inédit

 

 

 


l avait déjà failli mourir. Au moins une fois. Vie et mort des pauvres à l'hosto, il connaissait. Il en était. En 1952, dans l'ambulance il ravalait son sang afin de ne pas asperger ceux d'en dessous. A l'hôpital il en avait vomi une pleine bassine, un sang sombre, violet presque noir, plus puant qu'un étron biéreux écrirait-il plus tard, il avait une hémorragie intestinale.
Il avait épuisé son crédit sanguin et on lui cherchait du sang. On en a trouvé : le sang de son père. Mauvais sang ne saurait mentir, il a pensé. Je
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vais en crever. Il a dit Merde au prêtre catholique qui voulait le confesser. Son père est arrivé, avec Vicky complètement saoule. Maman la Mort la bouclait, boudait, assise dans un coin, sur une chaise en tubes d'acier et en boudins de caoutchouc.
Il appelait l'infirmière Florence Nightingale.
- Suce-moi, il lui disait quand elle entrait dans la chambre.
Maman la Mort n'y croyait pas trop, à emballer Henry Chinaski et repartir avec dans les bras.
Dès qu'il a pu se lever il est allé acheter des cigarettes pour Harry à qui le docteur avait dit : " Une cigarette de plus et vous êtes mort. "
Ils ont fumé dans le couloir, avec Charley le Noir.
Finalement il est sorti de l'hôpital.
Maman la Mort est repartie seule, sans Henry Chinaski, avec le gars qui avait un gros nez.
Il est entré dans un bar et il a commandé une bière bouteille. Le docteur lui avait dit : " Un verre de plus et vous êtes mort. " Il a jeté un œil dans la salle :
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pas de femmes. Il a fait ce qu'il avait de mieux à faire : il a sifflé sa bière.
C'était reparti pour quarante-deux ans.
Quand tu arrives à l'hôpital de San Pedro quarante-deux ans plus tard, tu sais pourquoi tu es là. Tu as eu le temps d'apprendre quelques trucs dans les bras de Lady Death : tu as enterré ton père et ta mère, tu as enterré Betty ton grand amour. Et pour te fondre toujours plus dans l'anonymat des varices urbaines, tu as écrit quelques poèmes inoubliables et publié quelques histoires pas toujours marrantes. Alors cette fois, tu sais parfaitement pourquoi tu es là.
C'est un mercredi 9 mars. Certains 9 mars tombent un mercredi. Pas de chance, celui-là est tombé sur toi. Dans un lit d'hôpital. Certains lits sont installés dans des hôpitaux. Pas de chance, tu préférais ceux installés chez Tammie, chez Lydia ou chez Joanna. Mais quarante-deux ans, ça commençait à faire un bail.
Une bruine verdâtre descendait sur les eaux orageuses du Pacifique, de la vodka qu'on aurait postillonnée rageusement à la face des juke-boxes de la côte ouest.
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- Je sens la bière qui monte dans mes veines, tu as dit.
- C'est le sérum, a dit Linda.
- Ce n'est pas la bière ?
- Non.
- Ça va ? a demandé l'infirmière en entrouvrant la porte de la chambre.
- Ça va, a répondu Linda.
- Elle s'appelle Florence ?
- Je ne sais pas.
- Vous vous appelez comment ?
- Cassie.
Elle a refermé la porte.
- J'ai connu une Cassie, tu as dit.
- Je sais, a dit Linda.
- Comment tu le sais ?
- J'ai lu tes livres.
- Tous ?
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- Beaucoup.
- Sûrement pas tous.
- Sûrement.
- Et ils t'ont plu ?
- Tu es un grand écrivain.
- Le plus grand.
- Si tu le dis.
- Je le dis. Plus grand qu'Hemingway. Et j'ai battu Hemingway aux points.
- Je l'ai lu aussi.
- Je l'ai écrit ?
- Oui.
- Alors je n'ai plus rien à te dire. J'ai tout raconté.
Les larmes coulaient sur le beau visage de Linda.
- Florence me suçait drôlement bien, tu as dit encore.
Dans le couloir de l'hôpital, Marina Louise, ta fille, trente ans, le profil de Francis Smith, regardait l'océan.
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Leucémie, il faut combattre le sang par le sang. Comme on combat le poison par le poison. La mort par la vie, quelle différence ? Et leurs mots par les tiens.
- On prend conscience de la géante agonie de la tortue. On prie comme un Indien pour qu'il pleuve. On glisse un chargeur dans son automatique. On éteint la lumière et on attend.
- Qu'est-ce que tu dis ? a demandé Linda.
Elle a essuyé la bave au coin de tes lèvres.
- Rien.
- Martin a téléphoné, elle a dit.
- Qu'est-ce qu'il veut ?
- Il voudrait venir te voir.
- Demain. Dis-lui de venir demain ou après-demain.
- D'accord, Hank.
- Non, dis-lui plutôt qu'il attende que je sois sorti de ce maudit hôpital. Je n'en ai pas pour longtemps.
Elle a refermé la porte de la chambre.
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- Comment va-t-il ? a demandé Marina dans le couloir.
- Je ne crois pas qu'il souffre.
- Il se rend compte ?
- Avec lui, on ne peut jamais savoir.
Tout était jaune. L'habituel vortex qui marque la fin des cérémonies, de Dante à Pound. C'est ça, une vie. D'abord tu crois au Paradis : les sourires de ta mère, les trompettes des anges sous le sapin de ton premier Noël, les flammes des bougies de ton premier gâteau d'anniversaire, les yeux de l'institutrice de ton premier jardin d'enfants, les blagues de ton premier copain, le cuir de ton premier ballon de foot t'accompagneront, crois-tu, jusqu'au tapis rouge des houris de saint Pierre, leurs cantiques comme des vagues, leurs ailes comme des éventails pour rafraîchir les bonheurs trop brûlants. Mais au fil des années le toutim Renaissance s'est dégradé. Couacs, fausses notes, dissonances, tu n'as échappé à rien. Adolescence façon Purgatoire : acné, furoncles, ceinture paternelle, bagarres, humiliations, grandes manœuvres familiales et sociales pour te faire entrer dans le rang. La suite, façon infernale. Dix ans dans les postes et
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dix ans de mariage, dix ans à payer les traites de la maison, le pédiatre imbécile, le garagiste véreux, les avocats foireux.
- Ça va, Buk ?
- Ça va, petite.
- Appelle-moi si ça va pas, je suis dans le couloir.
- Tu fais quoi ?
- Je regarde l'océan.
- On n'en a jamais fini, avec lui. Linda est avec toi ?
- Elle est allée téléphoner.
- A Martin ?
- Je sais pas, Pa.
Et puis un jour, on en a fini avec l'Enfer aussi. Et on recommence le cycle. De zéro. Avec, ordre immuable, d'abord le Paradis. Ecrire, boire, seulement ça. Poèmes, nouvelles, romans. Femmes jeunes et jolies qui téléphonent, qui frappent à ta porte et se hâtent entre tes bras. Flâner, rêver, jouer aux courses. Ouvrir un bon roman de John Fante et une bouteille de bon whisky. Noyer ses
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yeux dans la lumière du Pacifique, ses tripes dans l'alcool, ses mains dans les cheveux des femmes. Le soleil chaque matin sur la pelouse verte des voisins, un couple de vieux. Les nuages, le bitume. Mahler. Haydn, symphonie n° 102. Un bon cigare à dix cents. Ecrire, rêver, boire, aimer. Les nuits solitaires devant la machine à écrire. Mais ça recommence pas seulement ça. Le cycle éternel reprend, Purgatoire, Enfer...
- Martin viendra demain, dit Linda.
- Il va bien ?
- Oui. Comment te sens-tu ?
- Très bien.
Paradis, Purgatoire, Enfer, les tiens, ceux des autres. De Marina Louise. De Linda. De Martin. De toi, lecteur. Personne n'y peut rien. Personne ne peut rien pour toi, lecteur. La folie est ordinaire, l'enfer commun.
Mais quarante-deux ans plus tard tu es venu à bout du cycle, de tous les cycles. Tu les as épuisés, tu les as eus sur la distance. Leurs diatribes contre toi n'y pouvaient rien. Tu as eu la peau plus dure, les os plus durs, les nerfs plus
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durs, les muscles plus durs. Avec tes phrases à constater le temps, tu es devenu invulnérable. Ils se sont lassés avant toi. Plus aucun cycle en vue. Ils se sont tirés. Il est trois ou quatre heures de l'après-midi. Tu es seul, ce mercredi 9 mars, et définitivement plus recyclable, couché sur un lit d'hôpital de San Pedro, face à ce jaune en forme de vortex. Vortex, drôle de mot. Entre le vomi et le sexe. Tu vas y aller. J'arrive, tu dis, faites pas chier. Et puis non, j'ai plus la force, j'irai pas. J'y suis trop allé, me suis trop levé, me lève plus. Je voulais m'asseoir quelque part, dans un endroit obscur, que personne ne me voie, que je ne voie personne, c'est pas ça qui est arrivé. Alors non, je ne bouge plus. Prenez ma main et m'emportez si vous n'avez pas peur de venir jusqu'à moi. Je voudrais bien vérifier. Si Moineau Ecarlate va approcher son bec grand ouvert et laisser couler sur mon vieux corps le tourbillon, j'avais écrit tourbillon, pas vortex, mon vieux Buk tu déménages, allons-y pour le tourbillon, l'écrit fait foi, le tourbillon jaune des flammes ardentes et de l'écume océane qui m'enveloppera bientôt. A savoir si ce que j'ai écrit est vrai. J'attends. Ça donnera un sacré roman posthume.
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Et quand Lady Death est entrée en scène il connaissait déjà son texte par cœur, comme un vieil acteur à qui on ne la fait plus.



Mort pour rien dans l'après-midi / Dominique Dussidour





Dominique Dussidour est l'auteur de L'alouette Lulu, éditions des Syrtes, de Histoire de rocky r. et de mina aux éditions Zulma.

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