enjambements fait descendre le souffle au fond de la caisse, comprimant
le diaphragme. Il suffit alors de laisser l'air remplir naturellement
les poumons, on bâille, on pleure, d'autres phénomènes
se produisent, inutile d'insister.
J'apprécie la beauté des textes, j'essaie
de mettre le ton. Que dirais-tu si tu m'entendais, Jouvet l'Admirable,
foudroyée par ton oeil bleu je rentrerais sous terre. Mais il
ne s'agit pas de ça. Pour moi c'est une simple question de santé.
Seule exception, le récit de Théramène. Le récit
de Théramène me bouleverse.
Excusez ma douleur, cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle
J'ai fondu en larmes, continué en sanglotant.
Pourtant, à la relecture, Pour moi de pleurs ne me paraît
pas très heureux.
La Fontaine a choisi le ton du récit. Ses
vers irréguliers ménagent les effets, le suspens.
Quant à Bossuet, devant qui tremblent le
Grand Roi et la Cour, du haut de la
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chaire il tonne, et moi, enflant ma voix, je tonne aussi, puis je me
mets à tousser, voilà ce que c'est de forcer son talent.
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Tout en essayant de remonter ma pente, je suis distraite,
des souvenirs me reviennent d'autres lectures, que je faisais pour toi
(quelle idée, de tutoyer un mort !), alors que ta vue avait tellement
baissé, baissait encore de jour en jour, au fil des soirées
nous avons lu, pourrais-je dire ensemble, et plutôt relu que lu,
Chateaubriand, Balzac, Casanova, Las Cases, Fromentin, d'autres encore,
que nous commentions ensuite, constatant que nos goûts n'étaient
plus les mêmes qu'autrefois, brûlant ce que nous avions
adoré (Les Illusions perdues, Nadja...).
Je lisais, je lisais et, chaque fois que je m'interrompais,
tu disais : «Continue.» Parfois j'étais tellement
fatiguée que je m'endormais en lisant,
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j'entendais ma voix qui s'éloignait, diminuendo, allait s'arrêter
comme un vieux disque, et tu me réveillais en sursaut.
Dans la journée, pendant que j'étais
au bureau, une dame venait te tenir compagnie et t'inciter à
sortir pour une courte promenade que tu refusais presque toujours. Elle
était relayée par des lectrices recrutées sur recommandation.
La première, une jeune femme qui venait tous les jours ouvrables
et restait deux heures, lisait bien, d'une voix posée, s'effaçant
derière le texte. Quand elle a annoncé son départ
pour les Etats-Unis, a commencé la série des idiotes,
des ignares, des petites prétentieuses. L'une, soeur d'une jeune
amie, qui préparait le concours d'entrée au Conservatoire,
mettait le ton. Dehors ! Une autre, qui ne comprenait rien à
ce qu'elle lisait, rendait le texte incompréhensible. À
la porte ! Et ainsi de suite.
On a aussi essayé les cassettes éditées
par France-Culture : «Des écrivains lisent leurs oeuvres».
On a commencé par Nathalie Sarraute, on n'est pas allé
plus loin : la lecture était entrecoupée de musiques diverses,
comme si le texte ne pouvait pas se défendre tout seul. Au panier
! Le ridicule de tout cela, mais
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aussi, quel malheur, quel indicible
malheur.
Tout a changé le jour où je suis tombée gravement
malade. D'autres chats à fouetter. Vilains chats.
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J'oubliais : lorsque tu as renoncé à
engager des lectrices, Lazare t'a proposé de te faire la lecture
trois après-midi par semaine. Tu as refusé, tu as eu tort.
Lazare est un excellent lecteur, grand connaisseur de la littérature
française, si j'en crois certains de ses étudiants ou
anciens étudiants. Sa proposition était désintéressée,
pourtant tu as refusé sous prétexte que tu n'avais aucun
plaisir à écouter la voix d'un homme, seules les voix
de femmes t'étaient agréables. À rapprocher du
fait que tu n'avais jamais pu te lier d'amitié avec un homme,
uniquement avec des femmes. Ce que je crois, c'est que les hommes t'ont
toujours fait peur, que tu n'as jmais voulu avoir avec eux d'autres
rapports que profesionnels. Je crois aussi que tu supportais mal mon
amitié avec Lazare, une
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tendre amitié, sans plus.
Voilà que je cherche à me justifier
vis-à-vis d'un mort, c'est le comble. Pourtant n'est-ce pas ce
que nous faisons tous ? nous justifier vis-à-vis de ceux qui
n'ont plus droit à la parole ? parce que si nous nous reconnaissions
des torts, il n'y aurait plus personne pour nous pardonner ? Ridicule.
Mais une fois dit, on se sent mieux. Ou plutôt : une fois que
je l'ai dit, je me sens mieux. Que sais-je des autres ? Rien. Rien du
tout. Aucune idée. D'ailleurs les idées, je m'en méfie.
Ce sont elles qui, toujours à nouveau, me font dévier
de mon sujet. Je m'envole sur une idée comme une sorcière
sur son balai, et où mène-t-elle ?
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Au cours d'une même journée, deux amis
m'ont fait la lecture : l'un pour me faire apprécier une oeuvre
littéraire, l'autre pour me convertir à ses idées
politiques. Inutile de citer leurs noms, pas plus que les textes, qui
permettraient de les reconnaître. Je me suis interrogée
sur leurs motivations : simple amitié ?
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ou une façon de faire sa cour lorsqu'on est trop timide pour
exprimer ses sentiments ? On devrait pouvoir le deviner au timbre, à
un léger tremblement de la voix, mais je manque de finesse et
ma vanité me trouble l'entendement.
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Quand tu étais petite, ma chérie,
je te faisais la lecture tous les soirs, dans ton lit. (Cette fois je
ne m'adresse pas à une morte mais tout de même à
quelqu'un qui n'existe plus.)
Lisbeth aimait les histoires tristes mettant en
scène des enfants : David Copperfield, Oliver Twist, Elle
se conduit mal et autres contes d'Andersen. Elle fondait en larmes,
pleurait à gros sanglots. Avait-elle envie de pleurer et la lecture
n'était-elle qu'un prétexte ? Pleurer soulage, on aurait
tort de s'en priver. Croyez-moi, je sais ce que je dis, frustrée
sur ce plan, j'en suis restée marquée pour la vie.
Lisbeth, donc, pleurait, insistait pour que je reprenne
les passages les plus
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tristes, après quoi elle s'endormait paisiblement.
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Ma mère ne m'a jamais fait la lecture. Même
si elle avait fait d'immenses progrès en français pour
faire plaisir à mon père, elle avait conservé son
accent qui mettait en valeur son charme slave. Résultat : dès
qu'on m'a permis d'aller à l'école, j'ai appris à
lire en un temps record.
Mon enfance pas très heureuse m'a cependant
laissé un bon souvenir, celui de ma rougeole. J'avais fait une
complication, comme le médecin l'avait dit à ma
mère. Une complication, ce n'est pas donné à tout
le monde, me disais-je, aussi n'étais-je pas peu fière.
Dans un premier temps. Ensuite, j'ai déchanté car cette
complication, c'était une conjonctivite. J'avais les yeux rouges,
les paupières enflées, brûlantes. Cela peu devenir
grave, très grave. Allongée dans une quasi-obscurité,
les rideaux tirés, dès que la fièvre a baissé,
ma mère ne s'est plus
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guère occupée de moi, elle
prenait mon mal en patience.
C'est alors qu'est intervenue ma grande soeur, ma
grande soeur que je détestais et qui a eu pitié de moi.
Tous les jours, quand elle avait fini d'étudier sa trigonométrie,
de dessiner des épures sur du papier finement quadrillé,
avec toutes sortes d'instruments bizarres (ces mots que je ne comprenais
pas me fascinaient, je leur trouvais un aspect menaçant qui m'a
définitivement dégoûtée des maths), tous
les jours donc elle venait s'asseoir dans ma chambre et me faire la
lecture en éclairant son livre avec une lampe de poche, afin
de me laisser dans la pénombre. Elle m'a lu notamment Le bon
petit diable, dont je me souviens tout particulièrement parce
qu'il y est question de lire à haute voix.
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Mme Mac'Miche, la vieille avare, oblige Charles,
son pupille, à lui faire la lecture pendant qu'elle tricote :
Nicholas Nickleby, un Dickens que je n'ai jamais lu. Moi qui
aime tant Dickens, la comtesse m'a détournée de celui-là.
C'est
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tellement ennuyeux que Charles s'endort en lisant et sa cousine,
pour le réveiller, le pique avec l'une de ses longues aiguilles.
Décidément Dickens n'est pas en odeur de sainteté
dans la littérature française. Zola, de son côté,
se moque de lui dans Pot-Bouille en le mettant entre les mains
d'une bourgeoise sentimentale, clouée au lit par une «maladie
de femme».
Ce n'est pas que Charles répugne à
faire la lecture. Seulement il y a les méchantes et les gentilles
auditrices. Il y a aussi les mauvais livres (profanes) et les bons livres
(pieux). Charles, voyant la Mac'Miche endormie, se sauve chez son autre
cousine, Juliette, la jeune aveugle, et lui fait la lecture pendant
qu'elle tricote. Vous connaissez la suite.
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Fait-on encore la lecture aux enfants ? Il y a tant
de disques aujourd'hui, de dessins animés, de jeux vidéo.
Le décervelage des enfants, c'est la tranquillité des
parents. Jusqu'au jour où, mais là nous entrerions dans
le domaine de la
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politique, n'entrons pas. D'aileurs je suis peut-être exagérément
pessimiste, si j'en juge par la quantité de livres pour la jeunesse
qui se publient tous les jours je me dis que la lecture à haute
voix n'est peut-être pas tout à fait morte.
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Revenons au passé. Il n'y a que le passé
qui m'intéresse, si mouvant, si riche, si divers. Le présent,
on ne sait pas ce que c'est. Quant à l'avenir, dites-vous bien
qu'il n'existe pas. L'avenir n'existe que lorsqu'il s'est transformé
en passé.
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Jadis les reines et les dames de haut rang se faisaient
faire la lecture. Jugeaient-elles indigne de lire elles-mêmes,
comme de s'habiller ou de se déshabiller toutes seules ?
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Sous le règne du Grand Roi, à Paris (la ville, opposée
à la Cour de Versailles), chacun donnait lecture, dans les
salons, des lettres qu'il recevait et dont l'ensemble constituait
une sorte de gazette. Elle le savait bien, la Sévigné,
qui composait ses petits chefs-d'oeuvre apparemment primesautiers,
avec une simplicité calculée. Même sa fille chérie,
qu'elle aimait pourtant d'amour tendre, trop tendre, même son
gendre dont elle était carrément amoureuse n'étaient
pour elle qu'un prétexte à faire admirer son esprit
d'observation, la finesse de ses analyses, la justesse de ses jugements.
Ces lettres cent fois recopiées et lues à haute voix,
parcouraient l'Europe qui recevait, sous forme de missives, les nouvelles
de l'étranger.
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Naturellement on lisait aussi, comme en témoigne
l'illustre Trissotin, dans les salons où Précieuses et
Précieux donnaient le ton, mais il n'y avait pas qu'eux, ces
dames rivalisèrent pour attirer chez elles tout ce que le monde
comptait de
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philosophes, de savants, d'écrivains de talent. Cela se passa
surtout au XVIIIe siècle, au cours de cette période bénie
où l'efflorescence des beaux esprits fut à son comble
et où les plus avisés préparèrent innocemment
des massacres dont ils n'avaient pas idée. Oui, avant le choc
des armes, ce fut le choc des idées, dans les salons des Lumières,
à l'insu du peuple qui allait bientôt se laisser déborder
par la populace (sans-culotte brandissant une tête au bout d'une
pique), finis les salons, finies les lectures à haute voix, triomphe
de l'éloquence dans les sections, dans les tribunaux et jusque
sur la plate-forme à Sanson. Plus d'un grand savant, plus d'un
grand poète se vit ainsi couper le sifflet.
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Sous les yeux effrayés, incrédules,
de l'Europe, les Français culbutaient leurs régimes les
uns après les autres. Aux révolutions et aux guerres succédaient
de brèves périodes de répit, de revanche pour les
uns, d'amertume pour les autres.
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Napoléon, à Sainte-Hélène
ressassait ses souvenirs, analysait ses erreurs, à ses côtés
l'auteur du Mémorial l'observait à la promenade,
au bain, notait ses propos. Tout près de chez moi, la paisible
et très résidentielle rue Las Cases commémore la
mémore de l'hagiographe.
Toujours est-il que Napoléon, lui aussi,
pour meubler les longues soirées, faisait la lecture à
son entourage. Que lisait-il ? On imagine aussitôt Plutarque,
ou César, ou Tacite. Pas du tout : Andromaque, voilà ce
que Napoléon lisait tout haut , au milieu du cercle de ses intimes.
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L'un des plus beaux passages du film Le guépard,
c'est le moment où le soir dans le grand salon, le maître
de maison, debout, fait la lecture aux dames
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penchées sur leurs travaux d'aiguille. Lecture brutalement interrompue
par l'irruption du jeune Tancredi qui apporte des nouvelles de l'insurrection.
C'est ainsi que le grand courant d'air de l'histoire en marche refoule
dans le passé les créations de l'esprit : d'une génération
à l'autre, nous assistons à la fin d'un monde qui déjà
se sentait menacé.
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Plus près de nous, les membres fondateurs
de la Nouvelle Revue Française nous donnent un bel exemple de
rigueur : chacun lisant à haute voix ses travaux en cours ou
ses oeuvres achevées, soumis à la critique sans indulgence
de chacun des autres.
Aujourd'hui tout a changé. Si les écrivains
lisent encore leurs oeuvres, ce n'est plus dans un salon mais sur une
estrade, devant un public mélangé qui tient à voir
ses auteurs préférés en chair et en os, comme si
cela lui apportait quelque chose de plus. Commis voyageurs de leur littérature,
les écrivains parcourent le
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monde, participent à des colloques où ils se rencontrent
pour se refiler les bonnes adresses, les bons circuits de conférences.
Cela fait partie du jeu des complaisances, multiplié par celui
des communications qui font le tour de la planète en cinq sec.
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Quel drôle de monde tout de même ! Je
n'y comprends rien. Ma chère fille prétend que c'est ma
faute, que je ne fais aucun effort pour comprendre. Elle est gentille,
ma fille. Son désir de me réformer part d'un bon sentiment.
«Tu vas voir, me dit-elle, ça te retombera sur le nez.»
«Je me demande bien quoi», ai-je répliqué.
«Non, a-t-elle dit, tu ne te le demandes pas. C'est là
ton erreur.»
Cela m'a laissée sans voix.
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Je dis cela en riant, mais sans voix, je le suis
depuis plusieurs jours. Voilà comment c'est arrivé. Un
soir, en lisant tout haut avant d'aller me coucher, je me suis forcée
à continuer malgré un début de rhume. Le lendemain
matin, plus rien, extinction complète.
Je me suis dit que cela allait passe en buvant beaucoup,
et tiède mais, si ma voix est un peu revenue, en revanche j'avais
mal à la gorge d'un côté, ce qui m'a fait craindre
un abcès plutôt qu'une angine. Heureusement, le lendemain
j'avais mal aussi de l'autre côté. Une petite fièvre,
pas grand-chose. Pour faire court, comme on dit aujourd'hui, alors que
le mot «bref» est tellement plus court, mais je tiens à
montrer que je reste la page, pardon, dans le vent, branchée,
chaque fois que je peux employer un mot jargonnant, une expression jargonnante,
je ne veux pas manquer l'occasion, pardon, l'opportunité, d'accord
? Quoi qu'il en soit, je suis allée voir mon médecin qui
a diagnostiqué une laryngite et m'a prescrit le traitement ad
hoc, assorti de cette recommandation : «Parlez le moins possible.
Moins vous parlerez, plus vite vous guérirez.»
J'ai donc annulé tous mes rendez-vous et
prévenu mes amis. Quand j'ai
Et, tout d'un coup, ce silence que j'avais accueilli
comme une bénédiction (enfin libre, plus besoin de me
défendre, plus de comptes à rendre à personne)
m'a fait peur. Ai-je vraiment voulu me punir ? De quoi ? Ou ai-je été
punie ? Par qui ? Pourquoi ? Et si je n'allais plus jamais retrouver
ma voix ? «Qu'est-ce qui te prend, Clémentine ?»
me suis-je dit. Oui, il m'arrive de me tutoyer quand j'ai un problème.
L'autre jour j'ai rêvé que je tombais
dans un trou. J'avais fait un faux pas. Ce trou devait être une
crevasse. Moi qui pour iren au monde n'irais me promener en montagne,
j'étais tombée dans une crevasse qui, à mesure
que je m'enfonçais, devenait de plus en plus étroite.
De plus en plus serrée, oppressée, je voulais crier, je
ne pouvais pas. Je me suis réveillée en sursaut, en nage.
C'est mon silence forcé qui m'a poussée
à écrire. À essayer de comprendre ce besoin que
j'ai de donner de la voix, comme si des signes patiemment ou fébrilement
tracés sur une page blanche ne suffisaient pas à faire
exister les choses. Je n'y suis pas arrivée. Et puis je me dis
que c'est ma façon à moi de voir le monde.
Chacun de nous, à un moment ou à un
autre, cherche à interpréter sa vie. Seuls les imbéciles
y arrivent.
Je guérirai. Je retrouverai ma voix, je recommencerai
à lire tout haut les auteurs que j'aime parce qu'ils expriment
ce que je pense et ce que je sens tellement mieux que je ne pourrai
jamais le faire.