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[Laurent Margantin est né en 1967
en France, vit à Tübingen en Allemagne. Auteur de Système
minéralogique et cosmologie chez Novalis, ou les plis de la terre
(L'Harmattan) et de La forme poétique du monde. Anthologie
critique du romantisme allemand (juin 2003 chez Corti). Publication
de poèmes, de traductions et d'essais dans différentes revues
et notamment dans Inventaire/Invention.]
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Murmures de la marée,
non,
avancée du fleuve, chute, éveil
des flots frottant les coques
des péniches amarrées,
ce sont des centaines, endormies
revenues il y a longtemps d´un
obscur voyage
à travers le continent rayant la carte
d´Europe en tout sens les bateliers
seuls se souviennent encore enfermés
dans la froidure de l´hiver
mais il faut à Conflans allants et venants
dit la parole ancienne,
il faut des traversées et des passages,
il faut des visages endoloris par le voyage
et heureux de leur ancienne douleur,
il faut de ces hommes qui ne sont pas restés,
qui n´ont pas eu la patience
des notaires et des boulangers,
nous sommes seuls tous
ensemble nous formons un peuple de solitaires seuls
à déambuler écoutant voyant
à peine respirant parlant comme des fantômes
qui ne s´écoutent même pas parler
ensoleillement de la terrasse ma seule joie
revenu ici un soir d´octobre
le 27 de l´année 1982
jour où j´achevai notre
carnet de bord à cette date il dit
arrivée à Conflans...
resterons dans l´attente d´une prochaine cargaison
un peuple d´allants et venants,
le mouvement du fleuve
à la fois précipité et lent,
incertain et pourtant entrainé par le destin
d´un seul lit, l´écume
parle elle aussi
certains jours d´hiver,
je suis debout sur la berge
à interroger les mouettes
qui passent et repassent
d´une rive à l´autre,
suis-je moi-même
de cette seule rive,
je me souviens d´allers et retours,
de passages sur les fleuves d´Europe,
Seine, Vlatva, Rhône, Danube,
et Garonne, Pô,
et surtout le Rhin
qui partout en Allemagne
se jette dans l´océan,
je te regarde tu es jeune
tu as la figure blanche et le pas
hésitant tu restes là de longues
heures attablé sans dire un mot
fumant quelquefois qui es-tu qui me
le dira si personne ne te connaît
et pourtant tu es d´ici toi
que je dévisage aujourd´hui premier
client de l´après-midi
des femmes sur les péniches
attachent leur linge,
il fait froid et le vent souffle,
un bon temps pour partir
me murmure une voix inconnue,
cri d´une mouette,
passage d´une péniche
lourde de gravier
sur le Neckar non loin de Heidelberg
où le fleuve s´est élargi,
je cherche le souffle
de cette immense déambulation fluviale,
je suis avec toi je parcours
avec toi les chemins les chemins de halage
..... aujourd´hui soigneusement
rénovés c´est-à-dire bétonnés
mais tu brûles ces apparences de modernité
tu te moques de cet aujourd´hui assoupi
tu parles aux mouettes plutôt
qu´aux arpenteurs de la mairie soucieux
d´image, de confort et de loisirs pour
les retraités
sirène du cargo,
mais les péniches se taisent
obstinément,
longtemps amarrées elles partent un jour en silence
et reviennent toujours en silence,
ne prévenant pas,
n´avertissant pas,
glissant simplement sur les eaux du fleuve,
faisant un peu d´écume et quelques vagues,
c´est un fleuve de terre qui coule aujourd´hui
à Pontoise fleuve de terre et d´herbes
arrachées aux berges lavées
par les coups de bêche du courant la
Seine a monté, et l´Oise
et par ce mauvais temps je vois
les images de musée reprendre vie et souffle,
un cheval sur un chemin de halage,
un homme à ses côtés,
le fleuve et ses rives sont labourés
par ces fantômes venus peut-être des affluents
où ils s´étaient réfugiés pendant de
longues années,
car Oise
 qui
connaît toutes tes boucles
et tes origines sinueuses, qui connaît
tes centaines de kilomètres de sentiers fluides
sous les saules penchés
et ce qui s´y cache comme monde d´épaves
et de revenants,
affluent secret, Oise,
qui te connaît,
vous voilà de nouveau,
vieilles bêtes du fleuve,
toujours labourant les eaux
à contre-courant du temps,
remontant tirés par de solides carnes
les eaux du passé,
le fleuve, le fleuve de terre et d´herbes arrachées,
n´a jamais cessé d´être parcouru
par ses fantômes,
et je me souviens en effet mon
père nous emmenait pas loin
d´ici au musée de la marine
et nous racontait ces histoires de halage
qu´avait bien connues son propre père
et son grand-père tu peux trouver
des images de cela dans les livres
ici, sur les berges,
passe et repasse la lumière du matin et du soir,
allant d´une rive à l´autre,
et toi-même,
va, reviens,
marche ici et vole avec l´oiseau
égaré loin des côtes
et qui pourtant connaît le chemin,
reviens à ces pistes que tu connais bien
et tâche d´en ouvrir de nouvelles
aussi fraîches et claires que cette lumière
qui danse entre hier et aujourd´hui,
visages, je vous vois,
un coup d´aile vous emporte au-dessus des eaux
et vous restez quelques instants
connus, inconnus,
la bouche ouverte et sans parler,
regardant le jour qui s´en va
et la lumière qui revient toujours
passant d´une rive à l´autre,
la mouette laisse échapper quelques cris,
et le courant voudrait mugir comme la mer,
marins en aval, vous êtes aussi de ce monde
du grand flux,
et de vos rives océaniques
elles-mêmes portées vers ailleurs
vous avez laissé venir cet oiseau
pour qu´il éclaire les lieux d´un horizon plus large
vers lequel nous descendons,
c´est Jean dit Jean-la-péniche
salut Jeannot
face rouge,
voix brisée par la vinasse et le clope,
connu de tous,
toujours matinal,
et le coude se lève déjà,
mon carnet de bord je l´ai
gardé bien précieusement
je le relis les 27 octobre
..... parcourant de mémoire les fleuves
la péniche je l´ai aménagée
mes enfants sont grands à présent
moi et ma femme vivons dessus on partirait
bien encore d´écluse en écluse
Jean-la-péniche,
tu as la casquette bleue foncée du batelier
et la vareuse de même couleur,
la face rouge au soleil de la glace du bar
dont tu as connu toutes les bouteilles un jour,
tu as la mauvaise humeur
enfoncée dans la chair,
maugréant à la moindre averse,
à la moindre remarque,
Jean, as-tu jamais quitté les rives de la Seine ?
Elles sont belles en été, ces rives
surtout à Evry où vit
la soeur de ma femme institutrice
là-bas le dimanche
nous lui rendons quelquefois visite et allons
marcher du côté de l´écluse
chutes d´eau, au-dessus
on avance sur un pont qui mène aux champs de blé,
cela doit être beau de passer là,
en route sur le fleuve,
porté simplement par le courant,
je suis allé en Allemagne aussi,
je te lirai des passages de mon carnet de bord
car moi qui ne suis pas écrivain .....j´ai
eu besoin de dire le bonheur de
naviguer et la joie de sentir devant soi
s´ouvrir l´océan sans
jamais pouvoir l´atteindre ....oh,
sans doute trouveras-tu ces pages bien naïves,
longues marches à longer le fleuve
sur sa rive occidentale, là-bas
le Main se mêle aux eaux folles
dans la plus belle indifférence des quelques passants,
et je pense aux mots qui expriment le passage
et la souplesse, ce qu´on appelle en allemand
Geschmeidigkeit,
je pense aux mots qui parlent
du vol de la mouette et du flux du fleuve,
vaste fleuve parti vers les terres du nord,
vol qui ne cessera jamais d´être essor,
eaux libres de l´esprit,
gestes presque aériens,
certains jours à
aller ainsi sur l´eau attentif aux
courants et au vent on se sent soi-même
devenir fleuve quelque chose de plus grand
de plus fluide
de plus ouvert
et de plus vivant
car ce fleuve est éveil,
depuis la source jusqu´à l´estuaire,
sourde poussée de l´amont, qui,
jour après jour, conduit
à un espace plus clair,
et je rêve encore de ce mot,
essor,
dont j´ai retrouvé la sève dans de vieux dictionnaires,
autrefois,
dans une langue qui ne servait encore aucun Etat,
avant toutes les académies,
on disait
une fenêtre dont il venoit un peu d´essor,
c´est-à-dire un peu d´air,
on disait aussi,
estre a l´essor pour
être soulagé, se sentir libre,
et dans certains textes de Chrétien de Troyes
on trouve essor pour exprimer l´origine,
comme si prendre son essor,
s´exposer à l´air et à la lumière
était l´acte originel
antérieur à toutes les fondations étouffantes,
curieuse errance
dans les flots de la langue
que je réalisais en suivant le fleuve
et en contemplant les vigoureux mouvements de l´oiseau,
curieuse errance des chemins de halage de la Seine
aux berges rhénanes,
parcourant un sentier
au-delà des géographies séculaires
de la France et de l´Allemagne,
mais saurais-je t´en parler à toi qui me regardes
et me parles assis au fond de ce café de Conflans ?
ou bien à toi que je croise au bord du Rhin ?
C´est un territoire immense,
 certains
jours il me semblait que j´étais
endormi à la barre,
  mais
mon fils à mes côtés me
secondait
              nous
croisions
des embarcations aux noms étranges dont
je n´ai plus le souvenir
 et
qu´hélas je n´ai pas notés
un jour, j´étais à Arles,
au bord du Rhône, au loin
le ciel blanc de la Camargue éclairait l´horizon,
curieusement j´avais la sensation que fleuve et terre étaient
mêlés,
qu´on ne pouvait plus distinguer l´eau des berges,
et non plus séparer la terre du ciel,
le fleuve m´avait conduit là,
en ce point du monde où
les mots et les pensées se confondent
avec l´énergie qui parcourt toute chose,
être ou pierre, fluide ou matière organisée,
hommes ou animaux, nous sommes animés par ce souffle,
et je marchais, marchais, emporté
une nouvelle fois dans le grand flux général,
oubliant jusqu´à mon nom,
oui, je me souviens
 à
la hauteur de Valence
       après
des journées d´un temps couvert et pluvieux
 le
ciel s´éclaircissait
      et
il nous semblait que nous étions projetés
  dans
un autre espace
espace intérieur et
espace géographique tout
à la fois
             ...
nous allions vers la mer...
murmures de la marée,
flots frottant la coque, maisons oranges
et blanches sur la rive, un oiseau se lève et hésite, gestes
plus souples, appareillage, appareillage...
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Au confluent
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