e l'observais depuis un moment : je l'ai vu ressortir du bar mexicain d'en face, fumer une cigarette en balançant ses semelles sur le bord du trottoir et soudain traverser la rue et entrer.
– Je voudrais travailler aux abattoirs, il a dit.
– Je t'ai pas déjà vu ? j'ai demandé.
Tous les types qui touchent le fond veulent un jour ou l'autre travailler aux abattoirs. Depuis trente ans que j'occupe le bureau d'embauche j'ai vu se présenter des centaines de types faiblards aux yeux égarés comme lui, trop démolis pour trouver un emploi bouche-trou d'expéditionnaire ou de magasinier, des centaines de types qui veulent travailler aux abattoirs.
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– Non, il a répondu.
Il était déjà venu ici deux ou trois ans auparavant, certain. Je les connais par cœur, ils reviennent toujours. Le type touche le fond, il va boire une bière au bar mexicain, il hésite encore, il fume sa dernière cigarette, tout à coup il traverse et il dit qu'il veut travailler aux abattoirs. Je l'embauche. On le descend au quatrième sous-sol, bien au froid entre les murs verdâtres, à glisser sur le sol verdâtre qu'une pellicule de sang fait scintiller comme une peau de méduse.
– T'es pas trop vieux pour ce boulot ? j'ai dit.
Certains remontent les étages dare-dare, immédiatement, sans demander leur reste, comme s'ils venaient de découvrir la trogne de leur mère gonflée par un séjour anonyme au fond des égouts. D'autres tiennent deux ou trois heures. Même une journée, c'est rare.
– Je veux m'endurcir, il a dit. J'ai besoin de travailler dur, vraiment dur.
Disent tout ça. Besoin de travailler dur pour étouffer la meute des chiens de l'enfer et étancher la mer d'alcool qui leur suinte du crâne à la racine des
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cheveux. Si la terre entière devenait végétarienne il faudrait conserver les abattoirs pour maintenir ces types-là en vie.
– Tu sais te servir de tes mains ?
– Je suis gonflé à bloc, il a dit. Je suis monté sur le ring, dans le temps. J'ai combattu les plus grands.

Et le plus grand que j'ai combattu, se racontait le gars qui se tenait face au type du bureau d'embauche, c'est pas la peine que je te dise son nom, tu le connais pas, espèce de connard. Les seuls noms qui te disent quelque chose c'est ceux qui sont imprimés dans les journaux sportifs. Chinaski ça te dit quelque chose ? Non ? Tu vois bien. Hemingway ça te dit quelque chose ? Non plus ? Je le savais. Hemingway battu aux points par Chinaski : la plus belle rencontre de toute l'histoire de la boxe et de la littérature réunies. Ah nom de Dieu tous ces types qui embauchent sont rien qu'une population de connards. Si la terre entière devenait végétarienne il faudrait conserver le bureau d'embauche pour que ces types-là aient un emploi.
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– Chinaski ça me dit rien, j'ai répété.
– Normal, il a expliqué, je combattais sous un autre nom.

Je suis organisateur de combats de boxe. Un soir à onze heures j'ai vu s'amener ce gars-là. Il avait entendu dire dans un bar que je cherchais un costaud pour compléter l'affiche. C'était pour la tournée en Amérique du Sud, Quito, Lima, les banlieues, et Ushaïa pour finir en beauté. Tu t'es déjà battu ? j'ai demandé. Même pour sortir des cuisses de ma mère je me suis battu, il a répondu. C'est une preuve de rien, j'ai dit, y a que ça des types qui se battent pour se rencogner entre les cuisses d'une femme et ensuite qui courent à toutes jambes pour s'en échapper. À part ça ? Il m'a sorti une lampée de noms, j'en connaissais aucun, il devait les inventer au fur et à mesure qu'ils lui hoquetaient dans la gorge. Et avant tu faisais quoi ? Je travaillais aux abattoirs, il a dit. Tu y faisais quoi avec ta carrure d'avorton, tu consolais les veaux endeuillés ? j'ai plaisanté. Je chargeais et je déchargeais les carcasses de bœufs, il a répondu. De toute façon c'est pas
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moi qui allais vérifier. Il s'appelait Chinaski. Mauvais pour l'affiche, j'ai dit, Kid Stardust ça te va ? Les conditions lui convenaient, je l'ai embauché. Mais la veille du départ de la tournée il s'est pas présenté. J'ai dû trouver un gars sur place, là-bas, un chicano, c'est lui qui s'est appelé Kid Stardust, comme sur mes affiches. L'autre devait être retourné aux abattoirs.

Je l'ai embauché.
– Je me demande si je fais bien, j'ai dit. J'aime pas perdre mon temps avec des gars comme toi.
– Je suis pas n'importe quel gars, il a dit. J'ai été Kid Stardust.
J'ai éclaté de rire.
– D'accord, petit, On va te donner du travail.

On était assis dans la cour, avec les potes, quand on a vu s'amener le type genre panneau de basket. Il nous a regardés avec ce qu'il croyait être un tranquille mépris et il a laissé tomber avec un fier accent de raviné :
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– C'est qui Thurman ? On m'a dit de voir ce mec.
– Thurman ?
– Ouais, Thurman. Je vais bosser avec lui.
– Ah ouais ?
– Ouais.
Je l'ai regardé.
– T'as des bottes ?
– Non.
Je lui ai lancé une vieille paire de bottes, une blouse bien raidie par l'hémoglobine et un casque. Il a allumé une cigarette.
– Allons-y, il a dit.
T'en fais pas, mon p'tit gars, j'ai pensé, on va y aller. Toi en tout cas, tu vas y aller. Mais qu'est-ce qu'il fout, le vieux de l'embauche, à m'envoyer toutes les cloches de la ville ! On ferait bien de commencer par virer ce vieux.
– Charley, j'ai crié, mets-le au travail.
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Pourquoi c'est toujours à Charley que Thurman envoie les petits Blancs qui veulent jouer au champion avec les nègres ? Je l'ai entraîné près du camion long comme un pâté de maisons qui attendait dans le hangar.
– Reste ici, j'ai dit. C'est quoi ton nom ?
– Chinaski.
– Reste ici, Chinaski.
Pas difficile : tu prends un jambon dans une brouette, tu le jettes au Chinaski du jour qui le jette au type dans le camion. La plupart des Chinaski s'arrêtent là. Tout à coup le jambon leur tombe des bras et ils s'enfuient en courant. Celui-là, non. Il voulait nous épater. Je lui ai dit mon vieux on va passer aux bœufs, d'accord ? Entiers ? Oui, Chinaski, aux bœufs entiers. George, viens ici lui montrer.

J'ai vite compris. Tu te tournes, tu te courbes devant sa seigneurie la carcasse, tu te penches en avant, tu la salues bien bas, tu te places dessous et tu l'empoignes par l'arrière. UN, tu fais un pas en avant. DEUX, tu fais un
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pas en arrière. TROIS, tu refais deux pas en avant et sa seigneurie se décroche.
UN
DEUX
TROIS,
comme une valse. Sauf qu'au lieu de serrer dans tes bras la plus belle fille de Californie, de lui laisser entendre que t'en bandes pour elle et de lui murmurer à l'oreille qu'elle a les plus belles foutues guiboles que t'as jamais vues, tu étreins le plus lourd tonnage de viande morte et dégoulinante de sang que tu tiendras jamais contre ton cœur. Danse, mon vieux Henry, danse. UN, DEUX, TROIS. En avant, en arrière, en avant, danse. Jusqu'à la fin des temps. De la viande morte c'est d'abord de la viande. Réfléchis pas où elle part l'âme des bœufs assassinés quand il n'en reste plus que la carcasse.
UN
DEUX
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TROIS,
danse avec le bœuf écartelé qui t'étreint entre ses cuisses comme s'il voulait t'avaler. Danse, mon vieux bœuf, oui, fais-moi tourner encore et encore jusqu'au camion. Fais-moi danser, ma mère le grand bœuf saignée à mort par le pavillon de banlieue et le ballon des gosses qui casse une fois de plus le carreau de la cuisine. UN DEUX TROIS, je t'enlace, toi la plus belle femme écorchée vive de l'abattoir, au fumet je te suis, mes bottes glissent dans ton sang, j'aime valser avec toi, et avec toi, et toi et toi, oui j'en bande pour toi aussi la championne du monde des tuméfiées, j'en bande pour toutes les carcasses de bœufs que mangera jamais l'humanité assoiffée de biftecks et d'amour.
Encore un
juste un seul
et puis
je me tire
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rien à
foutre.

Le gars de la roulante s'est ramené avec du café chaud, des beignets et des sandwiches.
– Eh, toi !
– Qui ? Moi ?
– Le nouveau, oui. Avant de faire la pause, sors le camion et va le garer dans le box 18.
Ils ont allumé des cigarettes.

Je somnolais quand j'ai vu revenir l'étoile des boxeurs. Il a jeté la blouse, le casque et les bottes en travers du bureau.
– Comment ! Tu laisses tomber un boulot pareil ?
– Dites-leur de m'envoyer mon chèque pour ces deux foutues heures, et s'ils refusent qu'ils se l'enfoncent dans le cul, il a dit.
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Je savais bien ce qu'il ferait dès qu'il serait dehors : il traverserait la rue, il pousserait la porte du bar mexicain, il boirait une bière et il rentrerait chez lui en bus. Ils font tous ça, les gars pour qui l'école américaine est trop dure.


Kid Stardust aux abattoirs
/ Dominique Dussidour


Dominique Dussidour est l'auteur de L'alouette Lulu, éditions des Syrtes, de Histoire de rocky r. et de mina aux éditions Zulma.

Du même auteur dans la revue :
Mort pour rien dans l'après-midi

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