retour page






même dans les salons
on devine mon caleçon

Paul Valet


 


vendredi les poèmes sont maigres
ils ne sont pas bien gras le samedi
le dimanche ils sont carrément aigres
et le lundi le roi la reine
et le petit prince viennent
chez moi pour me serrer la pince
mais les poèmes sont de plus en plus minces
le mardi le mercredi le jeudi
ils ont la dégaine de pâles bandits
que la reine remarque à peine
à la corne du Bois des Pendus

 

 

 


en revanche il est vrai
que les poèmes philosophiques
ont bonne mine et que
le poète couronné
par une calvitie précoce
est nourri de soupe à l’oignon
de fromage de tête et de
cervelle d’agneau (mystique)
c’est un auteur qui ne répond jamais
au téléphone et qui dort
d’un œil de chat jusqu’à midi

 

 

 


or le poète va chez le dentiste
il montre sa dent au dentiste
elle est joliment emballée dans du papier de soie
le dentiste dit : je vois
ce n’est rien mais tout de même
deux précautions valent mieux qu’une
nous allons procéder à la
petite radiographie de contrôle
est-ce douloureux ?
non ce n’est pas douloureux
posez-vous là tenez la dent
bien droite et serrez fort voilà
c’est fait, merci dit le poète
de rien dit le dentiste
combien je vous dois ?
revenez la semaine prochaine
avec votre dent on verra

 

 

 


dans son lit le poète
invente une poésie
spécifiquement nocturne
et funéraire une épitaphe
en quelque sorte destinée
à son vieil édredon sale
qu’il aime comme une sœur
vieil édredon tendre compagne
chaque nuit plus asexuée
tu portes ma barbe en sautoir
et jamais je ne te trahirai
dussé-je mourir le premier

 

 

 


cette poésie-là il faut
l’emmener avec soi
dans les grandes circonstances
par exemple en cas de
villégiature imprévue
en cas de vie ou de mort
comme si de rien n’était

alors
dans ces circonstances-là
on déplie la poésie
on défroisse on se sert
d’un fer à repasser
on oublie tout le reste

on dit que
cette poésie-là il faut
l’emmener avec soi

 

 

 


ce n’est pas parce que la dame
prétend être l’incompréhension
même que la poésie même
ça n’existe pas et que je n’ai
pas le droit d’affirmer que
la chose poétique est blême
(pour la rime) ou colorée
comme une cravate de Texan
(je suis bête et j’ai mal aux dents
constate tristement le poète)
après des siècles d’impuissance
la poésie comme le Belge
sort cuirassée du tombeau
d’outremeuse d’outre-Quiévrain
mais c’est dimanche et les poèmes
du dimanche on les écrit le lundi
sinon dit la dame au poète
je vous emmène et vous enferme
en quelque carcere-duro
(où va-t-elle chercher ses mots)

 

 

 


comment va le poète ?
ah dit la dame il baisse
de jour en jour il s’enlise
il s’étiole il s’enténèbre
il s’épuise à recoller les éclats
de verre de sa petite lampe
de poète il devient tendre
comme un mou de veau sous la mère
oh c’est triste il avait
dit le dentiste
la dent dure cependant

 

 

 


il n’y est pour personne il dessine
une poésie blanche à l’encre de Chine
qui figure l’envers du nord
de la perfide mer du Nord
cela tremble comme l’écume
immaculée du désespoir
mais aussi la banquise où miroite
un frisson boréal
il ne sera jamais cet homme
qui contemple la mer
et l’envers de la terre
du haut de ses vingt ans

 

 

 


sans cesse il écrit dans l’obscur
il fait signe dans le noir
il ment comme il respire
(affirment les mauvaises langues)
mais respire-t-il ? il expire
plutôt, dans le sens absolu
soucieux de prolonger l’agonie
mille fois millénaire
de son irrépressible envie
de mourir sous un nom d’emprunt

 

 

 


le poète a rendez-vous avec la rime
mais la rime ne vient pas
............le trou transi l’attend

la rime est là la rime est là
la rime est là mais l’abruti ne la voit pas

le monde aussi le vent la pluie
les cerfs-volants les chevaux blancs les cheveux gris

le poète a rendez-vous avec le crime
mais le crime ne paie pas le poète est pendu

....................................................................(sur un air connu)

 

 

 


hij gaat naar de tandarts
de zoon van de tandarts heet
Marten-Piet zijn zuster heet
Coby, de dichter is zo blij
de zuster van Marten-Piet te zien
hij vergeet de pijn aan zijn tand
de pijn aan zijn hart
het meisje heet Coby van Hart

....................................................................(Veurne, Flandria, zon. 07 oktober 01)

 

 

 


waar is de dichter ?
..........in zijn gedicht verloren
alleen in zijn licht
alleen in zijn nacht
alleen tegen de wereldkracht
alleen in’t zwaar en’t zacht
waar is de dichter ?
hier en daar tegen de nachtwacht

....................................................................(Alleen in Veurne, Flandria, zon. 07 oktober 01)

 

 

 


vous avez remarqué dit-il
que la mer ne dort pas
elle est depuis toujours sujette
à l’insomnie c’est le vieil
Hésiode qui l’observe
la mer et moi nous ne cessons
de nous défier sous le ciel noir
quelquefois je joue à l’aveugle
au paralytique je joue au mort
elle en profite pour répandre
du sable et du temps sur mon corps

 

 

 


très souvent les poèmes
se réduisent en miettes
ou bien ils s’amincissent
et deviennent roseaux
de temps en temps le vent les plisse
comme une peau de centenaire
ils sont toujours prêts à céder
aux tempêtes qui les dispersent
cette tendance à s’envoler
vous force à les tenir en laisse
mais un instant d’inattention
ils vous traînent au fond des mers

 

 

 


(il raconte) c’est un bistro
fréquenté par les mariniers
à l’enseigne du Vieux chaland
l’as-tu connu ? toi qui jadis
fus si blonde au fil du courant
comme les femmes des péniches
qui descendent avec novembre
et disparaissent aux écluses
dérobées à l’âpre mémoire

 

 

 


le soleil ne t’a rien promis
que l’ombre et le retour
des nuits funèbres où tu courbes
la tête au soleil simulé

ils ont rêvé de soleil noir
tous les disparus qui s’installent
dans ta nuit mais ils demeurent
impassibles jusqu’à la mort

 

 

 


c’est alors que le matin passe
avec ses airs de faux laitier
son odeur de boulangerie
et son concerto d’éboueurs
les lampes blanches qui grésillent
ce n’est déjà plus le matin
le chant secret des enfants tristes
et les chemineaux qui s’enivrent
pour déchirer d’anciens nuages
et parler aux chiens de la nuit
qui refusent de les quitter

 

 

 


un poème collé sur le mur
ce n’est pas un poème c’est
une coulée de bile et de plèvre
comme on voit dans les maisons closes
parmi les débris des combats
de rue ce n’est pas un poème
un blasphème bienfaisant
un cri d’enfant sous la terre
une poussée de fièvre du temps

 

 

 


ils ont toujours la dent
les poètes c’est bien connu
mais votre dent dit le dentiste
au poète est-elle plus ou
moins douloureuse que votre
quoi ? demande le poète
le dirais-je fait le dentiste
oserais-je enfin ne le prenez
pas mal je voulais m’enquérir
de votre âme ah ne m’en parlez
pas dit le poète

 

 

 


le poète donc a la dent, la
poésie prétendait le mari de sa
mère ne nourrit pas son homme
suis-je un homme nourri
par la poésie ? certes non c’est
comme si j’avais la rage toujours
d’être mort de faim pour l’exemple

et puis (se souvient le poète)
je regardais avec envie un garçon
grand blond fier aux yeux noirs
il se nommait Malnourri
sa sœur était tout aussi
bien portante que lui

 

 

 


car le poète a des souvenirs
d’enfance de jeunesse et même
de maturité le temps passe
aussi pour les poètes attardés
quels que soient leur âge et leur
identité les poètes (dit le poète)
ont toujours l’âge du vieil océan
ou plus modestement de la mer
ou d’un bras de mer d’un aber
(s’ils sont bretons) ou d’une mince
et discrète rivière de sang
s’ils meurent en combattant

 

 

 


ce qui ne m’arrivera pas (dit
le poète) à moins que je me décide
à embrasser je ne sais quelle ardente
chimère ou créature de Satan
le mal à pleines dents tu parles

contemple la mer le ciel un pan
de mur éclairé dans la nuit
par le réverbère du vieux temps
et le vent qui brosse le sable
à tes pieds le soulève et
l’engouffre en sifflant
sous tes paupières brûlées

 

 

 


les poètes aimés de si loin venus
leurs livres les as-tu remisés sous les combles
de ces taudis crevés où tu vécus
où le ciel même s’effondre où le vent
s’écorche avec ses couteaux désespérants

à la poursuite de l’île trompeuse
le vent ? toi-même écœuré de sang noir
et pleurant des larmes de crocodile
où te crois-tu ? toutes les dames ont trahi

 

 

 


maintenant dit la dame au poète
vous devez connaître tous les mots
depuis le temps que vous les faites
mariner dans le vin et sauter à la poêle

ce n’est pas si simple hélas dit le poète
certains mots sont des oignons d’autres des échalotes
il ne faut pas confondre la cuisine
au beurre et la cuisine à l’huile
sans parler des ersatz comme la margarine

la dame va chez la voisine et raconte
que chaque jour le poète est plus bête
ensuite elle se rend au bureau de police
afin de conférer avec le commissaire
et peut-être aussi le dentiste

 

 

 


nous vivrons bien sûr de nos rentes
quand les poules auront des dents

c’est prévu ma chère dit le dentiste
mais n’en informez pas le poète
il parasiterait sans compter
ne vendons pas les dents de poules
avant de les avoir plantées

 

 

 


bras dessus bras dessous déambulent
dans l’avenue fleurie la dame et le dentiste
le poète furtif se lamente, la piste
des deux godelureaux est bel et bien perdue
le lendemain la dame embrasse le poète
et feint l’étonnement quand le poète jure
qu’il ne remettra plus les dents chez le dentiste

 

 

 



dame et dentiste / Jean-Claude Pirotte



Jean-Claude Pirotte occupe une place à part dans la littérature francophone contemporaine. Belge de naissance, il arpente la France comme personne, entraînant dans son sillage l'image d'un Bukowski épris d'Henri Calet. Il est notamment l'auteur de La vallée de Misère, Fond de cale et La légende des petits matins.



Jean-Claude Pirotte, dame et dentiste
© Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003
w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m

1/1