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Je
suis jeune, et c'est le bon vin que je préfère.
La beauté, le vin pur, c'est ce que je préfère.
Ce monde déclinant me parait un désert.
C'est donc l'ivresse et le déclin que je préfère.
Omar Khayyam, Quatrains.
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On sait que le gosse aimerait le dire à tous
ceux qui passent sur le trottoir, revenant du Bar du Centre ou s'y rendant,
avec leurs jambes valides, leurs pieds valides, à tous, arpenteurs
des rues de Saint-Fons, il aimerait bien le dire ce mot d'entrez, entrez
à la Pension des Platanes, buvez un verre et réchauffez-vous!
C'est qu'il aimerait ça, lui, voir ça, les foules saint-foniardes
rassemblées et courant, Nationale 7, vers la Pension des Platanes,
pour s'offrir avec leur argent frais, un verre après l'autre et
un autre encore, tant et si bien qu'il ne suffirait pas à Mamidou
de ses deux mains, mais trois, mais quatre, pour abreuver le monde. Sans
parler des billets de tombola. La caisse remplie de Mamidou, et non pas
vide. On sait qu'il aimerait voir ça aussi bien que nous tandis
qu'il baigne dans le soleil de midi en hiver, là-bas, près
du pas de la porte avec les deux platanes.
Il s'agit de composer un ensemble urbain, constitué
par la place des Quatre-Chemins et la place Roger Salengro reliées
par la rue Charles Plasse,
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bien identifié, cohérent et représentatif de la centralité
communale. Cet espace devra favoriser la diversité des usages sociaux,
la convivialité et l'appropriation par l'ensemble des habitants
de la ville.
Depuis une heure, il est assis là, tout emmitouflé
dans son vieux manteau bleu, à l'endroit où nous l'avons
déposé. Il a un verre devant lui, sur la table.
C'est à nous de faire ce travail-là, après que Mamidou
est allée dans sa chambre pour l'habiller, de le porter hors de
la chambre, de le descendre ensuite près des deux arbres, s'il
fait beau. De le laisser à côté du comptoir. S'il
pleut. C'est un travail qui ne nous pèse pas.
Dans le soleil froid, le gosse aujourd'hui s'agite
plus que d'habitude. Tout à l'heure, il a crié "À
la confiance, chausseur conseil pour tous!". Le nom du magasin
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qui
se trouve en face de nous. Comme ça, sans raison. On n'a pas bien
compris ce qu'il voulait dire, en criant ça. On a tremblé
un peu mais ça n'était pas visible. Mamidou est allée
voir, près des deux arbres. Le gosse a demandé une cigarette.
C'est notre dernier arrivé à la pension.
Pension des Platanes. Saint-Fons. Vallée de la Chimie. Il doit
avoir vingt ans à peu près. C'est écrit sur son visage
encore ferme, encore beau. Ici, on l'aime tous comme un fils.
Il y a six mois, quelqu'un est entré dans
la pension. Il disait qu'il avait parcouru Saint-Fons de long en large.
Il n'avait pas trouvé de chambre où dormir. Il avait bien
traversé le pont de Rhône-Poulenc, sur les rails, et laissé
à droite le chemin de Saint-Gobain et le MIFI, comme dit le panneau
planté là. Laissés à droite aussi le bâtiment
de Vanilline extra pure et la gare des voyageurs. C'est vers la place
de la mairie qu'il avait marché, la rue Plasse, rue de la place,
tant on ne sait si c'est place
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ou rue qu'il faut dire, avec son drapeau
français. Il avait évité les camions fous qui se jettent dans la Nationale 7 en prenant leur élan
le long de la rue Plasse, justement, où se trouvaient un hôtel
de ville, oui, un hôtel de police, oui encore, un hôtel pour
les livres et un hôtel pour le Seigneur. Il avait vu tout ça
mais un hôtel pour dormir ?
En allant vers le carrefour, il avait remarqué les boutiques à
vendre, à louer, déjà badigeonnées de blanc,
le terrain vague avec son grand panneau annonçant les futurs Balcons
d'Alice, le bâtiment du coin, aussi, qu'on va détruire. Il
n'avait pas voulu entrer chez les flics, tout de même, pour avoir
un lit et l'église sur la place Plasse était fermée
à clef. Un mot à lui, ça, place Plasse. Au lieu de
place Salengro.
La Nationale 7, après le Carrefour des Quatre-Chemins, remonte
vers le périphérique de Lyon. C'est par là qu'il
avait pris, avant de revenir sur ses pas, par là, aussi, qu'il
avait entendu dire "les Clochettes, c'est l'enfer", dans son
dos.
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Enfin, à cette femme au visage rouge sortant de chez le vendeur
de journaux, il avait demandé si elle connaissait un hôtel
à Saint-Fons. C'est extraordinaire, avait-il dit.
Elle avait répondu que non. A sa connaissance, il n'y en avait
pas. Peut-être fallait-il qu'il entre dans Lyon. Au-delà
du périphérique, devant le porche de l'hôpital psychiatrique,
croyait-elle se rappeler. Mais à Saint-Fons. Non.
Le gosse n'avait pas voulu écouter la femme au visage rouge. Il
avait continué de chercher, avec son sac au bout du bras. Seulement,
il commençait à sentir la fatigue.
Après deux heures de marche en rond, il avait aperçu la
pension, derrière les deux platanes, à cent mètres
du carrefour pourtant, comme un petit café avec l'inscription chambres
à louer toute passée sur le mur noir. C'était lui.
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La place Roger Salengro devra participer à la centralité
communale en étant complémentaire des autres espaces publics
majeurs de la ville. Pour ce faire, la notion et la perception de la centralité,
essentiellement axée sur le commerce aujourd'hui en déclin,
devront être orientées sur d'autres référents.
Notre gosse de vingt ans qui arrivait de Pau, en
Béarn. Il disait qu'il allait travailler sur la zone transitaire
n°3 de l'usine Rhône-Poulenc, là-bas, de l'autre côté
du pont. Ce n'était pas un travail trop difficile. On connaissait
bien les zones transitaires, à la Pension des Platanes. Mamidou
n'avait pas voulu lui donner tout de suite cette chambre qu'il demandait
pourtant. La seule chambre libre était en travaux, mais il a dit
que vraiment, ça ne faisait rien. Alors, Mamidou est montée
avec lui. Il manquait une vitre à la fenêtre de la chambre.
Le gosse croyait que, simplement, la fenêtre était ouverte.
Mais non. Pourtant, une heure plus tard, le fils de Mamidou est monté
poser quelque chose comme une nouvelle fenêtre dans la
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chambre. Le gosse a remercié.
Là-haut, il y a la table et le lit avec ses draps de Nylon jaune
pareils aux nôtres. De sa fenêtre, il peut voir les hautes
cheminées de l'usine Rhône-Poulenc.
Le travail l'a pris. On le voyait le soir pour le souper que Mamidou nous
préparait. Il aimait raconter ses journées dans la zone
transitaire de l'usine Rhône-Poulenc et, souvent, le gosse, après
souper, allait marcher dans les rues vides de Saint-Fons, jusqu'au pont
sur les rails. Il aimait bien regarder l'usine tout illuminée,
la nuit, et les trains.
Mais après trois mois, il y eut ces premières
difficultés à poser le pied droit sur le sol. Des aiguilles
dans le pied, disait-il. Les médecins du travail n'ont rien vu.
Même, un rapport des médecins du travail qualifiait notre
dernier arrivé de beau
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simulateur.
Ensuite, il y eut les blâmes et la faute grave de ne pas marcher
droit sur les passerelles de la zone transitaire n°3.
Voilà.
On le renvoya chez nous, à la pension, en fourgonnette bleue. Le
gosse boitait quand il passa la porte. C'était avant le commencement
de la métamorphose du pied. Là-bas, ils ne voulaient plus
de lui.
Nous, si. Mamidou la première qui le prit dans ses bras, qui monta,
un peu plus tard, le souper dans la chambre du gosse. On ne comprenait
pas ce qu'il avait au pied. Le médecin de la place Salengro non
plus ne devinait pas ce que c'était cette maladie. Il ordonna des
examens à l'hôpital de Lyon. Le gosse paya avec ce qu'il
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avait d'argent.
Maintenant que le médecin ne vient plus, on a tous, ici, le loisir
de contempler ce pied rouge, crevassé, où les ongles ont
presque disparu. On dirait un visage, tandis que le visage du gosse est
depuis longtemps creusé par la douleur de ne plus pouvoir arpenter
les passerelles de le zone transitaire n°3.
La place des Quatre-Chemins sera traitée en espace de flux piétons,
dégagé de tout obstacle, n'autorisant pas d'appropriation
par un groupe social, tout en ménageant la possibilité de
brèves rencontres et de discussions informelles à l'écart
des circulations.
Par instants, le gosse regarde à l'intérieur
de la pension où sont accoudés les trois hommes au comptoir
de Mamidou. Pas un seul ici qui possède un travail mais
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on parle entre nous. Des uns, des autres. On se donne ce qu'on a. Mamidou,
elle, derrière ses lunettes épaisses, donne sa gentillesse
avec les verres qu'elle sert. A Fred. A Louis. Et, par instants, non, au
contraire, c'est vers les passants du trottoir qu'il se tourne.
Alors, dans son il à lui, il doit y avoir
la lueur maligne d'un enfant voulant faire croire qu'il s'en passe de
belles, Pension des Platanes. Il doit sourire à tous ceux qui passent
et c'est un néon jaune et bleu, piqué d'un peu de rouge,
qu'il aimerait avoir à la place des yeux. Sa publicité à
lui. Pour qu'ils entrent.
Car si ils entrent, c'est fait. Ils boivent leur verre de blanc et voilà
qu'ils ne peuvent pas résister au visage de Mamidou quand il s'ouvre
pour dire, ici, demain, c'est tombola. Mamidou sait montrer le sourire
qu'il faut pour ça.
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Alors, ils donnent la pièce de dix et ils
peuvent bien espérer, avec le billet qu'ils tiennent, emporter
une carte postale avec le Sacré Cur ou un morceau de coquille
d'huître. Si ça leur chante. Qu'ils déposeront sur
toutes les tables misérables du monde, parmi les vieux trophées
des tombola passées. Pension des Platanes. Saint-Fons. Vallée
radieuse de la Chimie. Comme ils disent.
Sur l'îlot des platanes, le concepteur sera appelé à
faire des propositions de principes d'organisation du bâti et des
espaces compris dans la deuxième tranche qui permettent de composer
un espace public, la future place des Quatre-chemins, à la jonction
des deux trames qui ne soit pas un espace résiduel entre les constructions,
mais qui réunisse toutes les composantes d'une véritable
place publique (forme et dimensions identifiées, effet produit
harmonieux,
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Mais on est seuls encore autour de Mamidou qui fait tourner la roue qui
grince un peu. Il y a longtemps qu'on ne l'a pas fait marcher, dit-elle.
Et déjà, Mamidou se mord la langue pour avoir dit marcher
tandis que le gosse ne pose plus jamais le pied droit sur la terre.
On se regarde. On ne sait pas quoi dire à Mamidou sinon que le
gosse n'a pas entendu.
Il est là-bas, dehors, dans le soleil d'hiver, avec son pied bandé
qui repose, sur lequel on s'est tous penchés cent fois. L'hôpital
ne veut pas de ce pied rouge, enflé, qui ne peut plus toucher la
terre sans lancer dans la jambe des douleurs qui renversent.
Notre gosse n'a plus d'argent.
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Mais il ne doit pas savoir pour qui tournera la roue de la tombola, demain.
C'est notre secret à nous, les hommes valides de la pension, notre
lamentable secret qui nous fait parler bas et sourire si piteusement,
près du comptoir.
Le concepteur tentera également d'exprimer l'identité
et l'histoire de la commune en s'appuyant notamment sur l'intégration
de monuments comme la "croix de Saint-Fons" et une éventuelle
oeuvre d'art associée à une fontaine.
On ne prépare pas les armes. On ne demande
pas justice pour tous les hommes bientôt sans pieds. Mais on graisse
le cur de l'axe sur lequel va cette roue car on ne voudrait pas entendre
le grincement, non, on ne voudrait pas entendre ça le jour venu
où ça tournera car le grincement pourrait avoir sur notre
bonne volonté l'effet le plus néfaste et notre bonne volonté
devenir soudain volonté mauvaise et notre tombola pour le gosse
devenir soudain le tombeau de ceux-là même qui croient
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pouvoir nous enterrer vivants.
Par souci de complémentarité avec la place des Quatre-Chemins,
dédiée aux flux et aux commerces, la place Salengro devra
offrir davantage de possibilités de repos et de calme, tout en
permettant les rencontres entre personnes de milieux culturels et sociaux
différents.
Patrick Cahuzac
Ce texte
a été publié dans l'ouvrage collectif
Lyon, ville écrite, paru
aux éditions Stock en 1997
Patrick Cahuzac a publié Parole de singe et L'énergumène
aux éditions. Gallimard
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