de charme, ou livraient à tout va, en des vidéos ressassantes, leurs appâts siliconés à la mâlitude voyeuse de ces temps, Bobby en une fulgurante rétractation-dilatation du Temps, accéda une dernière fois aux jouissances terrestres grâce à la grasse, vulgaire et plus très fraîche Shirley Gordon, sa voisine. Le décor de son rêve d'incinéré était
en tous points semblable à celui de la zone pavillonnaire où
Babe et lui avaient acheté, quelques années plus tôt,
la maison de leurs rêves. À tel point qu'il est permis de
douter que cette illusion lui fut bel et bien inspirée par les
feux de la malemort. Après tout, le fantasme qui ce jour-là
s'échappa en grésillant de son cadavre n'était peut-être
qu'une vieille élucubration, forgée au cours de l'infini
chapelet de nuits où il avait dû, pour pallier à ses
frustrations conjugales, s'autostimuler dans le secret, le poignet ardent,
afin de pouvoir ensuite rejoindre dans le sommeil sa tendre et froide
moitié.
Toujours est-il que le four, qui en avait vu bien
d'autres, assista, avec sa professionnelle indifférence, à
ce dernier spectacle produit par la
consumation d'un corps qui avait été vivant, jeune et beau, et plein des habituels désirs dégoûtants de l'espèce humaine. Du cur des flammes, jaillissant du foie de Bobby, se firent jour deux yeux grands ouverts, luisant dans un halo de pénombre. De ce plan fixe, partit un habile zoom arrière,
au cours duquel apparurent successivement la tête de Bobby, immobile,
posée sur un oreiller rose, puis la couette sous laquelle on devinait
deux formes allongées, puis le lit tout entier, la chambre, et
tandis que l'objectif, vraisemblablement braqué sur ce décor
par la fenêtre, poursuivait sa fuite à reculons, la nuit
s'intensifiait, des ombres s'attachaient aux murs extérieurs de
la maison comme des plaques de lèpre, et quand enfin le pavillon
des Wesson se révéla tout entier dans le cadre, il paraissait
si fantomatique, sinistre et ruiné, qu'on eût cru que le
rêve s'arrêterait là tout net.
Or la mystérieuse caméra poursuivit son office, et l'on
découvrit Bobby en pyjama, dehors, sur le pas de la porte, regardant
ce qui suit : une file d'hommes, pareillement en pyjama rayé, éclairée
par la lumière jaune et
variable d'un morceau de lune balayé de nuée, et partant du pavillon voisin pour s'allonger loin dans la rue, où l'on n'en voyait pas le bout, noyé dans la nuit. La porte de la maison des Gordon était ouverte,
c'était même le seul rectangle de lumière franche
dans le décor. Le vieux Stanley, le mari de Shirley, en costume-cravate,
se tenait sur le seuil et faisait entrer les hommes, un par un et deux
par minute. Bobby traversa péniblement la pelouse car chaque
pas coûtait visiblement un effort considérable à son
corps engourdi, et rendait un effet de ralenti des plus pesants.
Quand il parvint enfin dans la propriété de ses voisins,
une rumeur se fit et courut dans la file, en s'amplifiant : «À
la queue ! à la queue, comme tout le monde !» Perchés
comme des têtes d'épouvantails au-dessus des tissus rayés,
qui semblaient soutenus par des cintres plutôt que par des corps,
les visages des hommes s'allongeaient et s'emplissaient d'ombres de plus
en plus inquiétantes, sous l'effet de la défiance, puis
de la colère, puis de la haine.
Vissé à sa place qu'il n'entendait pas perdre, nul ne bougea
d'un pouce, mais la file dans son ensemble frémit comme le sommet
écumant d'une longue vague prête à s'abattre sur le
misérable corps humain aventuré à la face de la mer.
Bobby recula d'un pas, et tourna la tête pour chercher le regard
de Stanley, le vieux, maigrichon et taciturne Stanley, avec lequel il
n'avait jamais échangé plus de dix mots à la suite,
et qui lui apparaissait maintenant comme son seul recours possible pour
sortir de ce cauchemar. D'un ample et calme geste du bras, Stanley lui
fit signe de venir.
Bobby jeta un il sur la queue. Devant l'attitude du portier, elle
murmura encore un peu, mais se tassa, soumise. En quelques pas il rejoignit
Stan, qui sans un mot le plaça devant le premier de la file, et
quelques secondes après, le fit pénétrer dans la
maison.
Une fois dans l'entrée, il se rendit compte que la queue se poursuivait
à l'intérieur de la maison, montant l'escalier à
raison d'un homme par marche. Une forte odeur animale imprégnait
le palier, se concentrait entre les murs rapprochés de la cage.
Aussitôt posé le pied sur la première marche, chaque
homme sortait son sexe de la fente de son pantalon, et commençait à se masturber. Sans rien perdre de sa discipline, la queue s'en trouvait tout de même agitée de légers grognements et geignements, et de petits mouvements spasmodiques, dus soit à l'excitation de ses membres, soit à la réprobation muette de l'un ou l'autre, frôlé d'un peu trop près par le suivant dans cette promiscuité obligée. Toutes les trente secondes, la queue dans son ensemble gravissait une
marche. Bobby ne tarda pas à se retrouver sur la première,
et n'hésita pas longtemps avant de se plier à la règle.
Car, d'une part, il était maintenant invraisemblable de faire marche
arrière, et d'autre part, bien que révolté par sa
situation, Bobby, incapable de résister à l'énorme
tension sexuelle qui régnait dans ce boyau, bandait déjà.
Comme les autres, il prit en main son sexe, qui sortit presque tout seul
du pyjama, et commença à le caresser lentement, soucieux
de préserver sa jouissance jusqu'au but inconnu et inexorable.
Parmi les visages grimaçants d'excitation qui apparaissaient de
profil au tournant de l'escalier, il reconnut plusieurs de ses voisins,
mais
chacun, tout en entretenant son érection, se comportait avec le même naturel et la même patience que dans une file à la caisse d'un supermarché, ou au guichet d'une administration. L'odeur du rut collectif devenait de plus en plus puissante à mesure
que Bobby gravissait les marches. En une dizaine de minutes, il parvint
en haut de l'escalier. La queue, toujours au même rythme, s'engouffrait
maintenant dans la chambre.
Une fois arrivé à la porte, Bobby découvrit enfin
ce qui l'attendait. Couchée sur le dos au milieu du lit conjugal,
jambes maintenues écartées et relevées comme pour
un accouchement par un appareil de gynécologie, Shirley offrait
indifféremment l'un de ses orifices aux hommes qui se succédaient
toutes les trente secondes sur son corps.
Encore plus qu'à l'accoutumée, son visage
était outrageusement maquillé. Elle portait une nuisette
rose minuscule et absolument transparente, qui laissait tout voir de ses
chairs grasses et blanches, de son ventre boudiné par un porte-jarretelles
qui retenait à mi-cuisses des bas noirs et filés. La nuisette
avait été déchirée pour laisser sortir les seins, son visage était maculé de rouge à lèvres et d'ombre à paupières noire et bleue. Des cuisses aux cheveux, tout son corps portait des traces de sperme. Elle ne bougeait pas, émettant juste un gloussement de satisfaction chaque fois qu'un homme pénétrait et éjaculait quelque part en elle ou sur elle. Quand son tour fut venu, après avoir un peu hésité,
Bobby choisit la bouche. Il s'accroupit sur le visage de Shirley, s'y
enfonça, et en trois coups de reins, jouit par longues rafales
convulsives. À demi-étouffée, Shirley gloussa par
le nez, en le regardant dans les yeux d'un air plus vicieux que jamais.
Il n'aurait pas tenu deux secondes de plus. Libéré, il se
mit à rire nerveusement, et se retira pour laisser la place au
suivant. C'est alors qu'il s'aperçut avec épouvante que
c'était son tour de tomber instantanément en cendres, comme
tous ceux qui l'avaient précédé, et dont la poussière
jonchait le sol d'une épaisse couche tiède.
Ainsi s'éteignit pour de bon l'âme et le corps de Bobby Wesson.
Quant à
Babe Smith, sa défunte épouse, elle connut dans le four un dernier sursaut de vie en un rêve beaucoup plus simple, mais non moins tour à tour savoureux et terrifiant. Une chair abondante et chaude s'introduisit dans sa bouche et l'emplit avec tant de force qu'elle la tira, peut-être pour l'éternité, du sommeil éternel. Cette chair était à la fois un sein et un phallus géants, à la fois délectable et étouffante. Oscillant entre la terreur et la gourmandise. Babe garda les yeux fermés, et dans la noire fureur de la consumation, continua à la sucer, avec un appétit grandissant. Satisfaction (extrait) / Alina Reyes Imprimer le
texte Du même auteur dans la revue : Autopsie
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