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la sortie de Bordj El Kiffan, près du front de mer, complètement
isolé, Le Bar de l'Etoile. Amas de tôles ondulées, parpaings,
le gros Slimane, le patron, astique les verres, il est 18h, l'ouverture.
Djillali, le videur, plie ses couvertures, il dort dans le bar
même.
Premiers clients, deux bières, le gros Slimane papote, arrivage
des pommes de terre du gouvernement. Arrivent trois autres clients
Rachid,
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Mokhtar et Lakhdar, trois larrons unis au couteau,
trio défonce de nuit.
C'est Mokhtar qui offre, il a piqué un gros portefeuille à
Riad El Feth, 3500 DA. La soirée sera longue, Mokhtar régale
ses amis, à boire, à boire !
Trois bières, histoire d'y voir clair, trois autres pour s'envisager,
et trois autres encore pour fonctionner normal.
Mokhtar est amoureux de Nedjma, au couteau, s'est saigné pour elle.
Mais Nedjma s'est mariée avec un émigré, partie en
France.
Mokhtar, 25 ans, chômeur, pickpocket, trafique de tout ce que tu
peux imaginer.
Lakhdar, 28 ans, musicien de châabi, vit à 24 dans 3 pièces,
oui madame.
Rachid, 22 ans, visage de fouine, glabres yeux de meurtre, vif au rasoir,
bagarres, Rachid 'La Peste', dort dehors, pas de famille, rien.
Mokhtar régale, Lakhdar a ramené du
kif pour ce soir, de chez le vieux Bouzid à Zemmouri, trois grosses
barres, 500 DA, prix d'ami. Lakhdar chômeur, vit de
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musique, mais avec ces islamistes, plus de boulot. Péché,
la musique, le Diable, Lakhdar lutte psychique, chôme, fume, boit
et rêve.
Rachid s'est débrouillé des cachets, 2 boites de Valium
et 3 d'Artane. Chez un psychiatre fraîchement installé, Bronx
el Oued. Rachid a demandé une consultation, il est entré,
cheveux haves, yeux meurtre, puant d'alcool à brûler. Le
psy, avenant :
- Asseyez-vous, que puis-je pour vous ?
Rachid s'est assis, l'a regardé dans les yeux, puis, doucement
a tiré sa longue langue sur laquelle une lame Gillette. Il la fait
rentrer dans sa bouche, serpent, puis la ressort, salace vipère
:
- Je veux deux boites de Valium et trois boites d'Artane,
fais-moi une ordonnance, tu seras mignon.
Les yeux meurtre.
Mokhtar, s'essuyant la moustache, la bière sifflant :
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- Ah, comme ça fait du bien, encore une tournée ! Si vous
aviez vous la tête du mec, l'avais flairé de loin, cinquantaine,
bien habillé, du beau linge. Je l'ai bousculé, oh pardon
monsieur, le portefeuille a sauté tout seul dans ma main, comme
je vous dis, là. Holà, Slimane, à boire, à
boire !
Débordé, le gros Slimane, le coup de
fusil, ils sont que trois à servir, lui, Djillali le videur, et
le petit Merzak 17 ans, le bar est déjà plein. A déboucher,
4 bières par-ci, 3 bouteilles de vin par-là. Vingt heures
quinze, Mokhtar, Lakhdar et Rachid discutent.
Rachid :
- Faut qu'on s'organise, à trois on peut faire une sacrée
bande, des coups sérieux, comme dans les films américains.
Mokhtar :
- Ouais, mais ils ont les moyens, les armes, tout ça.
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La tournée arrive, la bière mousse, Rachid :
- Les armes ? C'est rien, tu es naïf Mokhtar, aujourd'hui on est
en démocratie, on peut tout avoir.
Lakhdar, un peu éméché :
- Toi ? Tu peux te débrouiller des armes ?
Rachid :
- Oui monsieur, 5000 DA un Béretta, 200 le chargeur.
Tous écoutent, le verre en suspens, Rachid, doucement :
- D'ailleurs, j'en ai un sur moi.
Tous boivent, Mokhtar :
- Mais c'est dangereux, qu'est ce que tu vas faire avec ?
- De vrais coups, j'ai pas envie de moisir, je veux du fric, des femmes,
voyager, vous êtes content de votre misère, vous ?
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Nedjma traverse Mokhtar, la revoit en été, sa robe à
pois, ses jambes bronzées.
Lakhdar :
- Tu as une idée, quelque chose ?
- Oui, une poste de campagne, Sidi Moussa, chaque fin
de mois 21 millions, la paye des travailleurs. Deux convoyeurs, un agent
des PTT, du gâteau. Et aussi, les stations services, les petites
banques, les cambriolages...
Mokhtar :
- Oh tu te prends pour Al Capone ou quoi ?
Apre odeur de brochettes venant des cuisines, Mokhtar hume :
- Mmm, ça donne faim tout ça, on bouffe ? Oh Slimane, qu'est
ce qu'y a à bouffer là dedans ?
Le gros Slimane suant, le coup de fusil :
- Brochettes de viande, merguez, foie, loubia.
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Il prend la commande : trois loubias, deux douzaines de merguez, trois
douzaines de brochettes. Plus de bière, on se met au vin, trois
bonnes bouteilles. Rachid distribue sous la table, Artane, Valium, Mokhtar
largement allumé :
- Ah, les gars, si j'étais riche, je vous paierais
bien plus que ça. On serait partis en ville, les grands restaurants,
les boîtes, oui, tiens, le Triangle, parait qu'il y a de
ces femelles là-bas ...
Nedjma au couteau, Lakhdar
- Moi, mon rêve c'est de faire des disques, passer à la télé,
les galas, le public...
Rachid :
- Avec les barbus ? Terminé, la fête, Allah Ouakbar !!
Mokhtar, buvant, hoquet, éclate :
- Ils vont se faire pendre. Moi, je sais ce qu'il
me faut à moi, je sais que je suis musulman, c'est tout ce qui
compte. Le premier qui vient m'emmerder... Mais d'où
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ils sortent comme ça, barbus comme des rats, péchépéchépéchépéché
... ??!!
Lakhdar, aviné, près de 22h :
- Pourtant il n'y a rien de mal dans les textes châabi, pourquoi
tout est interdit, la musique, l'amour... ?
Rachid-la-peste, son arme à sa ceinture, jeune vipère, bien
pété, alcool, Artane, la bouche ouverte, bave et pense.
Orphelin, chez son oncle paternel, infirme, alcoolique, deux femmes, quinze
gosses. Un jour, l'oncle fout dehors Rachid, la rue à seize ans.
Les flics, le vol, le mal pour le mal, Rachid limite : à 18 ans
tue un gars, ample coup de rasoir, les boyaux sont sortis. Déjà
deux fois six mois de taule, vols agressions.
Rachid se souvient, sa mère, il avait 14 ans, il se souvient d'un
jour d'Aïd, frais soleil. Sa mère l'avait habillé,
parfumé comme un prince, elle avait déposé un baiser
sur son front, elle est morte deux mois après.
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Dans la fumée et le brouhaha, le gros Slimane, dans ses pattes,
les plats. Branle bas, merguez, loubias, encore trois autres bouteilles
de vin. On dévore, l'appétit ravive les forces, Mokhtar
:
- Il est onze heures, ça va fermer ici, faut qu'on finisse la soirée
ailleurs.
Petite bagarre, table à côté, Djillali le videur,
cogne de boeuf, fout dehors Brahim, taxieur, lunettes, ulcère.
Rachid :
- On va chez Tabessrassek, il ferme pas toute la nuit. On prend du vin
et vvtt, direction bord de mer, je connais un bon coin.
Le Bar de l'Etoile se vide peu à peu, le gros Slimane, aidé
de Djillali, rempile les chaises, nettoie les tables, les trois larrons
se lèvent.
Mokhtar règle tout, c'est lui qui régale, grand pourboire,
oui c'est ça, ciao, à bientôt Slimane. Titubant tous
les trois, surtout Rachid, les cachets, état
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complètement
latéral.
Ils montent dans la vieille R16 de Lakhdar, l'autoroute, la baie d'Alger
les étoiles. Lakhdar conduit au radar, tient le cap laborieusement.
Rachid relance, faire un coup et Alger sera à
nous, comme là, tu vois là-bas, toutes ces lumières
? Ils vivent bien ces gens là, c'est le fric, tout ça.
Ils arrivent en haut de la rue Didouche, 23h30, Tabessrassek, dépôt
blindé d'alcool. Mokhtar régale, il descend avec un cabas, revient avec six bouteilles.
Puis, ils changent de cap, c'est Rachid qui guide, le bon coin, vers l'ouest,
Staouéli, Lakhdar stationne près d'une petite crique, un
paradis. Ils descendent et s'installent contre les rochers, chancelants
d'alcool et de cachets.
Lakhdar a ramené un poste cassette, Rachid débouche les
bouteilles, Mokhtar commence à rouler les joints, les bourrant
jusqu'à la gueule. Ciel de lune, quelques nuages, beaucoup d'étoiles,
le ressac, la mer. Mokhtar traversé, Nedjma, au couteau.
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Rachid distribue les bouteilles, Mokhtar les joints, Lakhdar les cachets.
Le poste-cassette ne marche pas, Mokhtar, au couteau, commence à
le bricoler.
Perceptions sérieusement délabrées, fou-rires sans
arrêt, sans raison, tout le temps. Alcool, cachets, kif. Cachets,
kif, alcool. Kif, cachets, alcool.
Nedjma dans l'air, la mère de Rachid, le châabi de Lakhdar.
Mokhtar, s'essuyant les lèvres, revers de son vieux blouson :
- Dîtes moi, les gars, moi je crois en Dieu,
pas de problèmes, je fais le ramadan, mais ... les guerres, l'injustice
... Je comprends pas pourquoi Dieu Il donne pas un grand coup de pied
dans tout ce bordel ?
Lakhdar, tirant sur son joint, goulées goulues :
- Dieu est le Seul Savant. Lui Seul Sait. Faut pas trop se poser de questions,
c'est comme ça, Mektoub.
Rachid, vipère au point :
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- Dans ce monde y a deux races, les riches et les pauvres mecs comme nous.
T'as du fric, ça va, t'en as pas tu crèves, voilà
c'est tout. Qui c'est qui va à la guerre ? C'est les pauvres cons
comme nous, c'est pas les riches, t'as pigé ?
Le poste cassette hurle d'un coup, sous le couteau hasard de Mokhtar étonné.
Lakhdar :
- Les cassettes sont dans le cabas.
Mokhtar regarde les cassettes, Cheb Khaled, Cheb Mami, Hamidou, Idir,
Guerrouabi, Boney M.
Nedjma, au couteau dans l'air, Mokhtar :
- Qu'est ce qu'on met ? Donne-moi à boire,
donne-moi un cachet, donne- moi à fumer, ah que ma quille éclate
!
On s'anime, Lakhdar bourre une pipe de kif, odeur
d'iode, la mer. Tous tirent sur la pipe, en toussant, Rachid distribue
deux Artane et un Valium chacun. La totale,
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impossible de se relever, Mokhtar veut uriner, il rampe jusqu'à
un rocher, en retrait.
Urinant généreusement dans la mer, Mokhtar :
- Eh, les gars, vous croyez que Dieu va regarder un peu vers nous, un
jour ? La fortune, la gloire, vous croyez ?
Rachid affalé, le regard fixe vers rien :
- Faut compter sur soi, le reste vient tout seul.
Lakhdar, ravagé, rampe, poste cassette, dansante nébuleuse
devant ses yeux :
- Je ... mettre... musique.
Il met un siècle pour placer une cassette dans
le lecteur, la voix de Cheb Khaled sort en grésillant du poste,
c'est Kutché. Mokhtar hallucine, Nedjma et lui ont dansé
sur ce morceau l'été dernier, il hurle :
- Vive Dieu, vive Cheb Khaled, ah ça c'est
un mac, vous avez vu cette voix?!
Rachid vipère, peste regard au poing :
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- C'est de la merde, je préfère mille fois Cheb Mami.
Mokhtar, Nedjma, griffé :
- Qu'est ce t'as dit, répète ??
Rachid, froid marbré :
- Cheb Khaled c'est un pédé, Cheb Mami chante mieux que
lui, il écrase Cheb Khaled, il lui chie dessus, voilà.
Mokhtar, Nedjma, cachets, kif, alcool, Mokhtar régale
:
- Fais attention à ce que tu dis, mon petit.
Reptile, Rachid se relevant :
- Pourquoi je devrais faire gaffe ?
Mokhtar se relève, ils sont tous les deux à tituber debout.
Rachid sa main au ceinturon, le Béretta. Hagard, Mokhtar happe
et casse une bouteille, Béretta tire et rate.
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Tessons dans la main de Mokhtar, dans le ventre de Rachid.
Jusqu'à la garde.
Aziz Chouaki
Aziz Chouaki a notamment publié Les Oranges aux éditions
Mille et une nuits ainsi que L'Aigle aux éditions Gallimard.
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