à une captive



Sans prière laminée
sans foi violée la ville
suffocation
par où respirer ?
Sens absentés multipliés amour
ma désespérance mon esperans
voyage en celle
t'écris
d'Haïti
de
Je suis en toi
les pas qui craquent sur le vieux bois
le corps déchiqueté
métal dans le sang
les images sortent
claires et informes de
chaque tronc
le mapou
troué de
visages
l'Arbre Véritable le flamboyant
est ses propres graines
de rythme
l'histoire cachée qui
nous découvre

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un bébé pleure par les larmes de ses grands pères
et celles de ses
petits enfants le temps coule en
eau salée
c'est l'âme qui ruisselle
t'écris
la pierre qui oublie
l'huile qui saisit les
beignets de
banane écrasée
le rayon qui tape
sur l'automatique du zenglendo Carrefour Delmas
La Saline d'amas d'organes à plus dormir ronflement élastique d'esprits
glissés dans le morne
blessure de mille faims
d'un million de blessures
cherche du temps
reconnaît des visages
vainement
tout le monde est là

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à se
regarder
sans mémoire
codé le chien à trois pattes
un autre à deux
un autre encore mort sous la roue
sans rhum ni clairin ni rien que
pour moi tu existes
blonde et ombrée dansante en serpent
Demballa
sinuosité du
très ancien
martelé au dos
pointe de burin
pour faire sortir
l'endroit ton buste
infini
l'ondulation de toi
mortelle
la pliure du coude d'où
sort aussi le mot la Parole
ta voix ânonnante d'éternité
ma surprise à t'oublier une
seconde

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intimement souriant sur
des routes insensées
toutes brunes
chaleur trous dans le
plâtre et le béton
le pays se réveille ce matin sachant tout sachant
rien la
konesans
un pied hier un pied à venir
borlette
tes seins au milieu tes seins
mandarines
les grappes d'hommes
en eau comme incendiés sur des
camions mules
en principe
cé kon si
en fait cé kon sa

dans la lumière dure le
colon a vu sa mère
celui qui casse le chemin
tout toujours interrompu
la relation ainsi jamais
plane

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le heurt des histoires
sauce rouge sur le djon-djon
dépôt Gazeuse de chez
Maggy à Cabaret Central
cœur calme quand
l'arpenteur s'y retrouve
son œil frayant dedans
les
régimes les bouquets de
carottes sur têtes
têt têt têt
Manman Marie gros et détails
les pepe sous le savon la pire
poussière dans le savon et
où est-tu Charlemagne
Charlemagne Péralte ?
Boukman où es-tu ?
Là au fond de la ravine carnaval ça va fatras rouillé d'éclats de lune et de rires et
d'aigreur
vévé mystères
des alphabets
d'Haïti
alpha
dédoublement omega
redit deux îles
deux respirations

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Démêle-Shop danse des
chèvres faite pour ça
l'esprit Résolution
flotte
au-dessus du lit vide
rempli d'enfants
nus
tout soudain et de jambes
torses de vieillards
ma main te cherche
une nuit
voix
dans
l'odeur crasse de pneus
enflammés
toi disant
je suis là
quand tu
es à
mille lieues
c'est dire mille lieux
multidédoublée
limites gommées
câline
carnassière
cachée
parmi saints et anges
bouche de crocodile
maquillée Carven
toujours prête à bénir tout le monde
sauf quiconque moi
inclus au milieu
comme pierre marbre
où les
dents
se fracasseraient
déesse de poudre d'écailles douces
maîtresse de ta
langue
pas de ta tête
t'écris
aucun or à la ronde qu'à
inventer entre
des caillasses
et
pieds-bois
noircis
pour que cuisent
les tassots de porc
et les vieux contes
l'âne braie
pendant ce temps
le Cacique du Xaragua
était Bohechio et sa capitale Yaguana la
Léogane d'aujourd'hui
Yaquinco Yaquimel
Tiburon Arcahaya
étaient des villages
qui reconnaissaient
l'autorité de Bohechio
villages pillés rasés par les flibustiers tapis sur les côtes tabac indigo bois du
Bresillet Bois Bresil
Brésil
café le café des Côtes-de-Fer d'Anses-à-Pitres Thémistocle Epaminondas
Labasterre
abandonné pendant ses funérailles car
les consignataires de la
capitale devaient en
hâte faire leur courrier
étranger on allait fermer
la malle postale de
Jacmel
est-ce obscurité ?

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Le temps juste qui presse
au Portail de la Gosseline
chronique des dilatations
chronique de ce qui
rapproche et sépare
les deux collés non par
des chiffres mais par
l'hypothèse que nous
rêvons
dans la savane Zombi
Belle Anse de tes reins
apparus dans leur phosphorescence
une nuit sans partage où
j'aurais pris tes sens
Yaga Banica
Quisy Timbous Mocos Thiambas

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Manirey
Conacona
pour finir en soupirs
comme dans la
guerre mais ici
le feu amoureux
vainqueur de l'oubli et des distances
par le halètement
et la petite flaque de vie
dans ton ventre
nous serions les
parents de nous-
mêmes
faussement
car un certain ordre a
besoin de l'homme
parents d'Abélard et de Machiavel
mère et père de Neptune
Molière
Tiquitta
la vallée merveilleuse
de la Mort
vallons de flammes
de feu échevelé avec
tout au fond le Cap Rouge
géographie de ton entre-jambes
nourriture
accras croustillants
pomme-liane
cachimans cirouelles figues sucres
dans ce mont ébouriffé
une corde tendue au mitan
pour remonter
moi léchant ta pluie
Reine des Brigands à la tête
d'adieu
et de bienvenue
tes bras entaillés dans leurs
cantons
les cayes feuillues dans
l'entre-peau
friandises dansantes
sur le chemin de ta bouche
tendres dents crocodiles
lèvres d'en haut
qui se mordent dès qu'elles
ne sont pas mordues

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l'air chaud est semence
longeant la librairie
Dame Lamour & Cie
vent en poupe roulant
dans Maché z'herbes
vivrons-nous encore ?
tu vivras tu vis ici
même si le cataclysme est fatal
parce qu'il est fatal justement
nous volons d'île
en
île
parce que nous sommes attachés
au
sol
nos figures de terre tronc
grêle bosquets tatouages
du sol roche saignant
fraîche dessous la
cascade et même
doucounou cassave bobori
pois-souche pois-jerusalem

soit
Lamour Derance
au nom marron conquérant
trancheur de tête toujours
ces gémissements fiévreux dans
la saisie courbe
les caprices des mains
des dents et du sexe dressé
contre la béance
chasseur d'un oiseau d'air
l'intérieur sans bords
de ton brasier

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je surprends quelque
à penser surréalisme
ma foi non bernique la plaie suppure
si c'est
pourquoi pas quelque
mais je respire ces mots comme
un aigle mord l'air qui s'échappe de lui
sans théorie
tout en bas

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t'écris

le corossol la nuit en une
seule tâche la mer qui râle
les monts immobiles
traversés de pas les
arbres de l'Inquiétude sur
qui tangue le profil noir
d'Anacaona
laquelle était tout sauf noire
Indienne du bord de mer autre
reine bracelets d'or aux
délicats biceps miel sali de
son sang par deux cents fers
espagnols à leur rage le Dieu
Zemês un bâton dans leur
bouche attisant les flammes
dans la Brève Relation de
Frère Bartholomeo
Espagnols amants de l'or et de la mort
et plus tard les
deux machettes de
chaque côté des
rouleaux de pierre
toujours prêtes à
trancher le vif du
bras de Makendal
chargeur de feuilles
de canne
le vieux linge
sèche toujours sur
les cocos tendus
Dieu de Grâce ces
arbres à néant dans
la montée derrière
juste le péristyle tu
dors déjà
bouge
incessamment tes jambes
au sommeil
l'humeur tranquille
tout autour odeur de fumées
mais rien ne brûle
ou n'a brûlé
tombes bleu ciel
l'Etang Saumâtre au loin

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t'écris
encore
l'histoire de l'homme au nez plat
sautant
marron aussi
de roche en roche
pied glissant rattrapé toujours à
temps
virant dans les caprices du morne
halètement d'homme
chevauché par le mystère
à nul ne dira le nom de
l'esprit dont il est
chval
il débouche là où
sa femme assise en tambour
fait chanter des enfants remplis
de fièvre et de mains nues
le cochon noir énorme chair de
boue sèche allongé
traversé d'échardes de terre
juste endormi pour que tout le
reste raconte que le mouvement
ne
s'arrête
jamais
la chèvre les champs de bananiers
les jambes des femmes
leurs muscles
balancées d'herbes
d'asphalte
de gravier
gros blocs blanchâtres
eux aussi roulant sans cesse
sur les chemins
tout est Pente
tout est Pente
que les pluies ne nous épargnent
et pire de ces cases
de ces talus
au long des lacis
surgirait
ce qui est dit
le tueur
ou de la grotte dans le détour
ou de l'arbre creux encore
nos peurs doivent nous servir
à quelque chose

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la douceur des yeux
le picot des désirs
pointe en saillie et bord de dentelle
le salé
la peur de mourir
grandissant l'envie
te faire crier pour ne pas hurler
les mains sur tes flancs
comme tiendrait Dieu la montagne
ou l'Esprit Ferraille
plutôt plus près de nous
agenouille-toi
que j'aie moins de crainte
chaque butée qui tue l'oubli
fruit-étoile

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t'écris encore
l'homme poisson
le loa d'eau
ses jambes de lentilles d'algues
d'os mouillés
le chant mains aux oreilles
tâches de créole dans le parler langaj
la sacrée langue de ceux
qui furent avant nous
avant eux
dans la plus ancienne Afrique
chant repris par les rires
têtes qui balancent ronds
de bras bouteilles au
milieu d'une bougie
et moi je pleure pourquoi ?
Pou ki sa je pleure ?
La voix dans les ruines au fond du
trou d'eau le haut
du corps plongeant et replongeant
crâne noir reprend haleine
qui rechante encore
incompréhensiblement
la main pleine de cailloux blancs
trou d'eau une autre bougie
sur la dalle
Guinin l'Afrique
ici
loin
ici
dedans
avec un signe de croix alors
que tombe la jeune fille
elle prend les anges
secouée ses yeux baignés
un foulard jaune or
noué tendrement par les autres
autour de son front passe le
clairin tendu d'un bord du trou à
l'autre d'une main à l'autre blues
de la canne et du poisson volant
des douves l'histoire de millions
le vieux le long du mur comme
absent
dans sa cérémonie à lui
qui coupe l'herbe morte et la vive
le geste seulement déclenchant
des métaphysiques
plutôt expansion du continu
le continu véhicule de la voix
de tous présents
et du fond de l'océan

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t'écris encore
le camion écrasé contre le mur
tap-tap du sang
os broyés contre le ciment
dents éclatées
mâchoires
morceaux encore
la pente sans freins
ni pluie ni chaleur
pour rien
monde à l'envers du monde
tenant sur rien plus que
je suis né
c'est sûr
que peut-être je suis là
un rêve qui saigne et retourne
à la musique n'a pas cessé
même sous le coup couvre
tout le champ
couv tou chan
toute la vue
tout moun kanaval bamboche
doigt levé tout levé
poings qui raillent pieds
tous chemins et tantôt le
rhum dégoulinant des pantalons
l'odeur des corps
de la semblante fusion
de l'oubli de soi
et

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s'en fout la mer
dans l'écrire ce chant fleuve
s'en fout l'écume la secousse de lune
peut-être je suis là
racle gorge
la voix désensablée


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Paris-Haïti Paris




L'ombre de l'autre,
               déjà

Eric Sarner

Eric Sarner a notamment écrit SUGAR, octobre 2001, Ed. Dumerchez et MERES ET "FOLLES" SUR LA PLACE DE MAI, essai, Ed. DesclĂ©e de Brouwer, 2000

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