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Ton de
canon.
Par Nathalie Quintane
I
Chaque soir il y a trente ans, il retrouvait son ami D comme Damien ou
Dominique. Ils étaient tellement proches qu'ils se coupaient respectivement
les cheveux. On passe dix ou vingt ans sans plus y penser et puis à
trente on y pense.
II
D et lui avaient trouvé le moyen de capturer des bus, c'est-à-dire
de ne pas prendre un bus comme un bus ses horaires son trajet, mais
comme un projectile. D mangeait des sandwichs pour ne pas faire un vrai
repas. L'autre veillait à ce que leurs emballages ne traînent
pas par terre, se penchant vif, piquant de la main, et dans une poubelle
(elles n'avaient pas encore leur couvercle gris vissé pour qu'on
n'y jette pas de bombe).
III
D ne portait que les pulls tricotés par sa mère. D'autres
passaient leur temps à quémander de la laine fine de manière
à ce que le jersey du fait-main se rapproche autant que possible
du tricoté machine. La force de caractère de D l'avait
entraîné à devancer sa famille dans le choix de
couleurs ridicules (jaune).
IV
La marche était notre activité principale parce que nous
n'avions pas beaucoup de tickets et qu'on peut toujours faire semblant
de conduire un autobus en marchant. Je ne songeais pas à l'époque
au transport de légumes et ne disais pas : «Jamais je ne
serai transporteur de légumes !». Le déshonneur
était lointain, il se passerait quelque chose avant qu'on l'atteigne,
D et moi.
V
Devant la télévision, nous nous bouchions les oreilles
mais regardions. À peu près toutes les paroles conviennent
à toutes les images. Lorsque passait un film, je me débouchais
les oreilles car j'étais consciencieux en matière de fiction.
Des autres jeunes gens, nous finîmes par distinguer ceux qui portaient
le badge Solidarnosc. C'était un syndicat polonais.
Des pays sont sujets à éclipses. À vrai dire il
n'y a guère que le nôtre qui ne le soit pas par le visage
caractéristique de son président de la république
d'un ministre identifiable des nouvelles sans cesse reprises : qu'ils
ont visité une usine, rencontré un de leurs homologues.
VI
Pour améliorer la construction de son personnage ce qui
consiste toujours à s'augmenter en quelque part , D s'était
approprié le trouble obsessionnel compulsif d'un oncle ingénieur
chimiste au-dessus de tout soupçon car il gagnait bien sa vie
: plusieurs fois par jour et plus souvent le dimanche que les autres
jours (car le dimanche est un jour vide où l'on déjeune
jusqu'à trois heures et où l'on se tient le ventre ensuite),
l'oncle époussetait violemment ses pantoufles par la fenêtre
pendant plusieurs minutes : clacclacclacclacclacclacclacclacclacclac
(etc). On ne pouvait rien dire contre tonton et D en profitait
le quartier retentissait de ses claquements.
VII
Je marche bien plus lentement que ses clacs n'allèrent. Je le
vois encore, passant notable, plutôt que notre boulangère.
Denis m'avait donc marqué, tout comme il m'avait noté,
tant on suppose qu'il restera un peu de vous chez ceux que vous avez
croisés. Puis les amis (perdus) deviennent des figures resserrées
en anecdotes, ou l'inverse.
VIII
Le jeûne de la parole ne se tient pas tant pendant l'adolescence
lorsque, fier à bras, on refuse de répondre à son
professeur, mais après, lorsqu'on s'est décidé à
parler d'autre chose. C'était ce que Denis lui avait dit quand
bras dessus bras dessous ils arpentaient usant leurs talons l'un à
droite, car ses pieds penchaient en dehors, l'autre à gauche, car
ses pieds penchaient en dedans.
IX
À quinze ans, amoureux, D avait enlevé une fille à
ses parents et l'avait placée sous une tente dans le jardin des
siens. Ils avaient tout de suite vécu une vie d'adultes, dont le
centre était les courses. De cette vie, il s'était extrait
une première fois lorsque, passant devant un piquet de grève,
il avait remarqué les modifications qu'avaient apportées
les employés à des panneaux publicitaires pédagogiques
censés vanter leur métier : ces panneaux les représentaient
en taille réelle mais leurs visages photographiés avaient
été cachés.
La société a besoin de calme or l'état de guerre
(EdG) était inévitable.
À 14 heures, le samedi 12-12, c'était avec des sentiments
amers (tristes) qu'il avait été déclaré.
Après minuit avaient eu lieu les premières interpellations
et lui-même avait été arrêté par la
police routière avec laquelle il avait eu pendant une heure une
discussion honnête, sincère. Il s'était retrouvé
dans une cellule de 25 personnes, fatiguées, déprimées.
Comme on les avait laissés dans le noir après 17 heures,
il avait alors tenté d'organiser une sorte de séminaire.
Si nous ne tenons pas aujourd'hui, nous ne parviendrons à rien.
Personne n'y arrivera seul, ou en petit groupe. Nous n'avons pas perdu
mais nous ne pouvons pas démontrer que nous avons gagné.
Les manifestations de réponse s'étaient faites au cri
de «Gestapo ! Gestapo !» et de «l'hiver à vous
mais le printemps à nous». Ceux qui soutenaient les manifestants
allumaient et éteignaient l'électricité. Le pays
n'est pas encore mort tant que nous sommes vivants. Certains protestaient
qu'on entraînait dans les grèves même les écoliers,
que les structures cessaient de fonctionner, qu'on se sentait comme
un mécanicien démuni dans une locomotive en marche depuis
laquelle on voyait des rails endommagés.
Le jour où l'EdG devait être installé, nous avions
assisté à sa préparation en tant qu'action contre
les marchands de drogue. Quelque chose allait se passer.
D mangeait des sandwichs, ne changeait plus de vêtements. Lorsque
le calme était enfin revenu, il avait continué ainsi.
De cette vie, après le départ de D, il n'avait pas tenté
de s'extraire.
C'est ainsi que les amis disparaissent, en s'espaçant, puis six
mois sans nouvelles et la non-remarquabilité même du fait.
X
D prélevant une orange sur un étal et ne payant pas. D et
moi serrant nos mains autour d'un volant fictif. Le visage de D et de
sa jeune compagne à l'entrebâillement de la tente. D déchirant
son sandwich de gauche à droite, moi devant un couscous. D allongé
à la Pierre Loti au pied du lit de sa mère. Les yeux de
D émergeant du col roulé d'un pull. D discutant âprement
avec un agent de la police routière. Une photo (sublime) de D,
assis par terre, comme aux portes de Tombouctou. D, un index sur chaque
oreille. D attentif à l'injonction: prévenez-moi quatre
jours avant le moment crucial. D dans des vêtements sales.
XI
Tentés de nous extraire, nous y fûmes toujours en plein.
Il est extrêmement difficile de se tenir en retrait sans se retirer,
résumais-je la situation. Et : l'intégrité n'existe
pas sans ses manifestations, la manifester n'est pas intègre. Ainsi
avançai-je, le souvenir de D dans chaque chaussure, de Denis, de
Dominique.
L'activité syndicale ne produit pas une concentration suffisante,
malgré Lech. Lui-même d'ailleurs est catholique, en sus.
Il a décidé d'adopter la cravate, par exemple.
Il peut rentrer après 23 heures et ainsi pousser le temps tendu
du travail jusqu'aux limites de la nuit (d'autre part).
Quelle attitude choisir pour être ferme sans être rigide,
finalement ?
La vie se résumerait (ou se perdrait) en occupations périphériques,
semble-t-il, et en efforts de recentrages. L'animal même ne fournit
pas un modèle valable, dans son unicité sans conscience,
croit-on, qui le pose au monde mais ne l'exempte pas d'une dispersion
et n'est souvent qu'un demi-sommeil, pas vrai ?
La prudence avait consisté à chercher d'abord l'embauche,
en ce qui me concerne. Une fois le minimum matériel assuré
on réfléchirait, c'est sûr. Mais l'établissement
de conditions matérielles porteuses ne met en place rien d'autre
que l'établissement de conditions matérielles porteuses,
c'est comme ça.
Le problème est que ce minimum matériel est flottant,
d'une certaine manière (ma grand-mère n'a jamais possédé
de réfrigérateur, par exemple. Elle habitait dans un pays
où la température atteignait 35° tous les étés,
pourtant).
On croit trouver une issue en se réglant sur l'horloge, quelquefois
: de cinq heures à six heures sera un temps réservé.
Rien (aucune sollicitation) ne pourra me bouter hors de ma réserve
entre cinq et six heures, martèle-t-on. Or, la sollicitation
n'est jamais sans quelque sollicitude, faiblit-on juste avant de céder.
Les bureaux sont bien chauffés, n'est-ce pas.
Ce qui nous dessert, c'est que nos tempes ne constituent pas une barrière,
une vraie. Le cycle interne de la femme ne garantit rien, biologique.
Nous n'usons guère de nos yeux de manière fonctionnelle,
quoique.
Une fois né, tout reste à entreprendre, et voilà.
Et plus le temps passe, plus le cadre s'avance, vers nous.
On ne devrait pas attribuer l'incertitude qu'au recul des idéologies,
je pense.
Ou confondre période trouble et période troublée,
hein ?
Les individus ne sont pas forts, mais associent à leur nom des
idées modélisées comme fortes et anciennes.
Bush boit, c'est connu.
XII
Je me demandai comment contracter cette qualité «Est»
qui ne parvenait pas même (semble-t-il) au compte-gouttes jusque
chez nous.
Dans un cahier, je collais des reproductions de soldats levant la jambe
devant des murs le long desquels le fil à plomb n'avait fait
aucune erreur (croyais-je).
On imaginait des avenues monumentales avec des trous non-réparés.
Des personnes faisant la queue autour de ces trous jusque devant une
porte ouvrant sur une vitrine avec deux saucissons pendus.
Des micros dans des casques à permanentes.
Trois habitants se taisant quand un autre traverse la pièce.
Des intellectuels récoltant le maïs dont rien ne se perd.
Mais aussi une discipline égale à celle de Jésuites
en 1635.
Des lectures à la bougie.
L'ombre de la bougie sur le mur tandis qu'on suit du doigt.
Des pois dans des tableaux (Mendeleiev).
Le cri du chien Pavlov.
Des balais, des éprouvettes.
Stakhanov sculptant dans la glace un petit éléphant pour
se distraire.
Le matelas-planche.
Nous voyions des films de l'école de Lodz. Ils représentaient
des dames aux cheveux longs en robes longues : l'avenir de la jeunesse
polonaise, quelques moutons : un moyen de se ressourcer, des nains :
les porteurs du message, des feux de camp : un potentiel chamanique,
la musique : elle-même, le ciel crépusculaire : le crépuscule
d'une époque, la nôtre avant, nous étions
dans la folie et la fadeur ; à présent, nous accéd(i)ons
à une certaine forme de neutralité. Ou bien : qui sait
si nos prédécesseurs étaient fous et fades ? Qui
sait si ce n'est pas nous qui le sommes, croyant être enfin parvenus
au seuil d'un temps purgé, exténué mais clair.
Exténués et décantés, nous le sommes, mais
l'époque est tout aussi fade ; peut-être alors est-ce celle
de nos prédécesseurs qui, sous couvert de guerres et de
termes mal conformés (les Lettres avaient connu un essor impétueux)
avaient mine de rien atteint une certaine forme de neutralité,
ou disons, de discrétion, laissant les événements
se débrouiller entre eux ?
Compte-tenu que d'une langue, sur le tas, on apprend en premier insultes
et spécialités culinaires en Américain :
fuck, donut la folie, par exemple, s'attaquerait d'abord à
fuck et donut ou leur équivalent , ces deux mots
étant comme les ping et pong d'un système fade autosuffisant.
Ton de canon de Nathalie Quintane
Nous tenons à remercier Nathalie Quintane ainsi que les éditions
P.O.L. pour cet extrait du roman Formage, à paraître
en 2003.
Nathalie Quintane a notamment publié chez P.O.L. Saint-Tropez
- Une Américaine (2001), Mortinsteinck (1999), Début
(1999), Jeanne Darc (1998), Chaussure (1997)
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