[Blanca Wiethüchter (La Paz, 1947) est l'auteur de nombreux livres de poésie ainsi que d'essais. Elle a récemment dirigé l'édition d'une histoire critique de la littérature bolivienne. Par son enseignement universitaire, elle a influencé un certain nombre de jeunes poétes, écrivains et critiques boliviens. Blanca Wiethüchter a participé au renouvellement de la poésie bolivienne, introduisant dans son œuvre une dimension intime, son écriture étant faite d'émotions, reliée a une thématique largement personnelle et féminine.
J.-P. Cazier]

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Le fait de devoir parler du travail réalisé durant une centaine d'années se révèle, pour plusieurs raisons, étrangement inquiétant. Etre écrivain me transforme en ma propre lectrice. Et ainsi s'opère une transfiguration, étant moi-même obligée de me construire comme personnage. Pourquoi pas ? me demandai-je, tout en essayant de me faufiler à l'intérieur de mes châteaux, avançant avec une certaine discrétion jusqu'à une demeure dans laquelle je prétends que passe le regard qui observe toute cette incroyable aventure de vivre et d'écrire. Cette maison est grande et, en ce moment, lumineuse. Ce lieu, à partir duquel j'écris, je le confesse, est aussi parfois un monastère, et lorsqu'il s'emplit de cris je le définis comme un lupanar, sans y inclure, précisément, la connotation que ce terme implique d'habitude. Etymologiquement, lupanar vient de lupus, de lupa, de louve. Et ce que je veux dire, en lui donnant ce nom, c'est que c'est précisément là que rôdent mes louves. Lorsque les jours s'écoulent en paix dans ce château, je l'appelle aussi mon colombier, car c'est ici que volent mes colombes, et, pour suivre le même paradigme, s'y trouvent également mes agneaux et mes zèbres, sans parler des girafes qui scrutent tout d'un œil critique. La girafe est cancanière. Pratiquement un zoo, conforme à l'exigence des désirs en liberté. A proprement parler, ce ne sont pas des êtres, mais ils procurent une certaine compagnie qui, je dois dire, n'est pas toujours désirable, mais ils se trouvent là, durant la traversée du désert ou durant la traversée de la mer, toujours dans les parages, vous le savez bien, vers l'autre rive, là où le soleil meurt. C'est ce lieu, château, monastère, pigeonnier ou lupanar qu'il m'est nécessaire de communiquer, d'exprimer, auquel je dois donner une existence physique. Comme si ma vie était précisément là. Je crois que c'est ce lieu qui m'a incité, dans ma volonté initiale d'écrire, à dire :

Assister au temps,
remettre à la mer
le centre de notre mémoire.

Apparaît soudain une vache, observatrice à travers la couche épaisse de la mémoire, et non un lapin comme dans le cas d'Alice, mais c'est une jolie vache, avec de grands yeux doux. Laitière, donc mère. Elle m'emporte vers un feuillage d'images ayant jeté l'ancre dans chaque coin du château.
Je contemple avec une grande évidence, avec une douce et intime sensation de joie sereine, la petite fille que j'étais, et je la vois construisant des maisons de cartes à jouer. Appuyées contre des chaises, les cartes forment jusqu'à une très grande hauteur des habitations et des cours intérieures, des obscurités et des clartés, avec un toit et sans toit. Le modèle n'a aucune importance, pas plus que la perfection, et lorsque ce château de cartes s'écroule cela est complètement égal. Ce qui importe c'est la sensation de l'œuvre, faire et contempler. Je construis en étant amoureuse de la solitude qui me restitue à moi-même. Je me sens bien avec moi-même. En ce moment, je n'ai besoin de personne. Seulement cet espace solitaire qui me permet de me dédoubler et, en créant, d'être. Je dispose les cartes pour former la toiture. Et je regarde et aime bien la forme finale de l'habitation. Je prépare le deuxième étage au-dessus de bleus et de rouges très brillants. Je décide. Je préfère la porte d'entrée à un autre endroit. J'observe, c'est ça, je suis satisfaite. Et la construction se transforme en auto-contemplation, en un miroir qui renvoie une image en forme d'œuvre, elle te renvoie à toi-même, unique et sereine et belle en cet instant.
La mémoire est lointaine, mais seulement comme souvenir concret, car la situation, la rencontre, nécessairement solitaire, bien que sans aucune garantie de plénitude, sera toujours poursuivie en tant que recherche d'un centre d'être m'accueillant comme en dehors du temps ; comme une fosse marine, non pas à cause de l'abîme mais de la profondeur, même si cela n'exclut pas les chutes dans un labyrinthe ; comme un vol t'emportant jusqu'au ciel adéquat à tes ailes.
Cette forme de jeu, que je ne peux pas dire innocente, entre le faire et le contempler (il s'agit en réalité de se mettre en jeu soi-même), se trouve, je crois, au début de n'importe quel langage esthétique, et se construit par-delà la valeur esthétique elle-même. Et même si cela passe par une dimension critique, cela fait partie de la création proprement dit. Il est parfois plus satisfaisant de corriger ce que l'on a écrit que l'instant de l'écriture. Je ne crois pas non plus que ce «jeu» soit propre à un art en particulier, qu'il s'agisse de la peinture, de l'écriture ou de la sculpture, ou de n'importe quel autre. Il fait partie de l'acte créatif qui se situe entre l'image de soi ou ce que l'on veut dire et l'œuvre. Mais il s'agit toujours d'un miroir, même si l'image de soi- même s'y révèle très lointaine ; et pas de n'importe quel miroir, mais de celui qui peut s'ouvrir aux profondeurs du désir d'être de cette manière. Et dans celui-ci probablement que se rencontre Narcisse qui, étonné, fige son regard sur les eaux qui lui offrent sa propre image, Narcisse n'étant pas inspiré, comme le penserait Bachelard, par la négation d'un désir, mais qui est bien plutôt séduit par la réalisation d'un espoir. Ce qui est l'expression d'une manière de se penser soi-même dans le monde ou la façon dont, immergé dans une éthique toute personnelle, on pourrait vouloir offrir sa meilleure forme, sa meilleure pensée — faire l'offrande de soi au monde.
Dans le cristal liquide des fontaines, il est possible qu'un geste vienne troubler l'image, mais un repos la restitue. Le monde reflété dans mon travail a été, au début, la conquête d'un plaisir et de la sérénité, et seulement ensuite le présage d'un éclair ennemi. Nous sommes justement au début.

Une forme 1
Alors, dans l'air
La parole
Pour nous recevoir
Pour s'incarner
Etant toi-même
Tout près de moi
Une forme instantanée.

Il est sans doute nécessaire de remarquer que, dans mes livres, la majeure partie des textes forment un seul poème. Que pour cela même je suis forcée de lire uniquement des fragments, étant maintenant au service d'une ligne imaginaire assemblée sous la responsabilité d'une vache pacifique aux yeux beaux et doux. Est-ce que Eduardo Mitre ne la définissait pas comme «La vache, moment pacifique, doublé de vent»?
Je contemple le lac sacré. C'est le soir, la lumière est celle du crépuscule. Bleu lunaire avec des franges presque pourpres. Quelques eucalyptus cheminent tout près. Je me les incorpore ou ils m'incorporent à eux-mêmes, je l'ignore, mais soudain, comme ayant glissé dans un autre monde, je suis dans la profondeur de l'instant. Les arbres, le lac et moi nous faisons partie de quelque chose qui est la même chose. L'unité. Je le sais. Ici s'écoule l'inconnu, plein, immobile.
Jamais plus je ne pourrai me glisser à l'intérieur d'une telle plénitude. Bien que je la recherche. Ce qui me harcèle, c'est la ligne de séparation.

Un arbre croît sur la mer 2
haut
moins svelte que le pin
feuillu
mais pas un pommier
brillant
comme le flamboyant
couronné de splendeur rouge primitive


Tu es le lieu du feu
— lui dis-je
et sans oreilles il écoute le tremblement


Les vaches du soleil, quelqu'un les a volées
quelqu'un les a emportées
fuite est le lait de la vie
protégé par des tonnerres
ne croît que le grand dépotoir.
— lui dis-je
et sans oreilles il écoute le tremblement


J'erre à travers l'obscurité,
— lui disant,
les cloches sont silencieuses
déjà la rose ne veut plus être rose
elle veut être œillet
elle veut être iris
jasmin


Le lait de la vie est fuite
tu es le lieu du feu
— aime-moi
je t'en supplie.


Mais la mer ne s'ouvre pas
une muraille croissante
de vagues, de mots
recouvrant d'un voile le visage
de l'arbre célébré.


Plongeant dans l'abîme d'une lame coupante
une de ses feuilles déployées
j'évoque sa flamme
sa racine d'arbre
l'étreinte de ses branches.
Alors que je m'enfonce
dans la mer qui nous sépare

Dans ce pays, «si seul en son agonie», comme l'écrivit Gonzalo Vásquez, l'histoire, qu'on le veuille ou non, entre par la fenêtre, rendant impossible de vivre dans l'ignorance de ce qui arrive dans les rues, sur les places, aux coins des rues — dehors.
Nous comptons chaque jour les balles qui lacèrent les murs de la maison. Déjà 12. Bientôt 17. Nous dormons sur des matelas posés à même le sol. L'un d'entre eux a déjà un trou dans sa laine tiède, trou reçu alors qu'il montait la garde adossé à une fenêtre. Je ne ressens aucune peur, mais, oui, une inquiétante sensation des pouvoirs du «dehors», qui nous atteignent et nous transforment, à la fois effrayants et excitants. Nous déjeunons dans l'austère sous-sol. Lieu des châtiments, des rats et des cadeaux de Noël. Le bruit du réchaud à charbon, la flamme sonore et les bougies me procurent la chaude sensation d'être protégée, ainsi que l'odeur du kérosène et de l'alcool. Je suis séduite par l'obscurité et par la conversation complice à voix basse. J'ai peur des miliciens. Nous ne sommes pas si loin de Laikakota. Ces êtres sans visage, fantomatiques, enveloppés dans de grosses couvertures grises laissant à peine entrevoir leurs lèvres pareilles à des desseins obscurs, et leurs yeux aiguisés, et un nez qui pour moi fut toujours proéminent sous la casquette. La nuit ils sont armés, ils portent un fusil dissimulé sous leur lourd manteau. Le jour je ne les vois jamais. Je sais qu'ils sont disposés à mourir.
Ce ne serait pas la première fois que le pays se décompose et montre ses couteaux, son âme destructrice m'enflamme et je me sens ville.

Je suis morte à moi-même 3
et cela m'émeut par dessus tout.
Retourner préparer ma disparition
me console et me détruit.
Pourtant je peux suivre la courbe de mon bras
ce qui me donne la mesure de ma solitude
et je peux de nouveau me mordre le ventre
ce qui allume le puits noir
dans lequel j'ai peur de tomber pour toujours.


J'aime mon corps aride
sans affection, avec avarice
mon épaule noire infantile
se déplaçant au rythme du ciel
que chaque hiver dessine.


(Je ne connais de saison que la seule dépouille)

Je ne m'interroge pas encore
sur ce que signifie pour moi
cette nouvelle débâcle dans mon histoire.
Je me demande combien de fois encore
je devrai offrir mon corps
pour changer de nom
et seulement m'appeler moi-même
avec ma clairvoyance désemparée
et ma blessure cachée incomparable.


Parfois je me pense moi-même
avec l'orgueil d'une étoile
et quelqu'un en moi se moque du coton
avec un chant de sirène entre les seins
qui n'entend rien aux fourmis
ni au plaisir de se regarder mourir
et tuant la masse énorme qui est encore en moi
d'être une fillette tendre et maternelle.

A ce point précis la vache me regarde, et je sais qu'elle veut me dire qu'existent des couteaux à double tranchant. Je le sais. Et entre le destin des villes et le mien, entre les voix que je recueille et les miennes, je ressens parfois une cruelle ressemblance.

Ils sont devenus invisibles 4
Les anges de la forêt
— (déjà ils ne respectent pas leurs promesses)
et quelque chose de muet
quelque chose d'un achèvement
survient aux habitants
à l'intérieur d'eux-mêmes.

Noël. Anxieuse, j'attends mon cadeau. Mon désir : un camion. Enfin le moment. Ce n'est pas un camion, c'est un singe. Je le jette loin de moi, tout en contemplant à travers mes larmes les phares des camions de mes frères.
Etre femme était ne pas recevoir les choses que les hommes obtenaient. Il fallait s'arranger. Il fallait négocier avec eux, mettre en place un échange, inventer des paris, inventer, inventer, inventer le langage précis qui ferait de «leurs choses» mes choses. Et des miennes, sans rémission, les leurs. Ils ont le pouvoir sur les choses, les hommes. Mais bizarrement, malgré les camions, les toupies, les soldats de plomb, les guerres et les guéguerres, les flûtes, le football et les baby-foot que je m'appropriais, je n'ai jamais voulu être un homme. Je voulais être une femme.

Est-ce que le feu existe pour moi ?
— demandai-je


Je regardai autour de moi
Un silence muet
Me cherchant
Scrutant avec des yeux de lumière vive.


et cela m'a effrayé
parce que je suis une femme, je crois


Parce que je ne savais pas moi-même qui j'étais
ni qui je pourrais être
et que je ne savais pas dire, ni rire
ni me fatiguer
mais seulement percevoir
la rigueur de la flamme
annonçant le désert.
J'attendais un signal
Un signe, un rêve, une comète
Pour commencer à aller, me dis-je
Sans quitter des yeux
La folie du feu :
Cette pierre
Entre mes mains.

Non, je n'ai jamais voulu cesser d'être une femme, mais j'ai toujours voulu aimer les hommes jusqu'à en mourir, et qu'ils m'aiment jusqu'à en mourir, comme pour tenir lieu d'une séparation douloureuse.

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Pourtant, un jour comme n'importe quel autre jour, déjà sans souvenirs et sans le guide d'une vache amoureuse, je compris que le seul voyage réel et véritable est celui qui conduit jusqu'à soi-même. Et je me mis à voyager sans cesse. Je me mis à voyager.

Je me cherche dans le temps 5
La mémoire est un cheval
Qui galope ventre à terre.
Une voûte d'air est le passé
Une caverne invisible
Peuplée de clair-obscurs
Où est le fil ?
Des yeux qui cessent de regarder
la maison protégée de pins hérissés .
Des lèvres prononcent des mots
Dans ta langue antique.
Des noms de chats perdus dans une cour quelconque
des mains qui caressent des corps distraits.


Je me cherche dans le temps
Où est la ligne imaginaire ?…

Le château est obscur maintenant et je suis seule, près d'une fosse marine. Là, je rencontre un anchois. C'est tellement peu de chose un anchois. Ça ressemble à une feuille de papier. Les Egyptiens soutiennent que l'anchois est une larme des dieux. Il me regarde avec des yeux stupéfaits. Mais il semble que les poissons regardent n'importe qui d'un air effrayé et sans poser de questions. Il sait que je vais descendre encore une fois jusqu'au sous-sol, pour lire. Silencieusement, intensément, je lui promets de ne lire qu'un fragment, comme je l'ai fait tout au long de cette lecture, seulement des fragments, mais je lui dis aussi qu'ensuite je vais lire un poème entier, dans lequel lui-même n'est pas nommé mais est pourtant bien présent. Les anchois, comme tous les êtres vivant dans l'eau, sont muets de manière aiguë.
Ainsi, je lis un fragment du début d'une descente au sous-sol, qui je crois fut le distributeur verbal le plus abondant depuis des années.

Lorsque l'ombre basse
ferma sa bouche de foules pathétiques
elle s'interrogea


Ne vaut-il mieux pas être la courageuse délirante,
la déviante, la divagante, l'occulte
si je veux être celle que l'on rencontre?


Accordée l'oreille fragile
descendit jusqu'au lieu
des adversaires en éveil.
Ils la virent contempler les ténèbres
la peur pendue du seuil de la porte
l'âme acrobate sur le câble de lumière


Elle monta la garde
elle monta la garde
chantent les adversaires, dans ce lieu-ci
elle monta la garde


Et elle, la cachée
attendit l'appel
et l'appel jamais
attendit l'appel
et le silence rien
attendit l'appel
et à l'instant personne


Jusqu'à ce que l'absence
elle qui n'est personne
l'enveloppe de fantômes
et la troisième vague de la nuit
lui effleura les pieds.


La descente jusqu'au sous-sol, à travers des corridors humides, le long de parois lézardées, sur des sols marécageux jonchés de trous, ceux-ci s'ouvrant d'un seul coup et dans lesquels je pourrais tomber et demeurer, oui, cette descente invoque des fantômes, et des dragons verts, et des yeux, des yeux qui scrutent de l'intérieur d'un sombre soleil brisé, des yeux bien au-delà de l'enfance, un regard qui t'observe de l'intérieur de tes propres ténèbres maintenant oubliées.

Moi qui suis profonde
obscure
comme la terre
humide et chaude


Moi qui suis regard nocturne comme elle
bien qu' aux pieds aveugles
cependant en cercles, dans un autre temps, je vais
avec ténacité, jusqu'à la mort


Moi qui suis comme elle
je l'aime
planétairement
comme si elle était mon ombre


Ceci est mon corps
un nid d'yeux fugitifs
accoutumés à la peur
— cette manière de penser le monde
dans la pénombre
(seuil créé par elle
pour engendrer la pierre.
Obscurité qui nous reste
Après l'inaudible cri)


Ceci est mon corps souterrain
enveloppé des soies d'innombrables feux
ceci est mon corps profond, s'en allant
et cependant je demande
qui est celle qui demeure et regarde
comment il s'éloigne, s'en allant
cela, mon corps pleuré par un autre corps
aimé par la terre et l'ombre ?





 



Blanca Wiethüchter, 2002.

(texte lu par B.W. le 19 juin 2002, lors d'une soirée qui lui était consacrée à la Galerie Rastros, Cochabamba, Bolivie).

Traduction : Jean-Philippe Cazier.

 


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3. Extrait de «Madera Viva y Arbol Difunto»retour
4. Extrait de «Verde no es un color»retour
5. Extrait de «Rigor de la llama»
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