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inédit
en français
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Traduit du japonais par Sylvain Cardonnel
omme je ne veux pas qu'on se méprenne,
je dis au client qu'autrefois j'ai été jolie. Le type
fait au choix une drôle de tête ou bien se met à
rire, et moi, je préfère encore qu'il se moque de
moi.
Mais je mens lorsque je dis ça. Autrefois, je n'ai jamais
été jolie même s'il y avait encore des filles
plus laides, plus vulgaires et plus pouffes que moi. Une fois seulement,
un client riche m'a invitée à dîner dans un
restaurant français où j'ai avalé une soupe
froide, en fait un truc assez
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dense qui s'étageait sur trois niveaux et qui s'appelait Vichissoise
ou Parissoise. C'était un restaurant français assez douteux.
Un boui-boui répugnant. Le chef, un jeune gars, mâchonnait
un chewing-gum et faisait des bulles en maniant la poêle à
frire derrière le comptoir. Je ne connais pas d'autres restaurants
français, mais je suis sûre qu'il doit exister des endroits
plus raffinés que ce trou sordide.
Comme cette soupe à trois étages, lorsque
j'étais gamine, on classait les filles en trois groupes. Il y avait
les jolies filles les gosses de riches , les filles ordinaires et les
pouffes. J'suis prête à le jurer sur Dieu, mais je faisais
partie des filles ordinaires. J'avais absolument rien d'anormal. Alors
que parmi mes collègues, il y a pas mal de filles qui traînent
un passé chargé. Des filles qui ont chopé des maladies
bizarres ou qui se sont fait massacrer par de vieux cons. A moi,
elles en parlent toujours à la légère de leur passé,
mais je crois que c'est pour elles une manière de le conjurer.
Mon père était employé de bureau.
Il avait une voiture. Il jouait au golf. Il élevait un caniche.
Et dans ce bled du nord du Kanto où soufflait un vent glacial l'hiver,
il faisait l'impression d'être un homme de la ville. Il y avait
une véranda
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adossée à notre maison c'était rare dans le village
, et l'été, on y faisait très souvent des feux d'artifice.
Le sol avait été cimenté. Ça craignait rien.
Les feux d'artifice laissaient des taches sombres sur le ciment et ces
petites traces noires sont devenues pour moi synonymes de bonheur.
Lors de ma première année de cycle court
universitaire, j'ai habité avec un étudiant d'extrême-droite
couvert de tatouages, et je crois que cela avait un rapport avec mon père
qui s'était suicidé trois ans plus tôt. Mon père
aimait beaucoup tailler les poils de son caniche, et c'était d'ailleurs
un homme qui ressemblait à son chien. Ce caniche était très
affectueux avec moi et je l'aimais bien quoique je n'aime pas trop les
caniches et encore moins les hommes style caniche. Moi, j'aimais les hommes
forts. L'étudiant d'extrême-droite faisait partie du club
de karaté de notre université, c'était un bâtard
et un pervers, et quand il avait essayé de m'enculer après
m'avoir enduit l'anus de savon Lux démaquillant, je m'étais
mise à pleurer. Je m'étais débattue. Il m'avait brisé
une omoplate et écrasé le nez avec la tranche de la main.
Il me plaqua six mois plus tard pour aller donner des cours de karaté
dans l'armée de l'air iranienne. Une
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fois, il m'envoya une photo sur laquelle on le voyait au garde-à-vous
dans une rangée de soldats à la peau sombre, en uniforme
kaki et la kalachnikov en bandouillère. Mais à cette époque,
je vivais déjà avec un autre homme.
Cet homme était chauffeur de taxi, il avait dix
ans de plus que moi. C'était quoi qu'on dise un homme style caniche
qui portait toute l'année une ceinture de flanelle autour du ventre.
Il disait qu'à force de conduire, son estomac se tassait et c'était
la raison pour laquelle il mettait toujours cette flanelle. Cet homme
voulait se marier avec moi. Moi, j'étais pas si bête et j'arrivais
pas à faire confiance à un type qui disait vouloir se marier
avec moi. Pourtant, j'ai passé six ans avec ce type genre caniche.
Il travaillait beaucoup et m'acheta plein de choses. Un imperméable
en vinyle, un tailleur en matière synthétique, un manteau
90% polyester, un collier en coquillage et en corail. Il travaillait
seize heures par jour. Et un vrai caniche n'aurait jamais travaillé
autant, car les caniches sont avant tout des animaux de compagnie. Cet
homme qui rentrait crevé du boulot allait d'abord se relaxer dans
un sauna ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il avalait ensuite
les brochettes froides de poulet que
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j'achetais à un marchand ambulant devant la gare, buvait sa bière
puis, après m'avoir parlé des clients qu'il avait pris dans
la journée, il me grimpait dessus sans même prendre la peine
d'ôter sa flanelle. Et pendant ce temps, je pensais à mon
homme (celui qui appartenait au club de karaté et qui avait voulu
m'enculer avec du savon Lux démaquillant) en train de tirer sur
des êtres humains avec son pistolet mitrailleur.
Le chauffeur de taxi me conduisit jusqu'à son
village natal. Il voulait me présenter à ses parents. A
cette époque, je n'avais que vingt-trois ans. Sa famille était
originaire de l'île de Shikoku et j'eus le mal de mer sur le bateau.
C'était la première fois que je montais sur un bateau et
j'ai été tout de suite malade. Mais cette nausée
n'avait rien de désagréable. Je n'arrivais pas à
savoir si les sensations que me procurait mon corps que je ne contrôlais
plus étaient agréables ou non. J'ai vomi tout ce que j'ai
pu. Lui ne cessait de me répéter qu'il avait patiemment
économisé pour ce voyage pendant deux mois. Il me le répétait
encore pendant que je dégueulais et là, je me suis dit que
cet abruti pouvait bien aller crever. Je l'apercevais qui se tenait sur
le pont, appuyé au
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bastingage, par le hublot des toilettes. J'avais les doigts recouverts
de bile, c'était amer, et lorsqu'un gars en uniforme des forces
d'auto-défense japonaises est passé près de lui,
je lui ai demandé à voix basse d'avoir l'obligeance de balancer
cet homme par dessus bord. Ses parents habitaient la première maison
que l'on apercevait au sommet d'une pente. La première chose que
dit le père fut de me demander dans son patois ce qui était
arrivé à mon nez. Je n'avais même pas eu le temps
de boire une gorgée du thé que la mère venait de
nous servir. Jamais je ne lui pardonnerai. J'avais encore la nausée,
mais comparé à ça, c'était rien, et je fus
soudain fatiguée du chauffeur de taxi avec qui je sortais pourtant
depuis quatre ans et demi. Son père puait la transpiration et il
n'avait aucun droit de me questionner sur mon nez. On a passé une
nuit là et le lendemain, j'ai dit à l'homme que je voulais
rentrer à Tokyo. Lui, il avait prévu de passer trois nuits
: il voulait me montrer le pont suspendu, le jardin botanique et le belvédère.
De retour à Tokyo, l'homme m'annonça que
je n'avais pas fait une très bonne impression à ses parents
et moi je lui répondis qu'y avait rien de plus nul
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qu'un type qui me parlait sur mon nez la première fois qu'il me
voyait. L'homme me frappa. C'était la première fois en quatre
ans et demi qu'on vivait ensemble. Mais comme j'avais eu l'habitude d'être
battue par le type qui faisait du karaté, je me suis pas affolée.
C'était l'hiver et de l'eau était à chauffer dans
une bouilloire sur le poêle à pétrole. J'ai raconté
à l'homme qui semblait réellement déprimé
pourquoi j'avais le nez tordu. J'ai aussi raconté pas mal d'autres
choses et même, en me marrant, comment mon étudiant d'extrême-droite
m'enculait et comment je le suçais tous les jours. Le chauffeur
de taxi s'empara de la bouilloire et balança l'eau brûlante
dans ma direction. Il atteignit le bout de mes pieds et je me mis à
sautiller sur place en tournant sur moi-même. Je chialais. Mais
en sautillant, j'ai repensé à la bite de mon karateka. L'homme
apporta des glaçons et des bandes au menthol. Il me demanda pardon
une bonne centaine de fois en pleurnichant si bien que j'entrepris de
déboutonner la braguette de son jeans pour me faire pardonner.
Le type n'avait pas très envie que je le suce et me demanda d'arrêter,
mais il finit par se laisser faire.
Le jour où ça faisait juste six mois que
j'avais avorté de l'enfant de cet
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homme, je fus prise d'une subite envie de sandales roses et j'entrai dans
le premier magasin de chaussures. Lorsque la vendeuse aperçut les
traces de brûlure sur mes pieds nus, c'est d'un homme dont j'eus
soudain envie. Je téléphonai à la société
de taxi, mais on me dit que mon chauffeur était sorti et je finis
par coucher avec un inconnu qui m'avait abordé à Ginza dans
la rue. C'est la première fois qu'on me donna de l'argent pour
ça.
J'aimais montrer aux hommes la chéloïde rose sur mon pied
droit. Cette cicatrice était très jolie, d'une couleur assez
particulière, d'un rose pâle et fragile comme un bouton de
rose. Je me mis à attendre l'homme qui embrasserait ma chéloïde.
L'année suivante, je quittai le chauffeur de taxi. Il avait eu
un accident de la circulation et devait porter une minerve pour lui maintenir
le cou et, malgré ça, il avait toujours envie de baiser,
mais je le repoussais. Un jour, il essaya à nouveau de me frapper
mais cette fois, je lui brisai un doigt et lui crachai au visage. Et c'est
ainsi que je devins une prostituée. A cette époque, je m'étais
acheté un sac à main qui m'avait coûté environ
trois cent mille yens et j'avais pleinement confiance en moi.
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Au début, je servais surtout d'escort girl,
mais mon onzième client embrassa ma chéloïde et me
ligota avec la ceinture d'un peignoir de bain. La seconde fois que je
le rencontrai, il me ligota avec une ceinture en cuir et me versa de la
cire fondue sur le corps. J'ai joui et j'ai commencé à travailler
pour un club SM situé dans le quartier d'Asakusa. J'avais vingt-cinq
ans et quatre mois.
Un peu après mes vingt-six ans, un jour, l'homme qui m'avait brisé
le nez me téléphona. "J'avais tellement envie de te
revoir que j'ai téléphoné chez ta mère et
elle m'a donné ton numéro de téléphone",
dit-il. Il débarqua tout de suite chez moi, dans mon appartement
à Yoyogi. Il était barbu et, malgré sa barbe qui
me rapait le corps, j'avais du mal à croire qu'il y avait sept
années que nous ne nous étions pas revus. Il me parla de
la guérilla et c'était super passionnant. Le lendemain, il
est reparti. Il n'est jamais plus revenu. Mais depuis ce jour, lorsque
je tombe à la télé sur les infos et qu'on parle du
Moyen-Orient, je suis sympathisante de la cause arabe.
Kayoko avait quatre ans de plus que moi. C'était
une fille assez connue qui tournait pas mal de vidéos pornos. On
est devenues amies et c'est elle qui me
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débaucha du club où je travaillais comme régulière
pour venir bosser dans le sien. Deux jours plus tard, moi aussi, je tournai
une vidéo. A cheval sur une bouteille de Fanta raisin posée
sur le sol, on me demanda de me masturber pendant quatre heures et Kayoko,
les autres filles et les gens de l'équipe me félicitèrent
tous. Même le jeune garçon qui s'occupait des éclairages
qui me dit qu'une actrice était vraiment bonne quand elle parvenait
à donner ce qu'elle avait dans les tripes. On marcha ensuite tous
les deux dans Shinjuku en direction du canal. Et cette nuit, je ne sais
pas si c'était parce que je m'étais trop masturbée,
j'ai couché avec lui. J'avais bu à m'en rendre malade. Il
y avait beaucoup de livres dans la pièce qu'occupait ce garçon.
Quand je lui ai parlé de la guérilla que menait mon karateka,
il eut l'air réellement intéressé. Je lui parlai
aussi de mon nez tordu et de ma chéloïde, et comme il me dit
que c'était en fait des atouts pour moi, je décidai de lui
proposer de vivre ensemble dans mon appartement. Il était originaire
du Hokkaïdo et prenait des cours dans une école de photographie.
Il avait la peau blanche comme celle d'une femme. Il était cultivé
et intelligent. Il s'appelait Toru. Toru me respectait parce que ce n'était
pas mon
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corps que je vendais dans les clubs SM. Il fit des photos de moi. Il aimait
surtout faire des portraits dans des jardins publics déserts, sur
le quai d'une gare après le passage du dernier train, dans un immeuble
en ruine où plus personne ne vivait. Il aimait ce genre d'endroits.
Il me demandait de me tenir droite et prenait une photo. Toru m'emmenait
au cinéma, au concert et au théâtre, il me présentait
à ses amis ; mais la quatrième fois que j'eus l'occasion
de tourner dans une vidéo, Toru fut aussi embauché comme
assistant éclairagiste (parce que comme c'était toujours
moi qui payais pour le cinéma ou pour les repas, Toru avait du
mal à l'accepter et bien qu'il eût décidé de
chercher un autre boulot, il n'en trouvait pas et dut à nouveau
travailler sur une vidéo que je tournais) et ça se passa
très mal car Toru finit par se coltiner avec les deux petites frappes
couvertes de tatouages qui avaient les rôles masculins ainsi que
le cameraman parce qu'il ne supportait plus de me voir prise par deux
hommes qui travaillaient ma chatte avec un vibromasseur. Il leur avait
hurlé de cesser. Ce jour-là, j'ai compris combien Toru était
amoureux de moi.
Toru dit qu'il allait trouver une solution pour se
procurer de l'argent et me
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demanda de cesser de tourner dans des vidéos pornos. Il appela
ses parents qui avait une fabrique de fruits secs dans le Hokkaïdo
et leur mentit, leur demandant de l'argent pour acheter un appareil photo
de fabrication allemande. Ses parents lui envoyèrent environ sept
cent mille yens et on partit tous les deux cinq jours et quatre nuits
en voyage à Guam où on passa notre temps à baiser,
tout couverts de sueur, et à prendre de longs bains de soleil si
bien que ma chéloïde finit par prendre une autre teinte. Lorsqu'on
est rentrés à Tokyo, on avait dépensé les
sept cent mille yens.
Toru tolérait que je continue à travailler
dans le club SM parce que dans ce genre de boulot, il n'était pas
nécessaire de coucher avec le client. Et puis, il pensait que respecter
la liberté d'une femme était une preuve de largesse d'esprit
chez un homme. Lorsqu'on passait du temps ensemble, je faisais en sorte
de ne jamais lui parler de mon boulot, mais un jour j'ai pas pu m'empêcher
de lui raconter comment un type genre nain venait de m'enculer pour cent
mille yens. Ça se passait à l'hôtel. Le type s'était
fait faire des implants de billes de silicone sur la bite pour en augmenter
le volume. Il avait vidé trois tubes de Baby Oil
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pour lubrifier mon trou du cul si bien que la literie était visqueuse
jusqu'aux ressorts. Moi, j'avais l'anus aussi poisseux que lorsque mon
karateka me l'avait badigeonné de savon Lux démaquillant.
Avec sa bite siliconée, le type s'enfonça et se retira de
mon cul un nombre incalculable de fois. Il me travailla la chatte avec
un vibromasseur et me versa de la cire fondue sur le corps en guettant
les moments où je jouissais. J'avais joui très fort mais
le type m'avait déchiré l'anus, je pissais le sang et mon
cul me faisait mal. Ce jour-là donc, on mangeait des spaghettis
et Toru m'avait demandé ce que j'avais. Je voulais pas répondre
bien sûr, mais comme il insista et je finis par tout lui raconter.
Il vomit sur la table les spaghettis à la napolitaine qu'il venait
de manger. Mais malgré cela, Toru s'occupa de mon anus. J'avais
le trou du cul encore gorgé du sperme du type siliconé et
ça suintait. Toru trouvait ça dégueulasse. Moi, j'aimais
bien l'odeur du sperme et j'ai dit à Toru que ça, ça
valait cent mille yens. Le lendemain, Toru disparut en me laissant un
petit mot. Il fallut six jours à ma blessure au cul pour cicatriser.
Ensuite, je tournai encore dans cinq vidéos mais
on ne filmait jamais mon
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visage, juste mon corps. C'était un travail fatigant. Mais j'acceptais
chaque fois qu'on me proposait du boulot parce que j'espérais bien
revoir Toru. En fait, je ne le revis qu'une seule fois depuis qu'il avait
quitté mon appartement. La fois où je suis allée
à son école de photo. Quand il m'a aperçue, il a
pâli. Il s'est approché de moi et m'a serré la main
en me souhaitant bonne chance. "Toi aussi", dis-je avant d'arrêter
un taxi. J'étais en pleurs en m'enfonçant dans la voiture
et le chauffeur qui remarqua mon nez tordu, me demanda si je faisais de
la boxe. Là, j'ai explosé de colère. Je me suis raidie
sur le siège arrière puis me suis jetée en avant
sur le type pour l'étrangler. La voiture a fait une embardée
sur la gauche et a râclé un moment la rambarde de sécurité
qui encadrait l'avenue Shinobazu avant d'aller s'encastrer dans un camion
en stationnement. Le chauffeur s'en sortit avec une fracture du crâne.
Moi, je fus fortement commotionnée par un coup sur la tempe gauche
et mon il gauche se mit à bigler en direction du droit.
Je restai hospitalisée presque deux mois. La compagnie de taxi
proposa un arrangement à l'amiable, et le type genre caniche avec
qui j'avais vécu six ans eut
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sans doute vent de cette histoire et vint me rendre visite à l'hôpital.
"Tu sais, moi, depuis toi, je me suis marié et j'ai des enfants
maintenant". Il avait acheté un gâteau qu'on se partagea
tout en se racontant des souvenirs qu'on avait en commun du passé.
Il me montra des photos de sa femme et de ses gosses, caressa ma chéloïde
et repartit. On m'opéra une seconde fois, mais on ne réussit
pas à corriger le défaut à mon il gauche. Je
n'avais plus d'argent et je fis ce que me Kayoko conseillait : je retournai
quelques temps à la campagne dans mon village natal. Cela faisait
cinq ans que je n'avais pas revu ma mère mais elle était
au courant de mon passé et de ce que je faisais. Elle avait été
informée par la police à cause de l'accident, mais elle
n'en parla pas. Rien n'avait changé chez nous. Sur le ciment de
la véranda, il y avait encore des traces sombres laissées
par les feux d'artifice et j'en fus très heureuse.
Mon il me faisait parfois souffrir, mais je retournai
à Tokyo et repris mon travail. A cause de mon nez tordu, de ma
chéloïde rose et de mon il qui biglait, les clients
me donnèrent plusieurs surnoms et je m'endurcis. Un armurier demandait
à me voir environ dix fois par mois, il voulait m'avoir quasiment
en
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exclusivité.
Et le jour où pour cacher mon il gauche
qui lorgnait vers la droite, l'armurier m'acheta une paire de lunettes
de soleil, des Ray Ban, je tombai sur un article dans un journal du soir
qui annonçait que mon karateka était mort dans un accident
de la route. J'empruntai des vêtements de deuil à Kayoko
et me rendis aux funérailles. Je fis brûler l'encens devant
l'autel. On disait qu'il avait eu le corps broyé mais je ne réussis
pas à le voir. Ses proches me demandèrent en s'excusant
qui j'étais. Je répondis que je l'avais connu en Iran. Je
vois souvent en rêve mon karateka : nous sommes dans le désert,
sans doute au Proche-Orient quoique dans ce désert, on ne voyait
pas passer de chameaux mais des véhicules tout à fait ordinaires.
Comme je vais avoir bientôt trente ans, Kayoko a fait de moi son
associée au club. Mais comme le club n'est pas déclaré,
Kayoko a beau dire que je suis son associée, c'est que des mots.
Les hommes continuent à me verser de la cire fondue sur le dos
et les fesses. Lorsque je rentre au club, je prends une douche et j'observe
dans le miroir les traces rouges encore brûlantes qui commencent
à former de minuscules cloques. J'aime la
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douleur qu'elles me procurent. Elles me font penser aux traces des feux
d'artifice laissées sur la véranda, chez nous, à
la campagne.
Elles sont synonymes de bonheur.
La fille au nez tordu / Ryû Murakami
La fille au nez tordu est une nouvelle inédite
en français extraite du recueil intitulé Topaze publié
en 1988 aux éditions Kadogawa.
Les uvres de Ryû Murakami sont publiées en France
aux éditions Philippe Picquier.
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