I. - Archive


Deux textes se précipitent et me donnent l'illusion d'un choix à faire. Le premier serait confessionnel. Je dirais les circonstances exactes dans lesquelles, ce matin, j'ai senti surgir un malaise. Le deuxième serait au contraire une description dont je m'effacerais totalement pour laisser s'écrire la forme sobre d'une tasse de thé en porcelaine blanche. Dans le premier, il serait question d'un ton de voix, j'y aurais nommé une femme. Dans le deuxième, d'une présence muette, dont la tasse découpe une part infime. Dans le premier, j'aurais parlé d'un mauvais pressentiment, qui m'aurait conduit aussitôt à le fuir en racontant un souvenir d'enfance. Dans le
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deuxième, j'aurais laissé simplement la tasse blanche recueillir la chaleur orangée d'un bien-être possible. Dans le premier, je me serais mis à compter les os de mon amour décharné. Dans le deuxième, j'aurais demandé aux mats reflets de porcelaine les comptes précis de ma disparition. Au lieu de quoi, ni l'un, ni l'autre : l'archive d'une double possibilité...
Igor est né de ce dédoublement. Il y passa son premier jour.

 

 

 

 

 

 

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II. - La soirée

En ce point, la soirée d'Igor était seulement possible. Et d'autant plus belle et bonne. Mais pour qu'elle demeure ainsi en l'état de possibilité, il fallait que son programme restât suspendu au hasard. Il avait certes suffisamment de bon sens pour savoir qu'à laisser les choses flotter ainsi, la soirée risquait de ne pas avoir lieu, ou tout au moins d'être ratée. Mais il calculait aussi que si le programme en était arrêté de manière très sûre, le risque demeurait le même. Plus je sais ce que je veux ou attends, pensait-il, plus je m'organise et plus je donne des chances au ratage. On ne rate que des choses voulues, préparées. Le hasard ne peut nuire qu'aux systèmes qui l'excluent, qui s'organisent contre lui. On ne rate que ce dont on veut s'assurer. Il fallait donc, à l'approche de cette soirée, réussir à n'être sûr de rien. Mais, sachant cela, il ne suffisait pas de laisser les choses flotter de manière purement aléatoire. Il fallait savoir un minimum dans quel sens l'entreprendre, quoi faire pour que la soirée advienne vraiment selon la
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possibilité qui lui paraissait désirable : ne rien précipiter. Il fallait quand même désirer, dans des sens multiples et flous. Non pas pour s'assurer d'avoir plusieurs possibilités ; comme à la roulette quand on miserait à la fois sur pair et impair, sur rouge et noir, et sur plusieurs nombres. Justement pas. Ça n'était pas souhaitable. Gagner comme ça, c'est pire que perdre. C'est un gain minable. Il fallait désirer de manière plurielle, que la soirée reste possible dans tous les sens, sans attester un manque facile à nommer. C'est cela qui lui paraissait souhaitable : que la soirée ne manque de rien de précis. Laisser les choses prendre place, sans désir, au hasard de leur présence. Qu'elle reste une possibilité ouverte, comme la fenêtre l'était aux bruits qui venaient de l'extérieur.
La fenêtre de son appartement donnait sur une rue à proximité d'un marché qui longeait le trottoir sur cinquante mètres et s'étendait vers la Gare. La soirée tombante s'épaississait dans une lumière violette, en contraste avec les bords orangés des quelques nuages à l'ouest, encore brûlants du lent déclin solaire. Les melons ne coûtaient que dix francs la paire à cette heure.
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Aussi peu qu'un kilo de raisin noir d'Espagne, ou un kilo de mandarines. « ...Sans pépins, messieurs-dames, du Maroc, profitez... » Devant un tel aplatissement des prix, le choix était encore plus difficile et, en rentrant, Igor avait finalement opté pour une demie pastèque, qu'il avait payé quinze francs. Il ajouta à cet achat un demi pain aux céréales, trois tranches de jambon de Parme, fines comme du papier à cigarettes et cent grammes de gruyère suisse. Une fois qu'il eût ainsi improvisé son dîner, il mangea chez lui avec componction, puis lava les deux assiettes, prit place non loin du téléphone, ferma les yeux et pensa à autre chose, laissant la masse sonore de la vie intacte.
Mais le cours délicieusement imprécis de sa soirée devait s'interrompre. Au bout du fil une voix d'homme, courtoise, au timbre doux et grave, qu'il ne reconnut pas.
« Oui » répondit-il.
« Igor Razvigor » interrogea encore la voix.
« Peut-être » répondit-il. « Qui est à l'appareil ? ».
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« Vous ne me connaissez pas, dit la voix, j'ai trouvé votre numéro dans l'annuaire. J'ai été très touché par votre livre, Le hasard et le désir... Je n'ai pas encore tout à fait fini de le lire mais vos réflexions en cette matière corroborent les miennes d'une manière troublante. Je suis entièrement d'accord avec ce que vous dites. En vous lisant, j'ai pensé que votre livre... je pourrais le signer de mon nom, je n'aurais pas besoin d'y changer une virgule... »
« C'est surprenant en effet » dit Igor, « d'autant plus que je ne me souviens pas d'avoir jamais écrit ce livre dont vous parlez ».
La voix surprise : « Je dois faire erreur alors... »...
« Probablement » répondit Igor.
« Excusez-moi » dit la voix.
« Il n'y a pas de mal », répondit Igor. « Au contraire. Je suis très heureux de savoir que le livre dont vous parlez existe, et que vous vous sentez prêt d'en assumer la responsabilité. »
« Mais, dit la voix, il doit alors s'agir d'un homonyme, ce qui est d'autant
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plus surprenant que votre nom est rare »
« C'est possible... Je n'aurais fait, à vous entendre, que mettre par écrit pour vous vos propres pensées en cette matière. Considérez donc ce livre comme vôtre, et mon nom comme un de vos pseudonymes »
« Vous êtes trop aimable » dit la voix, « excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vous souhaite une bonne soirée. »
« Merci d'avoir appelé, monsieur. Bonne soirée à vous. »

 

 



 

 

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III. - L'abri

À la faveur d'un pli infime, entre le rideau et la tringle, un rayon s'insinua, traversa l'obscurité épaisse de la chambre, puis logea sa pointe tout droit dans les paupières ensommeillées d'Igor. Le rayon écrivit une à une les quatre lettres de son nom, et il se réveilla, nu au milieu de son grand lit, mort d'inquiétude. Il mit quelques vêtements, se lava le visage avec précipitation et sortit de chez lui. L'indifférence de la rue le rassura un peu. Tout n'était pas encore perdu et il se mit énergiquement à la recherche d'un abri.
La trajectoire inquiète de sa promenade prit fin auprès d'un monsieur qui lisait sur la terrasse du café-bar Dunon. L'homme portait un chapeau de feutre et en lisant, sa tête, penchée sur le livre, projetait sur les pages une ombre ronde, alors qu'aux alentours tout était fondu dans la chaude clarté du jour. Etait-ce le livre ouvert, ou alors le chapeau de feutre, en le voyant, Igor eut le sentiment immédiat d'une familiarité. Il se sentit sauvé, revint sur ses pas puis serra chaleureusement la main de l'inconnu.
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– Excusez-moi, dit-il, de vous interrompre, mais voyez-vous, mon nom n'est pas en sécurité. Je crois qu'il court de graves dangers. Je vous ai vu lire là, avec votre chapeau... Puis-je vous demander d'en prendre garde ?
L'inconnu le regarda d'abord distraitement, puis sans dire un mot, il enleva son chapeau et le posa à plat sur les pages du livre. Il avait fait cela aussi simplement que s'il avait tendu sa boîte d'allumettes. Igor remercia et poursuivit son chemin. Tout allait bien se passer maintenant, pensa-t-il.
Le chapeau du monsieur resta longtemps posé sur le livre ouvert. Le monsieur, lui, n'était plus là.
Dans quelque temps, le garçon de café allait revenir près de la table du monsieur, ramasser la monnaie, jeter quelques regards interrogateurs dans les deux sens de la ruelle, puis il allait sortir son chiffon et nettoyer la table pour les clients suivants. Un peu plus tard le livre et le chapeau allaient reposer sur une étagère du placard à balais à côté d'un sac à main en cuir bordeaux, d'un parapluie noir, d'un téléphone portable éteint et quelques autres objets perdus. Pour n'en faire qu'un seul lot, le garçon allait forcément
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placer le livre sous le chapeau, l'inverse n'étant pas naturel. Lorsqu'à vingt-deux heures le café-bar Dunon fermera comme tous les jours ses portes, Igor s'endormira chez lui au fond de son fauteuil, rassuré par la quiétude provisoire de son nouvel abri.

 



Triple / Georgy Katzarov

 





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