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Au plus haut degré du sentiment
amoureux peut réellement être lié
un état d'affaiblissement intellectuel et de désarroi
corporel.
Robert Musil.
l avait pris le car des ouvriers des Marbrières, le car
de sept heures, c'est ainsi qu'il avait quitté le bourg.
Jusqu'à la ville, il fallait une heure à peu près.
Auparavant, il n'y était allé qu'une seule fois.
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Le car l'avait sûrement laissé descendre sur la place de
la Mairie. On avait dû lui parler dans le car, mais que lui avait-on
dit ? Il était resté seul sur cette place, puis sur un banc
de la place. Des policiers l'avaient aperçu et lui avait dit de
s'en aller.
- Vous ne connaissez personne en ville ? D'où venez-vous ?
Il leur avait répondu qu'il venait du bourg, mais eux, les policiers
déjà irrités, avaient su dire comment voulait-il
qu'ils sachent de quel bourg il parle.
Il leur dit enfin le nom du bourg.
Les policiers conduisirent le garçon dans une
maison basse. Il pourrait y dormir mais une nuit, pas davantage, car,
ensuite, il faudrait qu'il sache ce qu'il veut, il faudrait qu'il s'en
aille. La maison basse n'était pas très éloignée
de la Mairie. On lui montra un lit pour la nuit.
Il s'était très vite endormi.
Le lendemain, on l'avait réveillé à
six heures. Dans la précipitation des derniers rêves interrompus
par une main qui lui touchait l'épaule, il n'avait pas su reconnaître
l'endroit ; il avait d'emblée songé à la prison ;
les murs,
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autour de lui, murmuraient que le temps était venu.
La Maison des Frères donnait le lait et demandait qu'on disparaisse.
Il avait un peu d'argent. Il existait des hôtels près du
port qui ne lui coûteraient presque rien. Il avait remercié
et était parti en direction du port. Il avait demandé
son chemin à plusieurs occasions car la ville était déjà
très étendue.
Il avait enfin atteint ce port qu'on lui désignait
comme étant l'issue, le seuil de la fuite. Il avait regardé
la mer et les bateaux, sans plaisir. Ce qu'on lui avait dit était
vrai, il y avait, à l'entrée du port, de nombreux hôtels
ainsi que dans les rues plus loin.
Il en choisit un, au hasard et, le seuil franchi, rencontra la monstruosité
d'un chien qui, cependant, n'aboyait pas, mais était tenu au
collier par son maître. Celui-ci examina longuement l'inconnu,
en silence, avec cette attention démesurée que le garçon
avait craint de devoir un jour affronter.
Le garçon tenta d'expliquer qu'il ne désirait qu'une chambre
sans confort parce que
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- Pour combien de temps ?
Le gardien de l'hôtel partit d'un rire infernal dont son chien,
malgré l'invraisemblance de ce fait, fut également assailli.
Le garçon murmura qu'il ne savait pas, qu'il s'en irait dès
qu'on lui demanderait.
L'homme au chien ouvrit une porte. Le garçon
affirma avec difficulté que cela lui convenait très bien.
Il y demeura quelques jours, pendant lesquels l'impression
que désormais rien ne pouvait plus arriver retrouva le poids
qui, de toute éternité, avait dû être le sien.
Il prenait vers quatre heures après midi le seul repas de la
journée. Il mangeait dans le lit. Puis il sortait marcher jusqu'après
la tombée du jour. Il se retrouvait souvent au bout de la jetée.
Lorsque l'argent fut presque entièrement dépensé,
pour en avoir encore un peu, il fallut travailler. Mais les commerçants
lui dirent que non, ce n'était pas possible, les affaires marchaient
mal. Il pouvait repasser dans quelques semaines. On lui dit aussi que
s'il lui restait un peu d'argent, il pouvait
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acheter un billet de bateau. Là-bas, il trouverait du travail,
c'était certain. On lui dit dans le Sud, si on le pouvait, on irait
nous aussi, la vie y était plus facile. De l'argent, il y en avait
juste assez.
Il attendit deux jours dans la chambre, passés
à dormir. Sur le chemin de l'embarcadère, il se reprocha
de n'avoir pas salué le gardien de l'hôtel.
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La ferme semblait maintenant plus vaste. Chacun jouissait d'un peu
plus d'espace pour vivre. Elle, mise à part. Le frère,
en fuyant, avait tout emporté. Pour elle, il n'y avait plus de
sol dans la maison, plus d'air, il n'y restait plus rien.
Le père disait que c'était bien, le travail supplémentaire
occupait l'esprit de sa fille.
Il n'était pas inquiet de sa fatigue, c'était ce qu'il appelait
un bon signe.
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Peu à peu, on oublia pourquoi le travail devint subitement plus
lourd, il
devint ce qu'il avait sans doute toujours été, on oublia
qu'un jour on avait eu un fils. Je me demande si la mère a jamais
pu l'oublier ? Lui ne s'était jamais soucié de cela, on
n'en parlait pas. Pour son mari et pour la peur, elle l'avait peut-être
oublié.
C'était à la fille de préparer
le repas du soir. Il se prenait en silence. Pour lui, ce silence n'était
rien que du repos, mais il se disait parfois que c'était elle
qui aurait dû s'en aller en emportant "toute la saleté
qu'elle traînait après elle".
Les mains de la jeune fille s'essayaient à
saisir les plats et les couverts qui se sauvaient au fond de l'eau savonneuse
du bac, à les frotter à l'aide d'un tampon de limaille
qui n'aurait épargné aucune chair humaine. Au-dessus de
l'évier, dans l'enfoncement du mur, il y avait une petite fenêtre
à travers laquelle elle regardait parfois et qui n'était
plus à cette heure qu'un trou sombre dans le mur.
Longtemps le travail s'était exécuté
selon un ordre coutumier où rien ne
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se produisait qui ne fût désespérément éprouvé.
Personne n'aurait pu dire que la mort avait trouvé dans la ferme
de Willendorf quelqu'un qui l'attendait impatiemment.
Les journées de la jeune fille avaient leur
précision, leur rythme qui semblait pouvoir épargner la
raison. Dès que le travail lui en laissait le temps, elle allait
s'asseoir sur le banc, dans la cour de la ferme. Si la mère avait
besoin de son aide, elle appelait la jeune fille malgré l'hésitation
qui depuis longtemps s'était emparée d'elle. Elle était
souvent contrainte de répéter plusieurs fois le nom pour
être entendue. Il lui arrivait même de sortir dans la cour,
d'avancer jusqu'à ce qu'elle fût à portée
de main, comme si les mots avaient en somme perdu tout pouvoir. La mère
ne lui demandait pas à quoi elle pensait dans la cour, tout ce
temps. Elle croyait savoir et cela l'inquiétait de voir la jeune
fille ainsi perdue. Elle ne pensait à rien cependant. La jeune
fille ne pensait à rien dans la cour.
Après que son frère eut été chassé
de la maison, elle l'avait vu entrer dans la forêt par le chemin
de Trab. Depuis, elle n'avait rien su de lui, elle n'avait
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gardé au fond des yeux que ce départ vers les Marbrières.
Jamais rien ne survint qui pût laisser croire que le temps avait
passé. L'identité eût même été
parfaite s'il n'y avait eu cette ombre indiscernable qui depuis lors
s'éloignait sans cesse, sans jamais s'effacer, sur le chemin
de Trab.
Parfois, elle portait la bassine de zinc jusqu'au
fond de la cour. Elle le faisait sans rechigner. Elle étendait
le linge sur la corde, les mains glacées d'eau dans le froid
de ce pays. Elle étendait les draps devant elle, elle les faisait
glisser sur le fil comme si c'était des rideaux de froid. Elle
disait à voix basse "qui croirait que j'aie jamais connu
l'été".
Bien qu'elle détestât cela, elle devait
parfois aller au bourg. Elle y rencontrait des visages oubliés
qui parlaient entre eux du départ de son frère. Ce qu'elle
entendait était autant de mots qui voulaient tirer de l'impuissance
à donner la mort un plaisir sans mesure.
Puis elle fut prise par la fatigue des jours qui ne
voulaient pas finir. On entendit dire qu'elle était fille à
se fatiguer vite mais on lui donna un peu
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moins de travail. L'inquiétude du père ne fut pas immédiate.
La mère en revanche demanda qu'on lui laissât plus de temps
à elle. Depuis la cour, à travers les portes ouvertes sur
les champs du père, la forêt. Rien de plus.
C'était la mère qui désormais exécutait
le travail de sa fille, la basse-cour exceptée. De cela, la jeune
fille voulait bien s'occuper. La mère dit qu'elle restait longtemps
dans l'enclos, qu'elle-même s'y rendait parfois pour interrompre
les heures passées là, inutilement. Cela la rendait triste
de ne pas comprendre. Elle lui disait d'aller se reposer dans la chambre,
mais la jeune fille retournait s'asseoir sur le banc de la cour.
Pendant le repas du soir, le père disait souvent n'en plus pouvoir
de travail. La mère demeurait alors silencieuse. Lorsqu'ils demandaient
à leur fille comment elle se sentait, elle répondait toujours
que mieux.
Il arriva cependant que la mère la trouve évanouie
près du grand portail. Elle n'en parla pas au père, pas
plus qu'au médecin. Cela s'était produit trois fois après
deux années.
La chambre de la jeune fille était étroite
et longue comme un couloir. Elle
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restait au lit plus longtemps maintenant. La mère venait souvent
près d'elle lui parler, or à dire il n'y avait pas grand-chose.
Il pouvait arriver que les deux femmes restent l'une et l'autre à
se taire, des heures.
Le père aurait aimé que la mère
parle de Pierre à sa fille. C'était un jeune ouvrier agricole
qu'elle avait peut-être connu lorsqu'elle allait encore au bourg.
La mère, elle, ne voulait pas lui en parler.
Le médecin du bourg était parti. Remplacé
par un jeune qui n'était pas d'ici, on hésita à
lui parler d'elle.
Elle parvenait à quitter la chambre quelques
heures dans la journée, qu'elle tenait à tout prix à
passer sur le banc de la cour. On accepta. Lorsque le froid devint vif,
on l'enveloppa de couvertures. À Willendorf, le temps était
en deux morceaux.Le temps du lit, et l'autre, celui du banc dans la
cour, un temps perdu à suivre l'ombre du chemin de Trab.
Elle mourait lentement mais elle n'était
pas malade. L'idée de la maladie la faisait même sourire.
À la ferme, ce n'était plus possible.
Le père ne pensait plus qu'à la
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marier, parce qu'il était clair que sans cela Willendorf tout
entier eût été enseveli sous la faute de cette fille.
Il pensait être juste en choisissant un mari pour elle puisqu'elle
n'en avait pas la force. Il dit qu'il fallait un homme qui sût
tenir la ferme. Il avait pensé à Pierre. Il en parla à
sa fille.
En effet, c'était bien pour le père, un jeune ouvrier
pouvait l'aider, obéir sans trop protester. Il vivrait près
de lui, sous la main pour ainsi dire. Elle trouva drôle que
les choses s'arrangent si bien. Elle dit pour finir que ce serait
mieux encore si le père épousait Pierre mais que malgré
cela elle voulait bien de lui. Le père s'était levé
de table et l'avait giflée après que la mère
eut crié non.
Le mariage fut célébré à la fin de l'été
à l'église du bourg. Il y avait là le père
et la mère, la mère de Pierre, l'oncle, des habitants
du bourg qui ne l'avaient plus vue depuis longtemps. On disait qu'elle
avait la maladie. On essaya d'en voir les traces sur son visage.On parla
à part soi de l'absence du frère à ce mariage.Elle
ne retourna plus jamais au bourg. Elle disait que c'était bien
que le mariage eût été la dernière façon
d'entendre parler du bourg, bien
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qu'elle eût préféré le savoir détruit
par la guerre.
Elle ne quitta plus ce côté-ci de la
forêt.
Ils couchaient dans la chambre étroite et
longue comme un couloir. Pierre lui fit un enfant dans les premiers
mois du mariage.
Depuis la ferme, le chemin traversait la forêt,
le chemin de Trab. Elle disait que naguère des enfants chassés
par la faim avaient vu des choses folles en traversant le pays et s'étaient
donné la mort pour ne pas les oublier. Elle disait que la forêt
était leur descendance.
Elle retrouva un peu d'activité. Elle s'attacha
à son travail de mère comme si l'enfant était
celui d'une autre femme, sans négliger aucune attention cependant.
Elle était assise sur le banc de la cour. Elle était
belle assise là. Le mari l'avait remarqué avant d'oublier
sa présence sur le banc.
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Là-bas, dans les Marbrières, on s'en
allait guetter les petites nuits de six heures qui disaient que
c'était proche, qu'on n'avait plus le temps. On allait s'entendre
crier de la montée du noir, on menaçait la lune de
lui manger les pieds.
Patrick Cahuzac
Patrick Cahuzac a notamment écrit Parole de singe ainsi
que L'énergumène, parus aux éditions Gallimard.
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