Non, il a répondu.
Il était déjà venu ici deux ou trois ans auparavant,
certain. Je les connais par cur, ils reviennent toujours. Le type
touche le fond, il va boire une bière au bar mexicain, il hésite
encore, il fume sa dernière cigarette, tout à coup il traverse
et il dit qu'il veut travailler aux abattoirs. Je l'embauche. On le descend
au quatrième sous-sol, bien au froid entre les murs verdâtres,
à glisser sur le sol verdâtre qu'une pellicule de sang fait
scintiller comme une peau de méduse.
T'es pas trop vieux pour ce boulot ? j'ai dit.
Certains remontent les étages dare-dare, immédiatement,
sans demander leur reste, comme s'ils venaient de découvrir la
trogne de leur mère gonflée par un séjour anonyme
au fond des égouts. D'autres tiennent deux ou trois heures. Même
une journée, c'est rare.
Je veux m'endurcir, il a dit. J'ai besoin de
travailler dur, vraiment dur.
Disent tout ça. Besoin de travailler dur pour étouffer la
meute des chiens de l'enfer et étancher la mer d'alcool qui leur
suinte du crâne à la racine des
cheveux. Si la terre entière devenait végétarienne il faudrait conserver les abattoirs pour maintenir ces types-là en vie. Tu sais te servir de tes mains ?
Je suis gonflé à bloc, il a dit.
Je suis monté sur le ring, dans le temps. J'ai combattu les plus
grands.
Et le plus grand que j'ai combattu, se racontait le gars qui se tenait
face au type du bureau d'embauche, c'est pas la peine que je te dise
son nom, tu le connais pas, espèce de connard. Les seuls noms
qui te disent quelque chose c'est ceux qui sont imprimés dans
les journaux sportifs. Chinaski ça te dit quelque chose ? Non
? Tu vois bien. Hemingway ça te dit quelque chose ? Non plus
? Je le savais. Hemingway battu aux points par Chinaski : la plus belle
rencontre de toute l'histoire de la boxe et de la littérature
réunies. Ah nom de Dieu tous ces types qui embauchent sont rien
qu'une population de connards. Si la terre entière devenait végétarienne
il faudrait conserver le bureau d'embauche pour que ces types-là
aient un emploi.
Chinaski ça me dit rien, j'ai répété.
Normal, il a expliqué, je combattais
sous un autre nom.
Je suis organisateur de combats de boxe. Un soir à onze heures
j'ai vu s'amener ce gars-là. Il avait entendu dire dans un bar
que je cherchais un costaud pour compléter l'affiche. C'était
pour la tournée en Amérique du Sud, Quito, Lima, les banlieues,
et Ushaïa pour finir en beauté. Tu t'es déjà
battu ? j'ai demandé. Même pour sortir des cuisses de ma
mère je me suis battu, il a répondu. C'est une preuve
de rien, j'ai dit, y a que ça des types qui se battent pour se
rencogner entre les cuisses d'une femme et ensuite qui courent à
toutes jambes pour s'en échapper. À part ça ? Il
m'a sorti une lampée de noms, j'en connaissais aucun, il devait
les inventer au fur et à mesure qu'ils lui hoquetaient dans la
gorge. Et avant tu faisais quoi ? Je travaillais aux abattoirs, il a
dit. Tu y faisais quoi avec ta carrure d'avorton, tu consolais les veaux
endeuillés ? j'ai plaisanté. Je chargeais et je déchargeais
les carcasses de bufs, il a répondu. De toute façon
c'est pas
moi qui allais vérifier. Il s'appelait Chinaski. Mauvais pour l'affiche, j'ai dit, Kid Stardust ça te va ? Les conditions lui convenaient, je l'ai embauché. Mais la veille du départ de la tournée il s'est pas présenté. J'ai dû trouver un gars sur place, là-bas, un chicano, c'est lui qui s'est appelé Kid Stardust, comme sur mes affiches. L'autre devait être retourné aux abattoirs. Je l'ai embauché.
Je me demande si je fais bien, j'ai dit. J'aime
pas perdre mon temps avec des gars comme toi.
Je suis pas n'importe quel gars, il a dit.
J'ai été Kid Stardust.
J'ai éclaté de rire.
D'accord, petit, On va te donner du travail.
On était assis dans la cour, avec les potes, quand on a vu s'amener
le type genre panneau de basket. Il nous a regardés avec ce qu'il
croyait être un tranquille mépris et il a laissé
tomber avec un fier accent de raviné :
C'est qui Thurman ? On m'a dit de voir ce mec.
Thurman ?
Ouais, Thurman. Je vais bosser avec lui.
Ah ouais ?
Ouais.
Je l'ai regardé.
T'as des bottes ?
Non.
Je lui ai lancé une vieille paire de bottes, une blouse bien
raidie par l'hémoglobine et un casque. Il a allumé une
cigarette.
Allons-y, il a dit.
T'en fais pas, mon p'tit gars, j'ai pensé, on va y aller. Toi
en tout cas, tu vas y aller. Mais qu'est-ce qu'il fout, le vieux de
l'embauche, à m'envoyer toutes les cloches de la ville ! On ferait
bien de commencer par virer ce vieux.
Charley, j'ai crié, mets-le au travail.
Pourquoi c'est toujours à Charley que Thurman envoie les petits
Blancs qui veulent jouer au champion avec les nègres ? Je l'ai
entraîné près du camion long comme un pâté
de maisons qui attendait dans le hangar.
Reste ici, j'ai dit. C'est quoi ton nom ?
Chinaski.
Reste ici, Chinaski.
Pas difficile : tu prends un jambon dans une brouette, tu le jettes
au Chinaski du jour qui le jette au type dans le camion. La plupart
des Chinaski s'arrêtent là. Tout à coup le jambon
leur tombe des bras et ils s'enfuient en courant. Celui-là, non.
Il voulait nous épater. Je lui ai dit mon vieux on va passer
aux bufs, d'accord ? Entiers ? Oui, Chinaski, aux bufs entiers.
George, viens ici lui montrer. J'ai vite compris. Tu te tournes, tu te courbes devant sa seigneurie
la carcasse, tu te penches en avant, tu la salues bien bas, tu te places
dessous et tu l'empoignes par l'arrière. UN, tu fais un pas en
avant. DEUX, tu fais un
pas en arrière. TROIS, tu refais deux pas en avant et sa seigneurie se décroche. UN
DEUX
TROIS,
comme une valse. Sauf qu'au lieu de serrer dans tes bras la plus belle
fille de Californie, de lui laisser entendre que t'en bandes pour elle
et de lui murmurer à l'oreille qu'elle a les plus belles foutues
guiboles que t'as jamais vues, tu étreins le plus lourd tonnage
de viande morte et dégoulinante de sang que tu tiendras jamais
contre ton cur. Danse, mon vieux Henry, danse. UN, DEUX, TROIS.
En avant, en arrière, en avant, danse. Jusqu'à la fin
des temps. De la viande morte c'est d'abord de la viande. Réfléchis
pas où elle part l'âme des bufs assassinés
quand il n'en reste plus que la carcasse.
UN
DEUX
TROIS,
danse avec le buf écartelé qui t'étreint
entre ses cuisses comme s'il voulait t'avaler. Danse, mon vieux buf,
oui, fais-moi tourner encore et encore jusqu'au camion. Fais-moi danser,
ma mère le grand buf saignée à mort par le
pavillon de banlieue et le ballon des gosses qui casse une fois de plus
le carreau de la cuisine. UN DEUX TROIS, je t'enlace, toi la plus belle
femme écorchée vive de l'abattoir, au fumet je te suis,
mes bottes glissent dans ton sang, j'aime valser avec toi, et avec toi,
et toi et toi, oui j'en bande pour toi aussi la championne du monde
des tuméfiées, j'en bande pour toutes les carcasses de
bufs que mangera jamais l'humanité assoiffée de
biftecks et d'amour.
Encore un
juste un seul
et puis
je me tire
rien à
foutre.
Le gars de la roulante s'est ramené avec du café chaud,
des beignets et des sandwiches.
Eh, toi !
Qui ? Moi ?
Le nouveau, oui. Avant de faire la pause, sors
le camion et va le garer dans le box 18.
Ils ont allumé des cigarettes. Je somnolais quand j'ai vu revenir l'étoile des boxeurs. Il
a jeté la blouse, le casque et les bottes en travers du bureau.
Comment ! Tu laisses tomber un boulot pareil
?
Dites-leur de m'envoyer mon chèque pour
ces deux foutues heures, et s'ils refusent qu'ils se l'enfoncent dans
le cul, il a dit.
Je savais bien ce qu'il ferait dès qu'il serait dehors : il
traverserait la rue, il pousserait la porte du bar mexicain, il boirait
une bière et il rentrerait chez lui en bus. Ils font tous ça,
les gars pour qui l'école américaine est trop dure. Kid Stardust aux abattoirs / Dominique Dussidour
Du même auteur dans la revue :
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