Extrait de Satisfaction,
un roman d'Alina Reyes
paru aux éditions Robert Laffont


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uand les corps de Bobby Smith et de Babe Wesson pénétrèrent dans les fours du crématorium de World Village, l'infernale chaleur qui fusa dans l'instant autour de leurs cercueils les extirpa des torpeurs de la mort pour les propulser en des rêves brûlants, ultimes fantaisies de leur morne existence.
Bobby, qui sa vie durant avait fantasmé sur les corps sculptés en série des filles qui posaient cuisses ouvertes dans les magazines
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de charme, ou livraient à tout va, en des vidéos ressassantes, leurs appâts siliconés à la mâlitude voyeuse de ces temps, Bobby en une fulgurante rétractation-dilatation du Temps, accéda une dernière fois aux jouissances terrestres grâce à la grasse, vulgaire et plus très fraîche Shirley Gordon, sa voisine.
Le décor de son rêve d'incinéré était en tous points semblable à celui de la zone pavillonnaire où Babe et lui avaient acheté, quelques années plus tôt, la maison de leurs rêves. À tel point qu'il est permis de douter que cette illusion lui fut bel et bien inspirée par les feux de la malemort. Après tout, le fantasme qui ce jour-là s'échappa en grésillant de son cadavre n'était peut-être qu'une vieille élucubration, forgée au cours de l'infini chapelet de nuits où il avait dû, pour pallier à ses frustrations conjugales, s'autostimuler dans le secret, le poignet ardent, afin de pouvoir ensuite rejoindre dans le sommeil sa tendre et froide moitié.
Toujours est-il que le four, qui en avait vu bien d'autres, assista, avec sa professionnelle indifférence, à ce dernier spectacle produit par la
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consumation d'un corps qui avait été vivant, jeune et beau, et plein des habituels désirs dégoûtants de l'espèce humaine. Du cœur des flammes, jaillissant du foie de Bobby, se firent jour deux yeux grands ouverts, luisant dans un halo de pénombre.
De ce plan fixe, partit un habile zoom arrière, au cours duquel apparurent successivement la tête de Bobby, immobile, posée sur un oreiller rose, puis la couette sous laquelle on devinait deux formes allongées, puis le lit tout entier, la chambre, et tandis que l'objectif, vraisemblablement braqué sur ce décor par la fenêtre, poursuivait sa fuite à reculons, la nuit s'intensifiait, des ombres s'attachaient aux murs extérieurs de la maison comme des plaques de lèpre, et quand enfin le pavillon des Wesson se révéla tout entier dans le cadre, il paraissait si fantomatique, sinistre et ruiné, qu'on eût cru que le rêve s'arrêterait là tout net.
Or la mystérieuse caméra poursuivit son office, et l'on découvrit Bobby en pyjama, dehors, sur le pas de la porte, regardant ce qui suit : une file d'hommes, pareillement en pyjama rayé, éclairée par la lumière jaune et
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variable d'un morceau de lune balayé de nuée, et partant du pavillon voisin pour s'allonger loin dans la rue, où l'on n'en voyait pas le bout, noyé dans la nuit.
La porte de la maison des Gordon était ouverte, c'était même le seul rectangle de lumière franche dans le décor. Le vieux Stanley, le mari de Shirley, en costume-cravate, se tenait sur le seuil et faisait entrer les hommes, un par un et deux par minute. Bobby traversa péniblement la pelouse – car chaque pas coûtait visiblement un effort considérable à son corps engourdi, et rendait un effet de ralenti des plus pesants.
Quand il parvint enfin dans la propriété de ses voisins, une rumeur se fit et courut dans la file, en s'amplifiant : «À la queue ! à la queue, comme tout le monde !» Perchés comme des têtes d'épouvantails au-dessus des tissus rayés, qui semblaient soutenus par des cintres plutôt que par des corps, les visages des hommes s'allongeaient et s'emplissaient d'ombres de plus en plus inquiétantes, sous l'effet de la défiance, puis de la colère, puis de la haine.
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Vissé à sa place qu'il n'entendait pas perdre, nul ne bougea d'un pouce, mais la file dans son ensemble frémit comme le sommet écumant d'une longue vague prête à s'abattre sur le misérable corps humain aventuré à la face de la mer. Bobby recula d'un pas, et tourna la tête pour chercher le regard de Stanley, le vieux, maigrichon et taciturne Stanley, avec lequel il n'avait jamais échangé plus de dix mots à la suite, et qui lui apparaissait maintenant comme son seul recours possible pour sortir de ce cauchemar. D'un ample et calme geste du bras, Stanley lui fit signe de venir.
Bobby jeta un œil sur la queue. Devant l'attitude du portier, elle murmura encore un peu, mais se tassa, soumise. En quelques pas il rejoignit Stan, qui sans un mot le plaça devant le premier de la file, et quelques secondes après, le fit pénétrer dans la maison.
Une fois dans l'entrée, il se rendit compte que la queue se poursuivait à l'intérieur de la maison, montant l'escalier à raison d'un homme par marche. Une forte odeur animale imprégnait le palier, se concentrait entre les murs rapprochés de la cage. Aussitôt posé le pied sur la première marche, chaque
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homme sortait son sexe de la fente de son pantalon, et commençait à se masturber. Sans rien perdre de sa discipline, la queue s'en trouvait tout de même agitée de légers grognements et geignements, et de petits mouvements spasmodiques, dus soit à l'excitation de ses membres, soit à la réprobation muette de l'un ou l'autre, frôlé d'un peu trop près par le suivant dans cette promiscuité obligée.
Toutes les trente secondes, la queue dans son ensemble gravissait une marche. Bobby ne tarda pas à se retrouver sur la première, et n'hésita pas longtemps avant de se plier à la règle. Car, d'une part, il était maintenant invraisemblable de faire marche arrière, et d'autre part, bien que révolté par sa situation, Bobby, incapable de résister à l'énorme tension sexuelle qui régnait dans ce boyau, bandait déjà. Comme les autres, il prit en main son sexe, qui sortit presque tout seul du pyjama, et commença à le caresser lentement, soucieux de préserver sa jouissance jusqu'au but inconnu et inexorable. Parmi les visages grimaçants d'excitation qui apparaissaient de profil au tournant de l'escalier, il reconnut plusieurs de ses voisins, mais
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chacun, tout en entretenant son érection, se comportait avec le même naturel et la même patience que dans une file à la caisse d'un supermarché, ou au guichet d'une administration.
L'odeur du rut collectif devenait de plus en plus puissante à mesure que Bobby gravissait les marches. En une dizaine de minutes, il parvint en haut de l'escalier. La queue, toujours au même rythme, s'engouffrait maintenant dans la chambre.
Une fois arrivé à la porte, Bobby découvrit enfin ce qui l'attendait. Couchée sur le dos au milieu du lit conjugal, jambes maintenues écartées et relevées comme pour un accouchement par un appareil de gynécologie, Shirley offrait indifféremment l'un de ses orifices aux hommes qui se succédaient toutes les trente secondes sur son corps.
Encore plus qu'à l'accoutumée, son visage était outrageusement maquillé. Elle portait une nuisette rose minuscule et absolument transparente, qui laissait tout voir de ses chairs grasses et blanches, de son ventre boudiné par un porte-jarretelles qui retenait à mi-cuisses des bas noirs et filés. La nuisette
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avait été déchirée pour laisser sortir les seins, son visage était maculé de rouge à lèvres et d'ombre à paupières noire et bleue. Des cuisses aux cheveux, tout son corps portait des traces de sperme. Elle ne bougeait pas, émettant juste un gloussement de satisfaction chaque fois qu'un homme pénétrait et éjaculait quelque part en elle ou sur elle.
Quand son tour fut venu, après avoir un peu hésité, Bobby choisit la bouche. Il s'accroupit sur le visage de Shirley, s'y enfonça, et en trois coups de reins, jouit par longues rafales convulsives. À demi-étouffée, Shirley gloussa par le nez, en le regardant dans les yeux d'un air plus vicieux que jamais.
Il n'aurait pas tenu deux secondes de plus. Libéré, il se mit à rire nerveusement, et se retira pour laisser la place au suivant. C'est alors qu'il s'aperçut avec épouvante que c'était son tour de tomber instantanément en cendres, comme tous ceux qui l'avaient précédé, et dont la poussière jonchait le sol d'une épaisse couche tiède.
Ainsi s'éteignit pour de bon l'âme et le corps de Bobby Wesson. Quant à
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Babe Smith, sa défunte épouse, elle connut dans le four un dernier sursaut de vie en un rêve beaucoup plus simple, mais non moins tour à tour savoureux et terrifiant. Une chair abondante et chaude s'introduisit dans sa bouche et l'emplit avec tant de force qu'elle la tira, peut-être pour l'éternité, du sommeil éternel. Cette chair était à la fois un sein et un phallus géants, à la fois délectable et étouffante. Oscillant entre la terreur et la gourmandise. Babe garda les yeux fermés, et dans la noire fureur de la consumation, continua à la sucer, avec un appétit grandissant.

Satisfaction (extrait) / Alina Reyes

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Nous tenons à remercier Alina Reyes ainsi que les éditions Robert Laffont pour cet extrait du roman «Satisfaction», paru le 26 août 2002.

Alina Reyes est notamment l'auteur de Le boucher éditions du Seuil, Lilith édition Robert Laffont, Nus devant les fantômes - Franz Kafka et Milena Lesenska édition n°1 et Ma vie douce éditions Zulma.

Du même auteur dans la revue : Autopsie
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