Le fait de devoir parler du travail réalisé
durant une centaine d'années se révèle, pour plusieurs
raisons, étrangement inquiétant. Etre écrivain
me transforme en ma propre lectrice. Et ainsi s'opère une transfiguration,
étant moi-même obligée de me construire comme personnage.
Pourquoi pas ? me demandai-je, tout en essayant de me faufiler à
l'intérieur de mes châteaux, avançant avec une certaine
discrétion jusqu'à une demeure dans laquelle je prétends
que passe le regard qui observe toute cette incroyable aventure
de vivre et d'écrire. Cette maison est grande et, en ce moment,
lumineuse. Ce lieu, à partir duquel j'écris, je le confesse,
est aussi parfois un monastère, et lorsqu'il s'emplit de cris
je le définis comme un lupanar, sans y inclure, précisément,
la connotation que ce terme implique d'habitude. Etymologiquement, lupanar
vient de lupus, de lupa, de louve. Et ce que je
veux dire, en lui donnant ce nom, c'est que c'est précisément
là que rôdent mes louves. Lorsque les jours s'écoulent
en paix dans ce château, je l'appelle aussi mon colombier, car
c'est ici que volent mes colombes, et, pour suivre le même paradigme,
s'y trouvent également mes agneaux et mes zèbres, sans
parler des girafes qui scrutent tout d'un il critique. La girafe
est cancanière. Pratiquement un zoo, conforme à l'exigence
des désirs en liberté. A proprement parler, ce ne sont
pas des êtres, mais ils procurent une certaine compagnie qui,
je dois dire, n'est pas toujours désirable, mais ils se trouvent
là, durant la traversée du désert ou durant la
traversée de la mer, toujours dans les parages, vous le savez
bien, vers l'autre rive, là où le soleil meurt. C'est
ce lieu, château, monastère, pigeonnier ou lupanar qu'il
m'est nécessaire de communiquer, d'exprimer, auquel je dois donner
une existence physique. Comme si ma vie était précisément
là. Je crois que c'est ce lieu qui m'a incité, dans ma
volonté initiale d'écrire, à dire :
Apparaît soudain une vache, observatrice à
travers la couche épaisse de la mémoire, et non un lapin
comme dans le cas d'Alice, mais c'est une jolie vache, avec de grands
yeux doux. Laitière, donc mère. Elle m'emporte vers un
feuillage d'images ayant jeté l'ancre dans chaque coin du château.
Je contemple avec une grande évidence,
avec une douce et intime sensation de joie sereine, la petite fille
que j'étais, et je la vois construisant des maisons de cartes
à jouer. Appuyées contre des chaises, les cartes forment
jusqu'à une très grande hauteur des habitations et des
cours intérieures, des obscurités et des clartés,
avec un toit et sans toit. Le modèle n'a aucune importance,
pas plus que la perfection, et lorsque ce château de cartes
s'écroule cela est complètement égal. Ce qui
importe c'est la sensation de l'uvre, faire et contempler. Je
construis en étant amoureuse de la solitude qui me restitue
à moi-même. Je me sens bien avec moi-même. En ce
moment, je n'ai besoin de personne. Seulement cet espace solitaire
qui me permet de me dédoubler et, en créant, d'être.
Je dispose les cartes pour former la toiture. Et je regarde et aime
bien la forme finale de l'habitation. Je prépare le deuxième
étage au-dessus de bleus et de rouges très brillants.
Je décide. Je préfère la porte d'entrée
à un autre endroit. J'observe, c'est ça, je suis satisfaite.
Et la construction se transforme en auto-contemplation, en un miroir
qui renvoie une image en forme d'uvre, elle te renvoie à
toi-même, unique et sereine et belle en cet instant.
La mémoire est lointaine, mais seulement
comme souvenir concret, car la situation, la rencontre, nécessairement
solitaire, bien que sans aucune garantie de plénitude, sera
toujours poursuivie en tant que recherche d'un centre d'être
m'accueillant comme en dehors du temps ; comme une fosse marine, non
pas à cause de l'abîme mais de la profondeur, même
si cela n'exclut pas les chutes dans un labyrinthe ; comme un vol
t'emportant jusqu'au ciel adéquat à tes ailes.
Cette forme de jeu, que je ne peux pas dire innocente,
entre le faire et le contempler (il s'agit en réalité
de se mettre en jeu soi-même), se trouve, je crois, au début
de n'importe quel langage esthétique, et se construit par-delà
la valeur esthétique elle-même. Et même si cela
passe par une dimension critique, cela fait partie de la création
proprement dit. Il est parfois plus satisfaisant de corriger ce que
l'on a écrit que l'instant de l'écriture. Je ne crois
pas non plus que ce «jeu» soit propre à un art
en particulier, qu'il s'agisse de la peinture, de l'écriture
ou de la sculpture, ou de n'importe quel autre. Il fait partie de
l'acte créatif qui se situe entre l'image de soi ou ce que
l'on veut dire et l'uvre. Mais il s'agit toujours d'un miroir,
même si l'image de soi- même s'y révèle
très lointaine ; et pas de n'importe quel miroir, mais de celui
qui peut s'ouvrir aux profondeurs du désir d'être de
cette manière. Et dans celui-ci probablement que se rencontre
Narcisse qui, étonné, fige son regard sur les eaux qui
lui offrent sa propre image, Narcisse n'étant pas inspiré,
comme le penserait Bachelard, par la négation d'un désir,
mais qui est bien plutôt séduit par la réalisation
d'un espoir. Ce qui est l'expression d'une manière de se penser
soi-même dans le monde ou la façon dont, immergé
dans une éthique toute personnelle, on pourrait vouloir offrir
sa meilleure forme, sa meilleure pensée faire l'offrande
de soi au monde.
Dans le cristal liquide des fontaines, il est
possible qu'un geste vienne troubler l'image, mais un repos la restitue.
Le monde reflété dans mon travail a été,
au début, la conquête d'un plaisir et de la sérénité,
et seulement ensuite le présage d'un éclair ennemi.
Nous sommes justement au début.
Il est sans doute nécessaire de remarquer
que, dans mes livres, la majeure partie des textes forment un seul
poème. Que pour cela même je suis forcée de lire
uniquement des fragments, étant maintenant au service d'une
ligne imaginaire assemblée sous la responsabilité d'une
vache pacifique aux yeux beaux et doux. Est-ce que Eduardo Mitre ne
la définissait pas comme «La vache, moment pacifique,
doublé de vent»?
Je contemple le lac sacré. C'est le soir,
la lumière est celle du crépuscule. Bleu lunaire avec
des franges presque pourpres. Quelques eucalyptus cheminent tout près.
Je me les incorpore ou ils m'incorporent à eux-mêmes,
je l'ignore, mais soudain, comme ayant glissé dans un autre
monde, je suis dans la profondeur de l'instant. Les arbres, le lac
et moi nous faisons partie de quelque chose qui est la même
chose. L'unité. Je le sais. Ici s'écoule l'inconnu,
plein, immobile.
Jamais plus je ne pourrai me glisser à
l'intérieur d'une telle plénitude. Bien que je la recherche.
Ce qui me harcèle, c'est la ligne de séparation.
Dans ce pays, «si seul en son agonie»,
comme l'écrivit Gonzalo Vásquez, l'histoire, qu'on le
veuille ou non, entre par la fenêtre, rendant impossible de
vivre dans l'ignorance de ce qui arrive dans les rues, sur les places,
aux coins des rues dehors.
Nous comptons chaque jour les balles qui lacèrent
les murs de la maison. Déjà 12. Bientôt 17. Nous
dormons sur des matelas posés à même le sol. L'un
d'entre eux a déjà un trou dans sa laine tiède,
trou reçu alors qu'il montait la garde adossé à
une fenêtre. Je ne ressens aucune peur, mais, oui, une inquiétante
sensation des pouvoirs du «dehors», qui nous atteignent
et nous transforment, à la fois effrayants et excitants. Nous
déjeunons dans l'austère sous-sol. Lieu des châtiments,
des rats et des cadeaux de Noël. Le bruit du réchaud à
charbon, la flamme sonore et les bougies me procurent la chaude sensation
d'être protégée, ainsi que l'odeur du kérosène
et de l'alcool. Je suis séduite par l'obscurité et par
la conversation complice à voix basse. J'ai peur des miliciens.
Nous ne sommes pas si loin de Laikakota. Ces êtres sans visage,
fantomatiques, enveloppés dans de grosses couvertures grises
laissant à peine entrevoir leurs lèvres pareilles à
des desseins obscurs, et leurs yeux aiguisés, et un nez qui
pour moi fut toujours proéminent sous la casquette. La nuit
ils sont armés, ils portent un fusil dissimulé sous
leur lourd manteau. Le jour je ne les vois jamais. Je sais qu'ils
sont disposés à mourir.
Ce ne serait pas la première fois que le
pays se décompose et montre ses couteaux, son âme destructrice
m'enflamme et je me sens ville.
A ce point précis la vache
me regarde, et je sais qu'elle veut me dire qu'existent des couteaux
à double tranchant. Je le sais. Et entre le destin des villes
et le mien, entre les voix que je recueille et les miennes, je ressens
parfois une cruelle ressemblance.
Noël. Anxieuse, j'attends mon cadeau. Mon
désir : un camion. Enfin le moment. Ce n'est pas un camion,
c'est un singe. Je le jette loin de moi, tout en contemplant à
travers mes larmes les phares des camions de mes frères.
Etre femme était ne pas recevoir les
choses que les hommes obtenaient. Il fallait s'arranger. Il fallait
négocier avec eux, mettre en place un échange, inventer
des paris, inventer, inventer, inventer le langage précis
qui ferait de «leurs choses» mes choses. Et des miennes,
sans rémission, les leurs. Ils ont le pouvoir sur les choses,
les hommes. Mais bizarrement, malgré les camions, les toupies,
les soldats de plomb, les guerres et les guéguerres, les
flûtes, le football et les baby-foot que je m'appropriais,
je n'ai jamais voulu être un homme. Je voulais être
une femme.
Non, je n'ai jamais voulu cesser d'être
une femme, mais j'ai toujours voulu aimer les hommes jusqu'à
en mourir, et qu'ils m'aiment jusqu'à en mourir, comme pour
tenir lieu d'une séparation douloureuse.
.......................................................................................................................... Pourtant, un jour comme n'importe
quel autre jour, déjà sans souvenirs et sans le guide
d'une vache amoureuse, je compris que le seul voyage réel
et véritable est celui qui conduit jusqu'à soi-même.
Et je me mis à voyager sans cesse. Je me mis à voyager.
Le château est obscur maintenant et je
suis seule, près d'une fosse marine. Là, je rencontre
un anchois. C'est tellement peu de chose un anchois. Ça ressemble
à une feuille de papier. Les Egyptiens soutiennent que l'anchois
est une larme des dieux. Il me regarde avec des yeux stupéfaits.
Mais il semble que les poissons regardent n'importe qui d'un air
effrayé et sans poser de questions. Il sait que je vais descendre
encore une fois jusqu'au sous-sol, pour lire. Silencieusement, intensément,
je lui promets de ne lire qu'un fragment, comme je l'ai fait tout
au long de cette lecture, seulement des fragments, mais je lui dis
aussi qu'ensuite je vais lire un poème entier, dans lequel
lui-même n'est pas nommé mais est pourtant bien présent.
Les anchois, comme tous les êtres vivant dans l'eau, sont
muets de manière aiguë.
Ainsi, je lis un fragment du début d'une
descente au sous-sol, qui je crois fut le distributeur verbal le
plus abondant depuis des années.
La descente jusqu'au sous-sol, à travers
des corridors humides, le long de parois lézardées,
sur des sols marécageux jonchés de trous, ceux-ci
s'ouvrant d'un seul coup et dans lesquels je pourrais tomber et
demeurer, oui, cette descente invoque des fantômes, et des
dragons verts, et des yeux, des yeux qui scrutent de l'intérieur
d'un sombre soleil brisé, des yeux bien au-delà
de l'enfance, un regard qui t'observe de l'intérieur de
tes propres ténèbres maintenant oubliées.
1. Extrait de «Asistir al Tiempo» 2. Extrait de «El Rigor de la Llama» 3. Extrait de «Madera Viva y Arbol Difunto» 4. Extrait de «Verde no es un color» 5. Extrait de «Rigor de la llama»
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