aucune forme de mystère ou de sacré - ce qui le pousse à détruire son environnement, à répandre le désenchantement, à croire aveuglément au " progrès ", à marchandiser la vie. Je trouve beaucoup à redire au rationalisme que l'Occident moderne prend pour de la rationalité, et tiens le cartésianisme pour responsable de nombreux dégâts. (Dans Frère Tariq, Caroline Fourest s'indigne de ses réserves sur la pensée de certains philosophes européens, qu'elle met sur le même plan que la contestation de la théorie de l'évolution !) Comme beaucoup d'autres, c'est notamment cette conviction qui fait que je me reconnais dans la sensibilité altermondialiste. Mais, pour moi, l'humilité à retrouver ne saurait s'assimiler à celle dictée par les religions, qui me semble incompatible avec tout projet progressiste. Mon insatisfaction devant l'état des choses ne me poussera jamais à abdiquer ma capacité de jugement pour suivre les préceptes d'un texte sacré - ou plutôt de ceux qui se chargeraient de l'interpréter pour moi, et qui se retrouveraient ainsi investis d'un pouvoir exorbitant. Que les admirateurs de Tariq Ramadan s'en remettent à lui pour savoir comment ils doivent vivre leur vie de couple, leur identité de femme ou d'homme, ou organiser leurs loisirs, cela me semble un renoncement infantilisant, un masochisme aberrant. Cela ne peut produire qu'un modèle de société traditionnel et étouffant, une morale dictée d'en haut. Admettre l'existence du mystère, quand on le fait sous ces auspices, finit immanquablement par aboutir à ce que maman se retrouve confinée à la cuisine à faire la popote : merci bien. Il y a des voies bien plus passionnantes à explorer pour parvenir à retrouver la notion du sacré sans pour autant renoncer à l'exercice actif de son libre arbitre personnel, ou le déléguer. Ne serait-ce pas là une tâche adaptée à la vocation du mouvement altermondialiste, plutôt que de cautionner une démarche de régression ?

On peut formuler les mêmes critiques et avoir pourtant des revendications opposées. Comme Tariq Ramadan (qui, en octobre 2004, participait à l'opération " Rentrée sans marques "), je rejette le matérialisme effréné dans lequel se fourvoie notre société ; mais la religion, en tant que réponse toute faite aux interrogations sur le sens de la vie, risque fort aujourd'hui de n'être elle-même qu'un produit de consommation. Puisqu'il peut attirer aussi bien des musulmans, des chrétiens, des juifs, des bouddhistes, des hindous, des athées, pourquoi le mouvement altermondialiste ne s'attellerait-il pas plutôt à rechercher ce sens au-delà de la référence religieuse ? Comme Tariq Ramadan, je déplore les ravages de l'individualisme ; mais, contrairement à lui, je ne lui trouve pas préférable l'allégeance à la famille et à la communauté confessionnelle. Comme Tariq Ramadan, j'ai l'impression que l'injonction sexuelle implicite, mais très forte, de tout dire et de tout faire, doit être critiquée. Sauf que, contrairement à lui, elle ne me dérange pas parce qu'elle déroge aux convenances et à la moralité, mais parce qu'elle enferme la sexualité dans la dictature de la norme et de la performance ; parce qu'elle la met sous surveillance et violente ainsi l'intimité nécessaire à l'épanouissement du plaisir et à la rencontre. Parce que mon corps me semble mériter mieux que de servir à vendre des voitures ou des yaourts, je suis la première à vitupérer contre l'utilisation de la femme dans la publicité, et je défends le droit de chacune à porter les vêtements dans lesquels elle se sent le mieux, que ce soit un foulard ou une minijupe. Mais promouvoir une mentalité où filles et garçons sont terrifiés à l'idée de croiser le regard les uns des autres, où les filles se demandent sans cesse si leur apparence et leur comportement ne sont pas provocateurs, où l'on est obsédé par l'impudeur et la fornication, c'est apporter une réponse calamiteuse aux travers de la modernité.

Ajoutons que la défense du droit des femmes à la contraception et à l'avortement, à décider seules si elles veulent avoir une vie active, ainsi qu'une pleine acceptation de l'orientation sexuelle de chacun, toujours menacées par les doctrines religieuses, ne sont pas négociables dans un mouvement progressiste. Et que, s'il existe au sein de la mouvance altermondialiste des associations catholiques qui s'y opposent, il vaudrait mieux s'interroger sur la légitimité de leur présence, plutôt qu'en faire un argument pour admettre des associations musulmanes dans le même cas.

Contre le simplisme identitaire

Il y a une autre raison pour laquelle l'équivalence avec les associations catholiques peut se discuter : aujourd'hui, ceux qui se tournent vers l'islam - plutôt des jeunes, en général - le font bien souvent en réaction à la place, ou plutôt à l'absence de place qui leur est faite dans la société française ; en réaction à l'échec des tentatives d'intégration laïques comme la Marche des Beurs ; en réaction aux discours de diabolisation des " musulmans " (désignation floue permettant le plus souvent d'exprimer son racisme sous le tranquille couvert d'une critique de la religion) qui enflent de façon démente depuis quelques années. En prenant au mot l'image souvent caricaturale que leur renvoie d'eux-mêmes le reste de la société française, ils restent donc prisonniers de la logique de leurs adversaires. On peut imaginer que la vraie liberté, pour eux, serait de pouvoir, quand ils le veulent, assumer certains traits de leur identité d'origine, quitte à susciter la défiance d'une société terriblement ethnocentriste, et, en même temps, adopter aussi, quand ils en ressentent le besoin, des comportements qui s'en écartent, quitte à se faire reprocher par des membres de leur communauté d'origine d'être " passés à la machine à laver " et d'avoir cédé à la pression occidentale. Bref, la vraie liberté serait de sortir de l'ornière de la réactivité. On pourra me rétorquer que ma critique est condescendante et paternaliste, et que c'est à eux de choisir la façon dont ils veulent répondre à la situation qui leur est faite. Certes ; et ils ont parfaitement le droit de choisir de répondre par la revendication de leur religion. C'est notamment pour cette raison que l'exclusion des élèves voilées de l'école est scandaleuse et révoltante. (En tant que telle, la présence de filles et de femmes voilées dans le mouvement altermondialiste ne me choque pas non plus : ce que je conteste, c'est qu'elles y viennent en ne mettant en avant rien d'autre que leur identité de musulmanes.) Mais ce serait aussi de la condescendance que de ne pas dire les réflexions que cela nous inspire.

Là encore, le rôle d'un mouvement progressiste ne serait-il pas plutôt de réfléchir à des formes de résistance qui sortent du simplisme identitaire ? Le problème, avec le discours d'un Ramadan, c'est qu'il invite son public à se considérer avant tout, et sans doute uniquement, comme musulman ; or cette réduction de l'identité de chacun à une seule dimension est forcément simplificatrice et mensongère. Il a beau dire qu'il se propose d'aider les musulmans à revendiquer enfin avec fierté cette dimension de leur identité, et rien d'autre, il raisonne tout de même sans cesse en termes de communautés : " nous " les musulmans et " eux " les non-musulmans. Une identité est toujours plurielle ; en concilier toutes les composantes (ce qui ne veut certainement pas dire faire en sorte qu'elles s'annulent les unes les autres !) n'est jamais facile, et la tentative de renoncer peut être grande, mais on n'y cède jamais sans se fourvoyer, sans bétonner artificiellement les positions, et sans cautionner plus ou moins directement une logique de " choc des civilisations ". Que l'altermondialisme montre de la complaisance pour cette logique, qu'il entérine des désignations purement confessionnelles, alors qu'on aurait voulu le voir organiser un joyeux désordre, un mélange aussi enchevêtré et inextricable que possible, c'est très dommage. C'est irréaliste ? Sans doute. Mais si l'altermondialisme se bornait à des objectifs réalistes, il pourrait tout de suite mettre la clé sous la porte.

Il faut rappeler encore une fois ces paroles exemplaires d'Edward W. Saïd, l'intellectuel américano-palestinien disparu, peu suspect de la moindre concession à " l'influence occidentale ", qui militait pour un Etat binational en Israël/Palestine - non pas dans l'idée que les Arabes finiraient par submerger les Juifs de leur nombre, mais dans l'espoir d'en faire un creuset où les cultures des uns et des autres se fondraient en un mélange original. C'est à la fois au nom de cet idéal, et par lucidité sur l'avenir auquel ils étaient promis, qu'il s'était opposé aux accords d'Oslo : " Je pense que l'identité est le fruit d'une volonté. Pas quelque chose donné par la nature ou par l'histoire. Qu'est-ce qui nous empêche, dans cette identité volontaire, de rassembler plusieurs identités ? Moi, je le fais. Etre arabe, libanais, palestinien, juif, c'est possible. Quand j'étais jeune, c'était mon monde. On voyageait sans frontière entre l'Egypte, la Palestine, le Liban. Il y avait avec moi à l'école des Italiens, des juifs espagnols ou égyptiens, des Arméniens, c'était naturel. Je suis de toutes mes forces opposé à cette idée de séparation, d'homogénéité nationale. Pourquoi ne pas ouvrir nos esprits aux autres? Voilà un vrai projet. "(2)

Terrorisme intellectuel

Mais j'ai beau avoir du mal à comprendre ce qu'un Tariq Ramadan peut bien avoir à faire dans le mouvement altermondialiste, l'entreprise de diabolisation dont il fait l'objet me soulève le cœur, car elle surfe sur les fantasmes d'invasion les plus malsains et les plus délirants - ces fantasmes dont l'extrême droite, dans un passé pas si éloigné que ça, était seule à faire ses choux gras. Triste ironie, on trouve justement à la tête de cette entreprise une ancienne militante contre l'extrême droite, Caroline Fourest, co-éditrice de la revue ProChoix, reconvertie dans la dénonciation (bien plus gratifiante) du péril islamiste. Selon elle, Tariq Ramadan est un membre des Frères musulmans qui avance masqué, et qui a été désigné par eux pour mettre en orbite la société islamique, islamiser la France, l'Europe et le monde. Rien que ça. Elle veut donc alerter contre le danger qu'il représente. " A croire que même les non-mystiques peuvent parfois se sentir investis d'une mission ", commente-t-elle dans son introduction pour décrire l'état d'esprit dans lequel elle a rédigé son livre ; et on la croit sur parole. Car, pour démontrer sa thèse, tous les moyens sont bons, y compris la mauvaise foi, la calomnie et l'approximation, qu'elle est en passe d'élever au rang des beaux-arts.

Grossièrement mensongères et malhonnêtes, les deux pages qu'elle consacre à Pierre Tévanian, animateur du site " Les mots sont importants " (qui a eu le malheur de s'engager, non en faveur du voile à l'école, mais contre son interdiction) , par exemple, seraient presque comiques si elles ne le salissaient pas aussi honteusement. Il y a répondu sur son site(3) . Reprenons un seul exemple, éloquent : Fourest l'accuse d'être " un allié objectif des islamistes ", et apporte pour unique preuve de cette allégation le fait que l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) aurait " volontiers repris " sur son site l'un de ses textes. " Elle omet naturellement de dire, écrit Tévanian, qu'une mise au point figure depuis octobre 2003 sur le site "Les mots sont importants", indiquant que l'UOIF a repris ce texte sans notre accord, et que nous avons demandé qu'il soit retiré de leur site. " Il ajoute : " Elle omet aussi de dire qu'un article d'une de ses collaboratrices, Liliane Kandel (membre du comité de rédaction de la revue qu'elle dirige), a été lui aussi repris, sans son accord, par des sites d'extrême droite anti-arabes ("SOS France" et "SOS Occident"), et que si je raisonnais de manière aussi sommaire et malveillante que Sœur Caroline, je pourrais en déduire une "alliance objective" entre sa revue ProChoix et cette extrême droite. Mais que Sœur Caroline se rassure : je ne suis pas aussi malveillant qu'elle. "

La moindre réserve ou critique formulée à propos de Frère Tariq, comme celles émises par Libération ou Le Monde, vaut aussitôt à son auteur une réponse incendiaire de Caroline Fourest, qui la publie également sur le site de ProChoix(4) . Quand " Envoyé spécial ", sur France 2, prend la décision de diffuser un documentaire à charge du " journaliste " Mohamed Sifaoui sur Tariq Ramadan, que la Télévision suisse romande avait refusé, estimant qu'il ne répondait pas aux critères minimum de déontologie, ProChoix, qui juge le documentaire, sans rire, " sobre, presque trop mesuré, mais convaincant " (Caroline Fourest y est interviewée), publie sur son site une note intitulée " Ce qu'il faut savoir sur la Télévision suisse romande ", sous influence islamiste, évidemment...

La " jurisprudence Marie-Léonie "

Depuis la parution de Frère Tariq, on s'en donne à cœur joie, ici et là, au petit jeu consistant à repérer toutes les erreurs qu'il contient. Alain Gérard, dans Politis(5), en a mentionné quelques-unes. Par exemple celle-ci : Fourest affirme que, lors du procès intenté en 2003 par Tariq Ramadan à Antoine Sfeir, le " verdict est très dur pour Ramadan " : " La cour d'appel de Lyon estime que les discours de prédicateurs comme Tariq Ramadan "peuvent exercer une influence sur les jeunes islamistes et constituer un facteur incitatif pouvant les conduire à rejoindre les partisans d'actions violentes". " Or, cette citation n'est pas extraite du jugement, mais des propos de Sfeir cités par le tribunal dans le texte du jugement, ce qui est très différent… Sur le fond, le tribunal se borne à estimer que les propos de Sfeir relèvent d'une critique légitime.

Mais qu'importe : la cause est entendue. Il faut bien constater que, de plus en plus, pour les agitateurs enragés de l'épouvantail islamiste, la vérité et les faits n'ont strictement aucune importance. C'est ce qu'on appelle la " jurisprudence Marie-Léonie ". On se souvient en effet de la phrase hallucinante de Dominique Strauss-Kahn après la mystification du RER D : " Si c'est un coup monté, évidemment, ce serait critiquable en tant que coup monté. Mais ça ne changerait rien au fait que c'est la dixième ou la vingtième agression de ce genre. "(6) L'automne suivant, c'est Fiammetta Venner, collaboratrice de Caroline Fourest à ProChoix et auteure avec elle d'un livre sur les intégrismes(7), qui fait état dans Charlie Hebdo(8) d'une " rumeur " annonçant la venue au Forum social européen de Londres de Youssef Al-Qaradhawi, un affreux méchant islamiste. Une rumeur dont elle n'est même pas capable d'indiquer l'origine (Thomas Lemahieu la renseignera aimablement à ce sujet tout en épinglant son amateurisme dans L'Humanité(9)), et que ne confirme en rien le programme du FSE, où le nom du prédicateur ne figure nulle part. Bref, du grand journalisme. Le tout sous ce titre d'une hénaurme subtilité : " FSE de Londres : Ben Laden décline l'invitation ". (Début décembre, Philippe Corcuff devait d'ailleurs mentionner les méthodes de Fiammetta Venner parmi les raisons justifiant l'arrêt de sa collaboration à Charlie Hebdo(10).)

Haro sur le Méphisto basané

Mais reprenons. Tariq Ramadan, donc, veut nous islamiser. " L'homme qui veut instaurer l'islamisme en France ", titrait L'Express(11), qui avait obtenu les bonnes feuilles de Frère Tariq avant sa parution. Fourest nous explique que c'est pour le préparer à cette mission que ses parents l'ont baptisé ainsi, en référence à " Tariq Ibn Zyad, le premier conquérant musulman à avoir foulé la terre chrétienne d'Espagne ". Et souligne le fait que sa femme s'appelle Isabelle, " comme Isabelle la catholique ". On imagine Tariq Ramadan épluchant l'annuaire du Canton de Genève et appelant toutes les Isabelle l'une après l'autre pour leur demander si elles veulent bien se marier avec lui… C'est sûr, ce type est diabolique. En tout cas, Fourest ne ménage pas ses efforts pour faire trembler dans les chaumières. Haro sur le Méphisto basané ! Son livre pullule des adjectifs " inquiétant ", " sinistre ", " effrayant ", " terrifiant " (variante : " guère rassurant ") et des expressions " à faire frémir ", "à faire froid dans le dos", " à glacer le sang ". Ce sensationnalisme digne des pires feuilles de chou populistes ne répugne pas, à l'occasion, à utiliser le vocabulaire caractéristique de toutes les bonnes vieilles théories du complot : les Frères musulmans, écrit Fourest, sont " une matrice infernale dont les tentacules diffusent encore aujourd'hui l'intégrisme aux quatre coins du monde " (bonjour la métaphore foireuse).

Pour elle, visiblement, rien ne peut avoir une autre cause que Tariq Ramadan : " Depuis qu'il prêche en France, le climat dans les cours de récréation et les salles de classes a incontestablement changé. " On pourrait aussi dire que, depuis qu'il prêche en France, l'effet de serre a incontestablement augmenté ; c'est louche. Au passage, encore une fois, elle raconte n'importe quoi : " Le débat sur le voile ayant secoué la France en 2003-2004 ressemble à un feu d'incendie qui aurait pris sur des herbes sèches soigneusement disposées depuis dix ans par Tariq Ramadan. " En réalité, ce qui a mis le feu aux poudres et lancé le grand débat sur le voile de 2003-2004, c'est l'intervention de Nicolas Sarkozy au congrès de l'UOIF, le 19 avril 2003, quand il s'est fait siffler après avoir rappelé à l'assemblée l'obligation de poser sans voile sur les photos d'identité. Et certainement pas, comme elle l'écrit, " l'augmentation soudaine du nombre de voiles ", qui n'existe que dans sa tête : rappelons qu'en 1994, la médiatrice de l'Education nationale, Hanifa Cherifi, avait recensé 2000 cas litigieux, contre environ 150 par an par la suite. Et qu'en juillet 2003, devant la commission Debré, le directeur des Renseignements généraux jugeait le nombre de foulards " plus faible qu'il ne l'avait jamais été "(12) .

Il y a tout de même une précision qu'on aurait voulu que Caroline Fourest apporte, et qu'elle n'apporte jamais - du moins, pas directement : quand bien même l'islamisation de la France et de l'Europe serait le but ultime de Tariq Ramadan, il n'a aucune chance d'y parvenir. Dans La République face à ses minorités, il y a un an, Esther Benbassa balançait déjà un bon seau d'eau froide à la tête de ses compatriotes hystériques : " Peut-on sérieusement croire que 3,7 millions de personnes [sur 62 !] "possiblement" musulmanes vont installer la théocratie en France ? (…) Comment comparer l'ampleur de l'influence de l'Eglise au début du XXe siècle avec celle de l'islam, seconde religion de France, certes, mais religion minoritaire tout de même en Occident en ce début de XXIe siècle ? "(13) Caroline Fourest, d'ailleurs, écrit elle-même que les cinq millions (elle n'a pas les mêmes chiffres) de musulmans vivant en France sont " largement déconfessionnalisés ". Il va la faire avec qui, Ramadan, sa révolution islamique ? Elle se félicite également du faible succès de la manifestation du 14 février 2004 contre la loi sur le voile : " Il faut croire que les musulmans de France (…) sont moins aveugles que certains dirigeants de la gauche parisienne. " On est donc loin du pays mis à feu et à sang par les sauvageons intégristes, misogynes et antisémites qu'elle dépeint complaisamment par ailleurs. Caroline Fourest indique aussi elle-même, en ayant l'air de trouver que c'est beaucoup, qu'il y a eu " 1500 affaires de voiles dont 150 problématiques en 2003 " : ce qui veut quand même dire que le pays s'est transformé en terrain de pugilat géant pendant des mois, a mis sur pied des commissions et élaboré des lois, tout ça à cause de 150 cas !

S'il n'y avait pas la menace islamique, tout irait bien en France

Outre les chances de parvenir à une République islamique en France, il y a une autre question dont Caroline Fourest se désintéresse totalement : si Tariq Ramadan remporte en effet un vif succès auprès de nombreux jeunes d'ascendance musulmane, qu'est-ce qui l'explique ? Elle tourne en dérision Ramadan et ces couillons de gauchistes qui, aujourd'hui, " plusieurs décennies après la décolonisation ", écrit-elle avec une ingénuité touchante, voient encore du colonialisme partout. Comme si le passé colonial avait jamais été apuré ; comme si la mentalité qui l'a inspiré avait disparu d'un coup après l'indépendance formelle des pays colonisés ; comme si, par exemple, les débats récents sur le voile n'avaient rien à voir avec les " dévoilements forcés " et les discours stigmatisant le machisme du colonisé pendant la guerre d'Algérie… On envie Caroline Fourest de vivre dans un monde aussi idyllique : à la lire, s'il n'y avait pas la menace islamique, tout irait bien en France. Page 246, elle concède quand même du bout des lèvres que, parmi les musulmans, " certains sont victimes de l'exclusion économique, sociale et raciste ". Page 357, elle mentionne un " contexte de regain de racisme antimusulman ". Ce qui fait, en tout et pour tout, trois lignes sur 425 pages. Et cela, c'est impardonnable.

Et qu'on ne me réponde pas que ce n'est pas le sujet, ou je m'énerve vraiment. Si, bien sûr, c'est le sujet ! C'est même le seul sujet digne d'être considéré. A propos des Frères musulmans, elle écrit que " leur intégrisme quotidien pourrit chaque jour un peu plus le climat social et culturel du pays pris pour cible " : sans doute. Mais ce qui " pourrit chaque jour un peu plus le climat social et culturel ", et dans une mesure qui n'a rien à voir, c'est la diabolisation, la défiance et la peur qu'on entretient à l'égard des Arabes et des musulmans, et qu'elle cautionne avec tant de zèle. Si elle veut réellement affaiblir la séduction qu'exerce l'islam sur des jeunes d'origine immigrée (mais le veut-elle ? Ou ne cherche-t-elle qu'à les désigner à la vindicte de leurs concitoyens ?), il n'y a qu'un moyen d'y parvenir : lutter de toutes ses forces contre le racisme anti-arabe, contre les inégalités et les discriminations. Mais ces vieilles rengaines n'intéressent plus guère notre ex-militante de gauche, surtout préoccupée désormais de tourner en dérision ses anciens camarades. Au lieu de cela, son livre, par ses thèses grossièrement alarmistes, par les préjugés et l'ignorance qu'il traduit, ne fait qu'alimenter activement le ressentiment justifié de la population d'origine musulmane - alimenter, donc, ce qu'il prétend combattre.

Il ne s'agit pas d'imposer à tous ceux qui s'expriment sur l'islam l'emploi de quelques précautions oratoires politiquement correctes : s'ils ne sont pas capables de voir par eux-mêmes à quel point le racisme anti-musulmans est aujourd'hui virulent, et la nécessité de tenir un discours suffisamment juste et nuancé pour ne pas y contribuer, c'est très dommage (on empruntera même à Caroline Fourest l'un de ses termes favoris : c'est "inquiétant"). On ne peut rien pour eux. Mais, pour autant, qu'ils ne comptent pas sur nous, malgré les méthodes révoltantes qu'ils emploient pour discréditer quiconque n'adhère pas totalement à leurs délires, pour nous taire devant les dégâts qu'ils causent.

Mona Chollet

Mona Chollet est née à Genève en 1973. Elle est journaliste indépendante et co-fondatrice du site Périphéries. Elle collabore à Inventaire/Invention depuis 2002 (voir index des auteurs). Elle est également l'auteur d'un essai, La tyrannie de la réalité, paru chez Calmann-Lévy en 2004.

1- Grasset
2- Le Nouvel Observateur, 16 janvier 1997
3- Soeur Caroline est de retour, sur Les mots sont importants
4- Voir : http://www.prochoix.org/freretariq/revuedepresse.html
5- 25 novembre 2004
6- Le Monde, 13 juillet 2004.
7- Caroline Fourest et Fiammetta Venner, Tirs croisés, la laïcité à l'épreuve des intégrismes, Calmann-Lévy, 2003.
8- 29 septembre 2004.
9- 12 octobre 2004.
10- Voir : http://www.bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=11217
11- 18 octobre 2004.
12- Cité par Alain Gresh, L'islam, la République et le monde, Fayard, 2004.
13- Esther Benbassa, La République face à ses minorités, les juifs hier, les musulmans aujourd'hui, Mille et une nuits, 2004. Le chiffre de 3,7 millions de musulmans potentiels est emprunté à Michèle Tribalat, L'Express, 4 décembre 2003.

A lire aussi :

Sur Les mots sont importants, le dossier " Le cas ProChoix " :
http://lmsi.net/rubrique.php3?id_rubrique=52

Sur Islam & laïcité, l'analyse d'Alain Gérard, " A propos de Frère Tariq, de Caroline Fourest " :
http://islamlaicite.org/article261.html

Sur Action Critique Médias, " Elle court elle court, la rumeur… ", par Alain Thorens et Elisabeth Moineau :
http://www.acrimed.org/article1794.htm
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Mona Chollet /Tariq Ramadan, Caroline Fourest et l'islamisation de la France
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