Sophie connaît encore par cur les codes et intitulés
respectifs des 800 produits en rayon du supermarché hard discount
où elle a tenu la caisse pendant un an et demi. Un amant de
passage, piercé aux deux tétons, lui a récemment
proposé d'en énumérer la liste exhaustive lors d'une
Biennale d'art contemporain à Sarajevo. Les stries d'un code barre,
zébrant son visage par rétroprojection, la plongerait dans
l'anonymat, tandis que la réplique de sa bouche sur écran
géant poursuivrait son inventaire en boucle.
Sophie hésite, bien que le voyage en avion
soit pris en charge et le week-end tout frais payés.
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André, autrefois responsable du service des manuscrits d'une
prestigieuse maison d'édition parisienne, aujourd'hui suicidologue
auprès du bureau de graphologie appliquée de la Préfecture
de Paris. Il dépiste parmi toutes sortes de missives laissées
par les défenestrés, pendus, automutilés, etc.,
celles qui, rewritées a posteriori par des testamenteurs, laissent
suspecter des homicides maquillés en morts volontaires.
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Barouf, bête de sexe (Ille-et-Vilaine). Mis
au monde deux ans plus tôt, et il s'appelait Zigoto, Zélote
ou Zouave. L'année suivante, Confetti, Casanova ou Coquelicot,
puisque les taurillons doivent l'initiale de leur pseudo à un simple
roulement alphabétique, contrairement aux orphelins d'espèce
humaine qui ont longtemps emprunté le leur au saint du jour. Barouf
a donc failli être Bouddha, Bizut ou Bifteck, au hasard d'un Petit
Larousse compulsé à la hâte, le soir même
de sa vente à la pesée.
Dans la prairie où il rumine désormais,
il a l'embarras du choix : trente-six Normandes à saillir sur le
champ ou pas. D'autant que, toutes inséminées de longue
date par des voies indirectes, désincarnées sous X, aucune
des vaches ici-broutantes n'a jamais fait l'amour, ces murs de la
préhistoire génétique n'ayant plus cours chez les
bovins.
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A la place du mort, Agnès, étudiante
en histoire médiévale. Au volant, ses partenaires changent
toutes les deux heures. En début de séance, elle les lâche
en double file sur le boulevard Barbès : pause shopping chez Tati.
Rassise, elle fait grand étalage de dessous imprimés léopard,
soutien-gorge à baleines souples, collants résille
«
Contrôle arrière! Contrôle latéral! »,
exige-t-elle tout en déployant sur le pare-brise des fanfreluches
bas de gamme. «
Seconde! Troisième!
» L'autre s'exécute. Agnès essuie la buée
avec une nuisette made in China : «
Clignotant! on déboîte! »
La fébrilité des néophytes la
comble au plus haut point, à ce point justement où, perdus
dans le climat hostile des embouteillages, ils en deviennent sa petite
chose téléguidée vers le néant. Agnès
aime la moiteur de leurs mains, la raideur de leur nuque, l'inquiétude
dans leurs yeux, tandis que s'incurve le virage d'une bretelle périphérique.
Plus d'une fois, lors d'une entrée sur autoroute,
elle s'est sentie prête à quelque aventure accidentelle avant
de reprendre l'imprudent en main : «
à gauche!
», puis «
à droite! »,
comme si chaque déplacement s'inscrivait sur l'écran de
sa conscience érogène. Petits coïts thermodynamiques
savourés selon le code de conduite de l'amour courtois: épuiser
la machinerie virile à distance, lui faire perdre son self-control,
la brider de nouveau, la pousser aux dernières extrémités,
puis l'acculer au point mort.
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Dès l'ouverture, Geneviève entre dans
la succursale du Crédit Lyonnais de Plurien (Côtes-d'Armor).
Elle veut retirer en liquide quinze mille six cent trente francs, soit
le montant actuel de son découvert, d'après l'ordinateur
central. L'employée signale son erreur à la cliente. Pour
preuve, elle pointe du doigt sur l'écran l'état du compte
courant : «
15 630,00 FF
» en colonne de gauche. Raison de plus, Geneviève
exige qu'on lui fasse crédit ou débit, c'est plus ou moins
pareil puisque la somme est affichée. La guichetière passerait
bien au client suivant, mais non.
«
Rends-moi mon fric »
et feu à deux reprises avec le pistolet à grenaille qui
traînait au fond du sac à main. Touchée au visage,
l'employée se précipite vers le bureau vitré attenant.
Geneviève l'y rattrape, vide son arme sur le chef d'agence, regagne
le hall d'accueil, s'assoie en tailleur dans un coin et attend placidement
les gendarmes. Ni plus, ni moins.
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Fabrice, couchettiste de Wagons-Lits, perdu de vue
lors d'un énième aller-retour Amsterdam-Naples-Amsterdam.
Rayé des effectifs intérimaires. Vivant
depuis, sous aucune identité fiable, à l'Hôpital Sainte
Anne, Bâtiment H, premier étage, chambre 12.
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Gilles, littérateur rive gauche, dépose
ses marques du matin au soir : son réveil en différé
(France-Culture®), sa céphalée d'autor (Bayer®),
son triple expresso (Nestlé®), sa gueule exposée
plein sud (Flore®), son effeuillage people (Libé®,
Fig®, Obs®), ses palabres intermobiles (Bouygues®),
son entrevue déjeunatoire (Sushi®), ses renvois d'ascenseurs
(Otis®), sa sieste automaïeutique (Habitat®),
ses piges de lectures panoptiques (Vivendi®, Rizzoli®,
Hachette® & Cie), son fax à papier thermique (Philips®),
ses séances de velléités tapuscrites (Apple®),
sa police de caractère (Garamond®), sa libido externalisée
en milieu mixte (Testostérone®), etc., (poste restante,
75006®).
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Jimmy, métis franco-irlando-bamiléké, tiré
à quatre épingles, tri-sexuel en théorie, intraveineur
à domicile fixe, demoiselle de fausse compagnie et toiletteur
de morts si nécessaire. Lui-même décédé
depuis.
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8/23 |
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Arnaud a longtemps vécu sur la bête.
Chez ses parents, trois fois l'an on tuait le cochon. Adolescent, il hésitait
entre la monoculture de châtaigne, le recel de cannabis sur pied
et le clonage de tomates hors sol. Rachel, vacancière israélienne,
devait le détourner de sa vocation agricole. Amoureux zélé,
il a appris l'hébreu par correspondance. Trois ans plus tard, sa
conversion talmudique achevée, il est parti s'établir dans
une colonie juive de Cisjordanie. Rachel l'y a épousé, à
contretemps sinon contrecur. Lui s'est mis à cabaliser dans
son coin, à porter la barbiche et le deuil permanent d'on ne sait
quoi.
Il a aussi conçu trois enfants, coup sur coup,
avec celle qui entretient son oisiveté ultraorthodoxe avant de
bannir de leur chambre commune ses chairs impures, plus d'une semaine
par mois. Rachel n'en espérait pas tant.
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9/23 |
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Guy, anciennement chargé de la rubrique «nologie»
dans un quotidien régional, ne s'est jamais résolu à
changer de train de vie. Pour son propre compte désormais, il continue
sa tournée gastronomique en charmante compagnie. Chaque soir, il
abreuve la nymphette en vis-à-vis de confidences sur les événements
déjà historiques de sa jeunesse: le XXe siècle revu
et corrigé par ses soins. Le sexagénaire se rengorge d'abord
d'un «
nous
» de camaraderie résistante, puis d'un «
nous
» d'avant-garde lettriste, puis d'un «
nous »
de conjuration maçonnique, puis d'un «
nous
» de majesté polygame et enfin d'un «
nous »
de parkinsonien éthylique, avant d'exiger illico addition, facture
et taxi, prétextant les signes avant-coureurs d'un malaise cardiaque.
A peine le temps de régler, et il s'éclipse incognito. Sur
la table, son chèque dûment paraphé, mais établi
au nom d'une banque inconnue au registre du commerce : Crédit
Vinicole de France et de Navarre.
Le griveleur rentre ensuite à son hôtel,
s'enferme dans la salle de bain, s'entaille l'extrémité
de l'index, saigne d'une goutte à peine, vérifie son taux
de glycémie et appelle sa prétendue petite-fille unique
pour qu'elle vienne lui faire sa piqûre d'insuline.
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10/23 |
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Lucien, alias Lulu, désargenté perpétuel,
hiberne huit mois de l'année chez sa mère, à Nice,
et revient clochardiser à Paris pour la belle saison. Travesti
d'un pantalon de pyjama rose et d'un haut de smoking, il fait au passant
son cinéma muet, par cartons interposés, sur le trottoir:
«
Moi, végétarien, pas légume »,
«
Moi, troglodyte en plein air
», «
Moi, papiste et pédéraste »,
«
Moi, provincial en panne sèche
», etc.
Faute de carte d'identité, il a épinglé sur le
revers de sa veste un avis de non-imposition datant de l'année
1988. En cas d'aumône humiliante, il ne manque jamais de sortir
sa propre carte bleue. Arrivée à expiration il y a seize
ans, jamais avalée depuis.
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11/23 |
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Roger fait 99 fois de suite le tour de la prison de
la Santé, soit 400 mètres environ, dans sa Renault 19 de
fonction. Sachant que ces rotations automobiles doivent se répartir
équitablement sur une durée totale de 360 minutes, à
quelle vitesse moyenne le véhicule du gardien de la paix est-il
censé rouler ?
Réponse : 6,6 kilomètres/heure, soit
l'allure approximative d'un piéton tiré par la laisse de
son chien.
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12/23 |
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Suzanne n'ouvre son bar qu'entre deux et cinq heures
du matin. Elle y tient en respect soiffards et ivrognesses, confisquant
leurs papiers d'identité, permis de conduire ou de séjour
aux endettés chroniques, racoleuses et amateurs de rixes, les obligeant
ainsi à mener leur existence diurne dans une semi-clandestinité.
Au-dessus du comptoir trône un portrait d'André
Malraux, jauni par trente ans de confinement tabagique. Chaque soir, à
l'heure de la fermeture, elle inflige aux habitués du zinc l'écoute
religieuse de sa cassette fétiche : l'oraison chevrotante d'un
certain Jean Moulin. Puis le terrible cortège des ombres s'en retourne
cuver sa nuit ailleurs.
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13/23 |
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Emmanuel, ex-Témoin de Jéhovah et bibliophile
d'un seul Livre, a longtemps végété dans un foyer
de jeune travailleur avant de finir employé dans une librairie.
Envisage sa vocation très littéralement. Chaque livre à
sa juste place, le titre faisant foi. Querelle de Brest : rayon
Tourisme. Madame Bovary : rayon Biographie. Les Fleurs du mal,
rayon Botanique. Histoire de l'il, rayon Médecine.
Et ainsi de suite, selon l'humeur de ce déclassé socio-alphabétique.
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14/23 |
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Phil, ex-brancardier non-titulaire, a trente-six ans
d'actes manqués derrière lui. Qu'un boulot se profile à
l'horizon, un chantier au noir, une place d'intérim, le voilà
qui se casse un poignet, se foule une cheville, se fêle trois côtes,
se surinfecte, se tachycardise, se furoncule, s'aphte, s'eczémate,
s'édente, se pneumonise, s'entorse, s'hypoglicémise, s'angine,
s'amibe, s'anthraxe et souffre d'autres collapsus.
Chômeur jamais déclaré, accidenté
d'avant le travail.
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15/23 |
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Francisco portraiture à la chaîne des
managers en chef, leaders entrepreneuriaux, arrière-petits-fils
d'actionnaires majoritaires, etc. A ses débuts, il courait après
les parutions gratis dans des fanzines crypto-post, puis dans des
magazines néo-sub, enfin dans des hebdos hic-et-nunc.
Passé du trash-glamour au glamour-trash avec succès,
il n'a jamais changé de format (6x6), ni d'objectif (grand angle),
ni d'éclairage (double-flash latéral), ni d'axe (contre-plongée),
ni de décor naturel (façade en briques), ni de pose (plutôt
pleine face que profil), selon les canons de l'anthropométrie publicitaire.
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16/23 |
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Hélène, soi-disant pauvre et célibataire,
ne touchera plus le Rmi. Peu après son contrôle domiciliaire,
on l'a radié pour flagrant délit de concubinage avec un
individu salarié. Ses relevés bancaires trahissaient en
outre un train de vie incompatible avec les prestations versées
: restaurants, emplettes et voyages d'agrément par voie ferroviaire,
en place assise réservée.
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17/23 |
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Simon, rentier à particule, steward quand même,
compte déjà mille six cent trente-trois escales à
son actif. La plupart coïncident avec le calendrier géopolitique
mondial. Ici, il a aperçu l'escorte d'un chef d'État en
visite officielle ; là, le chassé-croisé des limousines
d'un ballet diplomatique ; ailleurs, la poignée de mains de deux
émissaires proche-orientaux
Partout, il a toujours été
où il fallait être, d'une zone de transit à l'autre,
mais nous n'en saurons pas plus. Depuis l'âge de sept ans, Simon
est en mission télépathétique. Agent secret, de son
propre chef.
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18/23 |
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Jeanne est la dernière habitante d'un village
fantôme situé à moins de huit hectomètres des
pistes de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. De la fenêtre
de son pavillon, le seul à n'être pas obstrué de parpaings,
on la voit semer du grain par poignées et s'attirer la compagnie
des moineaux qui profitent du moindre réacteur des zincs avoisinants
pour y couver, nourrir et parfois rôtir leur progéniture.
Justement, il y a cinq ans, une brochette de passagers
clandestins ont brûlé vifs lors de l'incendie au décollage
d'un avion charter. Depuis lors, Jeanne n'entend plus rien d'une oreille,
et si mal de l'autre que ses six canaris en cage, pourtant «
de sexe mâle, garantis chanteurs »,
peinent à la distraire.
Par chance, elle sera bientôt relogée,
à deux pas d'ici, au sixième étage d'un centre de
rééducation fonctionnelle pour sourds et muets.
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19/23 |
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Franck attend le virement de son salaire pour retirer
six mille francs au guichet, soit l'exact montant de la pension alimentaire
que, manque de chance, il oublie parfois de verser. Liasse en poche, il
entreprend alors la tournée des buralistes du quartier, puis rentre
chez lui, verrouille à triple tour, débranche le téléphone,
scotche un drap sur chaque fenêtre et, dans la pénombre retrouvée
de lui-même, dispose sur les 28 m2 de sa surface au sol mille deux
cents coupons de Morpions. Son studio ainsi couvert, couvre-lit excepté,
Franck se perd en oniriques calculs sous sa couverture. Au réveil,
le compte à rebours commence. Il en gratte cinq d'affilée,
se concède une pause cigarette, en regratte une demi-dizaine et
ainsi de suite jusqu'au dimanche soir.
C'est un passe-temps qu'il ne peut s'offrir qu'un
week-end par mois, les trois autres étant consacrés, par
décision de justice, à la garde de ses enfants.
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20/23 |
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Anne sort de la salle de montage où elle vient
de dérusher une partouze dix heures d'affilée : queues bord
cadre, contre-plongées mammaires, culs zoomés ci-devant-derrière,
changés d'axe et de partenaire, grandes et petites lèvres
fondues au noir pubien
Techniquement, ça aide beaucoup quand les faux
raccords ne font plus souci. Et quand tous les plans s'insèrent
bout à bout en autant de cadavres exquis.
Minuit passé, il bruine, autant prendre un
taxi. L'il rivé au rétro, le chauffeur dévisage
sa cliente et se demande si c'est vraiment Isabelle Huppert, la rouquine
qui bâille dans son dos. Du coup, il manque de brûler le feu
suivant. Anne s'est assoupie sur la banquette arrière. L'autre
cultive des yeux son dilemme, s'hypnotise à force d'hésiter
entre star et sosie, puis s'endort à son tour. Le même feu
repasse pour la énième fois au vert, puis rouge, puis vert.
Aux aurores, le taxi redémarre, comme si de
rien n'était.
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21/23 |
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François, assis perpétuel dans un musée
d'art primitif, s'en branle de l'art étrusque, nègre, hellénique,
précolombien. Hier soir, il a peinturluré une centaine de
bites élémentaires sur le papier peint du studio qu'Inès,
sans exposer ses propres motifs, menace de déserter.
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Fabrice, chauffeur de salle pour jeux télévisés.
Bouffon salarié, il est aussi son meilleur public. Le premier à
s'en tordre les boyaux, cloîtré depuis onze ans dans la chambre
d'échos de ses rires préenregistrés. Toujours plié
en deux, ce qui ne va pas sans conséquences physiologiques. Ses
spasmes professionnels ont développé chez lui une hypertrophie
musculaire chronique. Tout lui fait ventre, comiquement parlant, à
force d'endurcir sa ceinture abdominale. A tel point que les appareils
urinaire et digestif, atrophiés d'autant, perdent peu à
peu leur fonction naturelle. L'un dans l'autre, selon le principe des
vases communicants, Fabrice se meurt de rire.
Yves Pagès
Paris, 11 novembre 2000
Yves Pagès a notamment publié
Petites natures mortes au travail, aux éditions Verticales,
1999.
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