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inédit

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Traduit de l'espagnol par Michel Casana
l existe un homme qui a l'habitude de me frapper sur la tête avec un parapluie.
Cinq ans, aujourd'hui précisément, ont passé
depuis ce jour où il commença à me frapper
sur la tête avec son parapluie. Les premiers temps je ne pouvais
pas le supporter ; maintenant je m'y suis habitué.
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Je ne sais pas comment il s'appelle. Je sais que c'est
un homme quelconque, avec un costume gris, avec quelques cheveux blancs,
avec un visage indéfini. Je fis sa connaissance il y a cinq ans,
par une chaude matinée. J'étais en train de lire mon journal,
à l'ombre d'un arbre, assis sur un banc du parc de Palermo. Soudain,
je sentis que quelque chose me touchait la tête. C'était
cet homme, celui-là même qui, maintenant, alors que je suis
en train d'écrire, continue, mécaniquement, avec la plus
grande indifférence, à me donner des coups de parapluie
sur la tête.
Ce jour-là, je me retournai, ne pouvant retenir
mon indignation ; lui, il continua de me donner des coups. Je lui demandai
s'il était fou : il ne parut même pas m'entendre. Je le menaçais
alors d'appeler un agent de police : imperturbable, serein, il poursuivit
sa tâche. Après quelques instant d'hésitation et voyant
qu'il ne renonçait pas, je me levai et lui donnai un coup de poing
en plein visage. L'homme, exhalant une légère plainte, tomba
sur le sol. Immédiatement, et faisant, semblait-il, un grand effort,
il se releva et, toujours en silence, recommença à me frapper
sur la tête avec son parapluie. Le sang
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coulait de son nez et, en cet instant, cet homme me fit de la peine et
j'éprouvai des remords de l'avoir frappé de cette façon.
Parce que, en fait, l'homme ne me donnait pas ce qu'il convient d'appeler
des coups de parapluie ; c'était plutôt de légères
tapes, parfaitement indolores. Il est évident que ces coups sont
infiniment dérangeants. Nous savons tous que, quand une mouche
se pose sur notre front, nous n'éprouvons aucune douleur, nous
ressentons de la gêne. Eh bien, ce parapluie était une mouche
gigantesque qui, à intervalles réguliers, se posait, et
encore, et encore, sur ma tête.
Convaincu de me trouver face à un fou, je voulus m'éloigner.
Mais l'homme me suivit en silence, sans arrêter de me frapper. Je
me mis alors à courir (et ici je dois préciser qu'il y a
peu de personnes aussi rapides que moi). Il s'élança à
ma poursuite, essayant en vain de me porter quelque coup. Et l'homme haletait,
haletait, haletait et soufflait tellement, que je pensai que, si je continuais
à l'obliger à courir de la sorte, mon tortionnaire tomberait
mort sur place.
Voilà pourquoi je m'arrêtai et me remis
à marcher. Je le regardai. Sur son visage il
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n'y avait ni reconnaissance ni reproche. Il se contentait de me frapper
sur la tête avec son parapluie. J'envisageais de me présenter
au commissariat, de dire : «
Monsieur l'officier, cet homme est en train de me frapper sur la tête
avec son parapluie ».
Ce serait un cas sans précédent. L'officier me regarderait
d'un air soupçonneux, me demanderait mes papiers, commencerait
à me poser des questions embarrassantes, peut-être même
finirait-il par me mettre en prison.
Il me sembla plus judicieux de rentrer chez moi. Je
pris l'autobus 67. Sans arrêter de me frapper, il monta à
ma suite. Je m'assis sur le premier siège. Il se plaça,
debout, à côté de moi : il se tenait à la poignée
de la main gauche ; de la main droite il brandissait impitoyablement son
parapluie. Les passagers commencèrent par échanger de timides
sourires. Le conducteur se mit à nous observer dans son rétroviseur.
Peu à peu, les passagers furent gagnés par un grand éclat
de rire, un éclat de rire bruyant, interminable. Moi, en proie
à la honte, j'étais sur des charbons ardents. Mon persécuteur,
au-delà des rires, continua ses coups.
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Je descendis - nous descendîmes - sur le pont
du Pacifique. Nous marchions sur l'avenue Santa Fe. Tout le monde se retournait
stupidement pour nous regarder. Il me vint à l'esprit de leur dire
: «
Que regardez-vous, tas d'imbéciles ? Vous n'avez jamais vu un homme
en frapper un autre sur la tête avec son parapluie ? »
Mais il me vint à l'esprit aussi qu'ils n'avaient jamais dû
voir un tel spectacle. Cinq ou six gamins commencèrent à
nous suivre en criant comme des énergumènes.
Mais moi, j'avais un plan. Enfin arrivé chez moi, je voulus lui
fermer brusquement la porte au nez. Je n'y parvins pas : d'une main ferme,
prenant les devants, il saisit la poignée, insista un instant et
entra avec moi.
Depuis lors, il me frappe sans cesse sur la tête avec son parapluie.
Que je sache, jamais il n'a dormi, jamais il n'a rien mangé. Simplement
il s'en tient à me frapper. Il m'accompagne dans tous mes faits
et gestes, même les plus intimes. Je me rappelle que, au début,
ses coups m'empêchaient de trouver le sommeil ; maintenant, je crois
que, sans eux, il me serait impossible de dormir.
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Malgré tout, nos relations n'ont pas toujours été
bonnes. Bien des fois je lui ai demandé, sur tous les tons possibles,
de m'expliquer son attitude. Ce fut inutile : en silence, il continuait
à me frapper sur la tête avec son parapluie. En bien des
occasions je lui ai donné des coups de poing, des coups de pied
et même - Dieu me pardonne - des coups de parapluie. Il acceptait
ces coups avec douceur, il les acceptait comme s'ils faisaient partie
intégrante de son travail. Voilà justement l'aspect le plus
hallucinant de sa personnalité : cette espèce de conviction
tranquille dans son travail, cette absence de haine. En un mot, cette
certitude d'être en train de remplir une mission secrète
et supérieure.
Malgré son absence de nécessités
physiologiques, je sais que, quand je le frappe, il éprouve de
la douleur, je sais qu'il est faible, je sais qu'il est mortel. Je sais
aussi qu'un coup de revolver m'en délivrerait. Ce que j'ignore,
c'est qui le coup de revolver doit tuer : lui ou moi ? Je ne sais pas
non plus si, quand nous serons morts tous les deux, il ne continuera pas
à me frapper sur la tête avec son parapluie. De toute manière,
ce
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raisonnement est inutile : je reconnais que je ne me risquerais pas à
le tuer ni à me tuer.
D'autre part, j'ai compris ces derniers temps que
je ne pourrais pas vivre sans ses coups. Maintenant, et de plus en plus
souvent, je suis assailli par un certain pressentiment. Une nouvelle angoisse
ronge ma poitrine : l'angoisse de penser que, peut-être quand j'en
aurai le plus besoin, cet homme s'en ira et moi je ne sentirai plus ces
légers coups de parapluie qui me faisaient dormir si profondément.
Cette nouvelle inédite en français est extraite du livre
Imperios y servidumbres publiée par les éditions
Seix Barral, à Barcelone.
L'auteur est né en 1942 à Buenos Aires
où il collabore à différents journaux comme La
Nación ou encore Letras de Buenos Aires.
Parmi ses nombreux ouvrages (une vingtaine), on notera
avec intérêt ses Siete conversaciones con Jorge Luis Borges,
(Sept conversations avec Jorge Luis Borges) ainsi que ses Siete conversaciones
con Adolfo Bioy Casares, inédits en français.
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