Extrait





Facing
de Sylvain Coher
roman
112 p., 14 €
Éditions joca seria, 2005 Diffusion/Distribution :
Les Belles Lettres

en librairie depuis le 17 janvier

 

FACING
                                   Sylvain Coher


Marcher plutôt que de ne rien faire : pour toi c'est perdre tous les jours le fil des pensées au rythme des pieds, pour obtenir des articulations ce mouvement mécanique, bien huilé, machinal comme celui des rouages qu'on lance au matin d'un doigt propre sur le commutateur, et qui ne s'interrompt qu'à la même heure chaque soir aux lèvres d'un atelier mourant, au néon brutalement éteint dans ses rampes interminables.
Plan d'action : hanches, rotules des genoux et chevilles en formation serrée. Désormais, plutôt que de ne rien faire : tu marcheras.
Main d'œuvre. Main à la pâte. Deux mains gauches. Poil dans la. Doigts de fée. Quelque chose en toi change d'une manière bien trop perceptible : tu t'interroges sur ceux que tu intéresses dorénavant, sur l'exigence de tes qualités humaines et sur tes critères de performance aussi, finalement, tu t'interroges. Sur ta propre main d'œuvre : au creux de tes mains à l'endroit où l'on boit, tu regardes ta peau flétrir en lieu des nœuds des cornes dures, comme un changement de saison avant qu'elles ne retournent nicher toutes deux phalanges jointes dans la profondeur tiède de tes poches.
Quelques pièces, un briquet. Ton opinel.
Dans la nuit tiers de lune rétrécie autour des fausses lavandes qui assouplissent ton pyjama, tu regardes fixement au plafond le remake du film déjà vu, celui où tu fais semblant de dormir tandis que Ma, le dos de son corps arrondi contre toi, chaud, malléable à épouser l'angle saillant d'un coude que tu n'oseras plus bouger, s'absente jusqu'au matin et reparaît, calme et sereine, comme si de rien n'était. Xanax, Proust, Témesta, phénobarbital. S'étire bruyamment, se passe toujours la main droite contre le visage, s'ébouriffe ensuite selon le rituel que tu connais si bien, soupèse par-dessus sa nuisette le sein qui la veille au soir lui faisait encore mal. Rien de grave, lui dit le médecin puni aux familles : des ganglions.
Des chiffres comme des moutons. Et la nuit, chaque fois, sans autre affliction que de ne plus savoir baisser les paupières, tu recommences les jours en les nouant au sommeil, léger, paradoxal.
Dans la chambre la photo de votre mariage et le premier canevas de Ma. Dans l'entrée un fusil dont tu viens d'hériter mais qui ne te concerne pas, pendu très haut aux crochets, que tu refuses même de dépendre pour jouer lorsque tes petits enfants le demandent. Et, toujours dans l'entrée, le verre briqué par Ma, ton diplôme de meilleur apprenti avec ton nom, bien droit, à la plume bleue pleine et déliée sur les pointillés de la ligne adéquate. Valant ce que de droit. Vu les décrets du, portant règlement de. Vu l'arrêté du, réglant les conditions d'obtention de. Et Vu la délibération du jury d'examen en date du, a satisfait à toutes les épreuves ci-dessus mentionnées qui ont porté, au point de vue professionnel, sur. Délivré à. Pour le ministre et par délégation. Papier authentique, jauni : comme ces Unes historiques, qu'on garde en vieilles coupures de presse.
- N'est-ce pas, Georges ?
Tu ne réponds pas. Être toi-même là où tu es, penses-tu avec la régularité des points au bout des lignes. Idéalement tu avais un profil. Une formation idéale. Chef de famille mais docile, du type sachant ployer sous les ordres d'un chef d'atelier, les cris d'un chef de chantier, les blâmes d'un chef de service. Dans un climat social envié, se moque le journal, on manifeste à la maison : on fait le tour du village et c'est tout, ensuite on rentre chez soi. On pourrait ne pas même sortir, après tout, et suivre le cours des choses devant l'écran de la télévision.
- Georges ? te dit la voix d'hôtesse, c'est à vous. Numéro quarante-sept en chiffres rouges, bipé sur l'écran défilant. Votre tour. Asseyez-vous ici confortablement, et montrez moi ça.
Tu t'étires et tu souffles un instant. Le rendement conditionne jusqu'aux heures de sommeil perdues à n'en pas trouver. Le soir tu le dis à Ma : tu subiras tes nuits plutôt que de prendre le cachet qu'elle te propose de partager. Un calmant, tu vois, on peut n'en prendre qu'une seule moitié. Tu la remercie. Ça ira, dis-tu fermement.
Celui qui plante et celui qui arrose c'est tout un, disait-Il, mais chacun recevra son salaire selon son labeur, ajoutait-Il encore.

C'est ta première pause. Ta première cigarette, sans filtre, comme autrefois à l'usine, à l'armée, à la guerre. Au soleil. Tu promènes ta main de plus en plus lisse sur ce pneu, pneu de camion, pneu de tracteur usé jusqu'à la corde, abandonné là pour ne pas encombrer la cour gravillonnée d'une ferme. Tu souris à l'idée qu'un singe dans un zoo fasse pareil. Se balance pendu à ses chaînes et toi, l'herbe douce contre tes jambes te fait cligner des yeux et tendre les bras : somnambule, pareil aux vaches soporifiques qui paissent contre l'ennui.
Pareil aux dimanches trop grands perdus le dos aux murs, le cul sur le ciment parfois humide parfois brûlant d'une cour de ferme où même le chien, un fameux bâtard puant l'équarrissage, refusait de jouer avec toi et ne regardait pas tes balles répétées rebondir près de lui. Un coup de pied près de la truffe ne changeait rien, mais te faisait gagner du temps. Passer le jour.
Pareil au jeu du foulard d'où reviennent nos cris longtemps perdus aux silences des bosquets, et remembrés depuis. Aux cuisses des fillettes qu'on croyait éternelles, déformées dès lors aux bancs de piqûres après les bancs des classes, à la cadence des chaînes et jusque derrière les caisses des supérettes, qui enflent parfois du super à l'hyper. Aux pommettes hautes jadis les joues tombées qui s'agrippent aux cernes. Et toi, le ventre mou en lieu du ventre jaune des tabliers de potiers. Et toi, la brioche circulaire : à la bouche tendre d'hier les squames violettes du vin réparties comme un vilain rouge à lèvres. Et pour toi, enfin : parce qu'aux caresses dans les bois ne reviennent en sifflant que tes nouveaux doigts de pierre.
- Une bonne présentation, c'est primordial, dit-elle, ta voix d'hôtesse.
- (Tu acquiesces, tu hésites à faire une phrase que tu ne juges pas nécessaire) Se refaire, pour nous tous, c'est qu'on ne sait pas vraiment par où commencer.
Tu es maçon d'un an, d'un seul mois et tu sais juste combien de pelles pour le sable et combien pour le ciment, dont les souillures te font rapidement porter des gants, parce qu'elles rongent tes doigts, qui ne cicatrisent plus. Tu connais le rythme du vendredi et, malgré les relents, si tu portes sur toi longtemps après l'odeur de l'anis, la tête ne te tourne plus. Tu es boulanger, tu te lèves lorsque ta femme qui aime lire vient sans un bruit se coucher et puis non, tu ne souris pas : tu es commercial, vendeur d'extincteurs ou de caméras de gardiennage, alors pensez, une journée entière à sourire, c'est plus que suffisant, ça se paie le soir et le matin, jusqu'à ce que les nerfs lâchent.
Tu es mécano on le sait, et toi ton père y fait quoi, sinon bandit ou policier ? Boucher. Toiletteur de chiennes trop grasses et limeur de tôles ajustées à la main. Lorsque tu seras grand, tu enfourneras des pizzas en CDD ; tu ne seras pas maîtresse mais maître, mon gars. Les doigts trop courts pour le volant des bus, tu porteras des cartons, des plans que tu dessineras dans des bureaux d'études lumineux, sur de grandes tables inclinées pour t'éviter la scoliose : tu n'auras pas de numéro d'identifiant, jamais tu ne choisiras entre la carte d'actualisation, le minitel, le site web ou le téléphone où il te faudra valider par étoile Je suis toujours à la recherche de, et ne surtout pas le manquer.

Plan d'action. Hanches, rotules des genoux et chevilles en formation serrée. En avant : marche, on te dit. Les coupeurs sont toujours debout.
Les enfants sont grands, dit Ma en ordonnant les photos à plat sur la table du salon. Tellement grands, dis-moi. Et tu la regardes aussi, contre toi sur la photo, et plutôt que de poser tu voudrais l'embrasser.
La journée de Ma, c'est le négatif de celle que tu développes en marchant. La journée de Ma est un mainate qui siffle toujours le même Pont de la rivière Kwaï. La journée de Ma est une vieille journée perdue qu'elle a retrouvée près de toi, sans vraiment fouiller ni chercher, dans un grenier où Ma s'appelait Estelle, Thérèse, Jacqueline, Rolande ou Georgette. Lorsque Ma s'appelait Camille, Monique, Lucienne ou Jeannette, et qu'elle était une Braud au sang chaud, une Mauget, une Chéné, une Jonquière remontante comme un vieux rosier grimpant, les enfants pendus aux seins dont seules les lèvres changent à raison de neuf mois, comme le renouvellement des semailles : une Defois, une Girard née Ménard ou Martin, une Delaunay fille de Louis, de Paul ou de Jacques pour finir le siècle et commencer le prochain, comme l'écrirait Jauffret en battant dans le ciel ton bottin millénaire.
Avec derrière Ma une généalogie au fléchage minuscule, accrochée au clou rutilant de la généalogie territoriale, cantonale, paroissiale même depuis qu'un fameux gaillard, depuis qu'un cordonnier, depuis qu'un tonnelier, depuis qu'un forgeron au milieu du XVIIème siècle (assure-t-elle à qui veut l'entendre), un bon gars bien rude déjà du même nom qu'elle jeune fille, du genre à se moucher d'une main en pissant bien droit, l'aïeul, celui qui colla, dans l'obscurité la plus parfaite, celle de la forge elle-même pourquoi pas, entre le cuir du grand soufflet et la paire de pinces grasses, Soulève ta jupe mignonne, en cinq à sept dirait-on maintenant, le dos d'une brave fille contre sa paillasse, contre son enclume battue chaque jour à s'en rendre sourd.
Avec sans doute sa belle main de brute couvrant les deux seins blancs les ongles noirs et ras jusque dans le dos, jusque sur son front et même autour du cou avant de l'engrosser prestement, en quelques coups d'une suffisante sobriété, la semence vive, sans aucun renfort de Je t'aime ni d'Alors ma petite salope c'est bon, pourquoi faire, pour elle qui dut remuer un peu des hanches ou simplement lui prendre la queue en riant, Viens, viens, puisqu'ils remirent ça dix fois ou plus, ces mariolles, et laissèrent derrière-eux une armada quasi-biblique de procréateurs et de procréatrices germains sans lesquels toi-même, Georges, il est probable que tu n'existerais pas.
Et depuis la journée de Ma est une journée musée, un pavillon témoin, un agenda de sept pages, consultable tous les jours, sans exception. Un agenda de sept pages dont tu ne connais que les deux dernières, travail oblige, depuis ton mariage avec Ma.
- Le reclassement nous impose des priorités que vous n'êtes pas sans connaître, en ayant profité vous-même, si ma mémoire est bonne, attendez (elle consulte son écran, suspend sa voix d'hôtesse pour les halls de gares ou d'aéroports), pas plus tard que..., vous en souvenez-vous ?
- Je sais suivre un carnet de commande et accompagner le suivi fournisseur. Avant l'offre, et bien après la demande. Je suis partout sur la chaîne, dis-tu sans trop y croire.
- Avez-vous des enfants ?
- Oui.
- Pour le reclassement, les enfants qui ne sont plus à charge pèsent évidemment moins lourds dans la balance que ceux qui le sont encore. Frais de scolarité. Comprendre cela. J'ai néanmoins quelque chose qui, à votre stade, devrait vous intéresser. Noter le numéro de référence de l'offre. Saisir l'opportunité. Prendre rendez-vous.
Diplôme exigé, a-t-elle dit : travail en fin de semaine par roulement et nuits occasionnelles. Rien que ça. Salut, Georges. On est sous les tôles d'un atelier dont les portes grandes ouvertes laissent entrer le vent et le froid. Depuis le matin, on a les pieds serrés dans des chaussures de sécurité que les graisses et la pluie ne parviennent pas à ramollir ; pas plus que la coque contre laquelle nos arpions se tassent et se blessent entre les ongles trop souvent trop longs. On lisse du plat de la main nos uniformes, les brassières phosphorescentes thaï que le patron et l'assurance imposent catégoriquement pour les chargements de nuit : les mêmes pour les chantiers, les préposés à la traversée des chaussées et les hommes jaunes terrifiés des rebords d'autoroutes. Taille unique. Made in. Lavage à 40°. Respectez la vie des hommes en jaune, lit-on sur des panneaux lumineux.
Dehors, c'est un gros projecteur qui chasse la nuit dans l'ombre des camions. La fumée des diesels souffre la cour et soulève haut les cœurs. On croise des copains qu'on salue d'un geste du menton. Rien à se dire à une heure pareille. On grimace. On racle le sol. Rien d'autre à foutre que de s'en griller une en surveillant les bips et les feux de recul. Les Vas-y on les fait du bras, et les Stop en tapant un grand coup vraiment libérateur contre la tôle, au cul du bahut. On baille : dans le grondement d'un compresseur, dans le ballet démembré des transpalettes, on cotise dur et on en voudrait presque à ceux qui restent à la maison. Ces planqués.
Travail en fin de semaine, disait-elle. Et après-coup on regrette. Même lorsqu'il n'y a rien à la télé, on regrette. On regrette la cymbale du week-end et le roulement de semaine, puis c'est tout l'orchestre qu'on regrette, dont on se rappelle la joyeuseté qu'il n'avait pas et cela d'un ton peu convaincu, le dimanche, devant cette tablée qui s'en contrefout et pire lorsque aux mariages, aux baptêmes, aux barbecues l'été on se rend compte aux sourires des plus jeunes qu'on piétinera toujours la même rengaine, avec toujours le même crissement de la terre sous nos meules antiques.
Et maintenant, allez travailler, disait-ll : achevez votre ouvrage, chaque jour ce qu'il faut pour le jour, comme lorsqu'il y avait de la paille. Et au septième jour, Il ajoutait, le peuple chômera.

 

Facing (extrait) / Sylvain Coher


avec l'aimable autorisation des éditions Joca seria, 72 rue de la Bourdonnais
44100 Nantes - France

Sylvain Coher est notamment l'auteur de deux précédents romans Hors saison et La Recette de Stein, parus également chez Joca seria.


Retrouvez des textes inédits de Sylvain Coher sur remue.net



Sylvain Coher / Facing
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