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Faites pousser sans moi vos
moissons fantômes. Moissonnez sans moi vos
lauriers de carton. Pavanez-vous sans moi dans le vide cosmique.
Mais sans moi, sans moi!
Édouard Kouznetsov
Journal d'un condamné à mort
ans doute ce désir de partir, de quitter mon pays et ce qu'il
me restait de famille était-il insensé!
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Mais je n'imaginais pas alors commettre un crime si épouvantable.
Non, je puis vous l'affirmer sans hésiter, je ne voulais pas
causer de tort à qui que ce fût. Ce n'était pas
insulter ma terre, me figurais-je en ce temps pas si lointain de mes
préparatifs, que de songer à vivre sous de nouveaux climats,
plus propices, disait-on par ici, plus sucrés, et d'accomplir
enfin ce voyage dont tant de mes proches avaient en vain rêve!
Croyez-moi, je n'ai pas cherché à convaincre quiconque
de me suivre, mais que je reste au village, ça non! c'eût
été me condamner moi-même à une fin trop
rapide et peu recommandable.
Vous me demandez d'où m'est venue cette envie
de fuir et je m'aperçois que mes réponses vous laissent
insatisfaits. Mais c'est que le désir de partir est né presque
en même temps que moi et c'est à mes dépens qu'il
a grandi tandis que je conservais cette toute petite taille que vous avez
certainement remarquée : oui, c'est ainsi, je l'ai nourri, l'ai
rendu intraitable et, dans mon for intérieur, rien n'a pu résister.
C'est vous dire comme il m'est difficile de faire la part des choses et
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d'introduire ce satané esprit d'analyse, que vous exigez, dans
une affaire aussi charnelle. Toutefois, je puis vous confier que mon obsession
de gagner l'étranger, aussi ancienne soit-elle, remonte à
ce nom d'Albeterre que mes parents et grands-parents citaient souvent
dans leurs conversations les plus secrètes, qu'il ne m'était
pas permis d'entendre mais que j'écoutais cependant, l'oreille
dressée, du fond de ma petite caisse en bois où ma vie d'être
humain récemment débarqué s'accomplissait. "Albeterre!
Albeterre!" chuchotaient-ils en choeur. "Nous y trouverions
du pain, et peut-être des fruits et, qui sait? de la viande!"
Et ces mots produisaient en moi, malléable enfant de six mois toujours
affamé, de si violents effets que j'étais désormais
incapable d'avaler notre soupe où trempaient, pour tout aliment
solide, quelques pelures d'oignons.
L'esprit d'un enfant est un monde bien étrange,
mais le mien ne me semblait pas mieux disposé qu'un autre à
chérir ce nom d'Albeterre davantage que celui de mon propre village.
Et vous connaissez l'infernal patriotisme des enfants! Aussi,
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permettez-moi de fixer l'origine de ce que vous appelez ma tentative de
fuite dans le plus obscur recoin d'un intestin désert. C'est au
sein même de ce système digestif d'ordinaire plus impeccable
qu'un intérieur japonais que germa ma passion du voyage.
Mais, outre cette lourde famine qui a fait de moi ce
que je suis, s'étaient développés parmi notre communauté
de très fâcheux comportements, m'a-t-il semblé. Ainsi,
j'avais cinq ans lorsque je découvris pour la première fois
le terrible abattement qui régnait sur le village : les hommes
marchaient à tout petits pas, tête ployée, dos voûté,
oreilles sourdes. Il suffisait donc, me demandai-je, de suspendre un instant
nos cris d'enfants pour se laisser happer par l'ennui et la désolation
? Albeterre! Albeterre! invoquai-je silencieusement. Tous mes camarades
de jeu avaient repris leur course à travers le village sans tenir
compte de ce dont nous avions été frappés. Mais j'en
fus incapable et mes cavalcades de jeune sauvage s'arrêtèrent
là.
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Sans bien comprendre ce que je décidais, je me mis à fouiller
l'étonnant caractère de notre population.
Puisque ma mère était morte depuis peu, j'interrogeai
mon père, l'instituteur. Je m'approchai de la chaise inconfortable
sur laquelle il avait l'habitude de rester assis des heures durant à
ne rien faire, et j'osai une question sur la prostration de nos concitoyens.
Mon père ne fut pas peu surpris par mon audace et il me le fit
savoir sans tarder en frappant du talon de sa botte le plancher de notre
maison, deux coups brefs et sonores qui auraient dû me faire déguerpir
comme à l'accoutumée. Mais devant mon insistance, il fondit
en larmes en lâchant ce mot de renégat qui, vous le savez
bien, induit sous nos climats un nombre infini d'insinuations particulièrement
graves.
Je fus consterné mais, considérant que
mon père devait être lui aussi très atteint par la
disparition de ma mère, je choisis de l'éviter désormais.
Il ne me restait qu'à tenter de découvrir par moi-même
ce qui désespérait tant de mes compatriotes. Je
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devins, je l'avoue, un parfait petit espion qui sut fort bien se dissimuler
afin de saisir une piste, quelle qu'elle fût, qui pût lui
permettre de comprendre un peu mieux. Mais les visages ne me livrèrent
qu'expressions figées et regards vides, de la crainte mais point
d'explication. Et si hommes et femmes se battaient souvent entre eux,
dans nos ruelles, ce tempérament ne cessait d'être démenti
par l'extrême lassitude qui dominait leurs combats. Ils se battaient,
oui, cruellement même, mais sans y croire.
C'est dans ces circonstances que je conçus
très secrètement le projet que vous savez. Albeterre était
alors mon unique consolation devant l'affligeante morosité de notre
petit bourg. Je me grisais dans mon coin, tombant en pâmoison quand
j'apprenais la disparition de l'un des nôtres, car je ne doutais
pas que celui-là était parvenu à gagner la cité
de mes illuminations. Imaginerez-vous ma stupéfaction quand je
vous dirai qu'il m'a semblé reconnaître hier, parmi les ombres
que vous tenez enfermées dans l'entrepôt, quelques-uns de
mes voisins disparus ? Ce serait
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en effet une terrible désillusion pour moi s'il en était
ainsi. Quoi qu'il en soit, je songeais beaucoup à cette ville,
non plus sous la seule emprise de mon estomac vide, mais avec cette jeune
puissance naissant dans mes bras ; car loin d'être satisfait de
l'engourdissement qui régnait sur le village, j'aspirais à
de vrais travaux fraternels grâce auxquels je devais contribuer
à consolider les fondations de cette Albeterre, refuge des renégats
pensais-je alors.
Vous avouerai-je que je me surpris à croire
à l'incroyable ? Ainsi, ma mère n'était plus morte
mais elle avait bel et bien fui notre village, notre effrayant petit village,
en dissimulant son départ vers Albeterre sous une sombre mascarade
qui avait réuni la moitié de notre communauté, au
cimetière d'abord puis autour de longues tables dressées
dans la grange. Ce simulacre de mort, me dis-je, avait été
l'occasion de comportements très dégoûtants. Nos concitoyens
qui sont, entre parenthèses, de véritables amateurs de scènes
macabres, avaient célébré à leur détestable
manière ce qu'ils appelaient "l'inexorable triomphe de la
mort". Ils avaient
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bu plus que de coutume et, l'ivresse aidant, leur vulgarité n'avait
rencontré aucune limite. Les visages ruisselant de sueur, les bouches
prodigues d'insanités lancées comme autant d'hommages posthumes,
les mains sales grattant les plats offerts par mon père, cela je
ne l'oublierai pas de sitôt.
"Loulou!" m'apostropha, un an plus tard, Pamela ma marâtre.
"Si tu m'aimais un peu, je te donnerais des bonbons." Pamela
avait des poches sous les yeux et, malgré sa relative jeunesse,
un esprit très corrompu. Depuis l'apparition de Pamela sous notre
toit nous mangions en effet beaucoup mieux, mais l'affaire des bonbons
m'ayant en somme retourné l'estomac, je ne touchai plus à
rien et me demandai, en revanche, d'où provenait cette abondance
de nourriture. Les honnêtes gens continuaient de mal manger, je
ne pouvais pas l'ignorer mais je n'avais pas encore deviné l'existence
de ce commerce très singulier qui liait Pamela à certains
d'entre vous, Messieurs, quoique je la tinsse déjà, instinctivement,
pour une femme peu scrupuleuse.
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À cette époque de ma vie, déterminante dans l'affaire
qui nous concerne, je tentai mes premières incursions en solitaire
dans la forêt qui borde notre village sur sa face ouest. Et je
puis vous dire ceci : au cours de ces fréquents séjours
en forêt, mon dessein de gagner la ville que vous savez prit sa
forme définitive ; là, je grimpais dans les arbres et
il me semblait distinguer au loin les toits d'or et de vermeil, les
collines nues, le bleu d'un ciel nouveau ; sans doute songeais-je d'une
manière encore abstraite au moyen de rejoindre ma mère
enfuie vers Albeterre, mais j'y songeais cependant, jour et nuit.
Je me mis bientôt à fureter partout,
dans le sous-bois d'abord, et puis plus avant parmi les arbres. Les chemins
de traverse me tentèrent tout particulièrement, et je dois
avouer que la grande solitude de ces sentiers broussailleux me convint
à un point que je saurais dire sans me trahir. Sachez seulement
qu'envisageant l'existence qui m'attendait parmi les miens, je détalais
invariablement vers la forêt. C'est ainsi que, jour après
jour, je découvrais l'existence d'un réseau de chemins forestiers
qui
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me conduiraient, je voulais y croire, vers les feux du couchant.
Cette découverte eut d'extraordinaire conséquences : je
cessai vite d'être tout à fait dupe de vos agissements.
C'est ainsi que je ne pouvais plus souscrire aux tristes poèmes
que vous affichiez si souvent à nos portes, où il était
proclamé qu'il n'existait pas, sur cette terre, d'autre village
que le nôtre. J'ignore encore quel était votre but mais
enfin je ne pouvais plus vous suivre puisque j'étais certain
d'avoir aperçu, dans mes courses vers l'ouest, un village, certes
semblable au nôtre, aussi sombre, humide et sale, mais tout imperceptible
que fût la différence, ce n'en était pas moins un
"autre" village. Deux n'est pas un, vous ne me contredirez
pas, mais que tenterez-vous alors contre cette promesse d'infini que
le chiffre deux nous apporte irrévocablement ?
Quant à moi, je vous avoue que le délabrement
de notre vie communale m'était, à cet âge de dix ans,
devenu odieux : vous, les véritables maîtres de notre petit
bourg, ne songiez qu'à ruiner les meilleurs volontés en
répandant partout vos
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sinistres mensonges : vous appuyant sur la terrible affirmation de notre
solitude sur terre, vous encouragiez en chacun de nous ce qui s'y trouvait
de plus bas : d'un homme qui aimait la merveilleuse texture de l'alcool
vous faisiez un ivrogne, d'une danseuse vous tiriez une putain d'un mélancolique
un insatiable cafard à votre solde. C'est ainsi, inexplicable au
fond, mais votre présence parmi nous a causé plus de dommage
encore que cette interminable famine dont je vous soupçonne un
peu d'être la cause.
Vous me demandez une nouvelle fois pourquoi j'ai depuis
si longtemps rêvé d'aller vivre là-bas, mais que ferez-vous
de mes raisons quand vous savez tout cela mieux que moi-même ? La
crasse, la méchanceté et l'hébétude régnaient
sur nous tandis que vous défiliez dans nos rues, assis sur vos
ânes, bien mis, chapeautés et grassouillets, clouant partout
ces affichettes de papier où étaient imprimées vos
inspirations quotidiennes. Or, c'est à la complicité et
à l'admiration que vous exigiez de chacun d'entre nous que je ne
pouvais plus entièrement adhérer. Comme je
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doublais le cap de ma onzième année, le désir de
partir fut si pressant que je conçus enfin le moyen de me soustraire
à votre fantaisie.
Le petit emploi de maçon que j'occupais depuis peu me laissait
assez de loisir pour réfléchir utilement à la meilleure
manière de vous fuir. Mais il faut que vous sachiez comme il
était difficile de mêler l'esprit pratique à ce
rêve de vivre là-bas, car Albeterre n'était pas
seulement un lieu à atteindre, non ; j'entretenais avec elle
des relations bien plus complexes qu'il vous sera, je crois, impossible
de comprendre.
Ainsi admettrez-vous que cet endroit où je
ne suis jamais allé pût être à mes yeux ma seule
terre natale véritable ? Croire n'être pas encore né,
sans doute est-ce là quelque folie, je vous l'accorde, mais je
ne peux m'empêcher d'y voir l'inévitable conséquence
de votre présence dans ce village. Car, Messieurs, il faut considérer
que vous jouissez d'une enviable santé et vous avez belle apparence
quand vous allez sur vos ânes, n'hésitant pas à glaner
parmi nos femmes les fruits de vos charmes
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indéniables, tandis que nous-mêmes errons dans les rues,
chaque jour plus chétifs et plus faibles, affamés, certes
mais étonnés davantage encore. C'est que vous nous offrez
sans compter l'image de ce que nous ne sommes pas, n'avons jamais été
et ne serons jamais. Et cette indigestion d'"être" produit
chez nous de terribles ravages. Nous en sommes réduits à
douter de notre propre consistance et certains vont jusqu'à se
convaincre qu'ils ne sont rien que chimères issues de votre grande
imagination. Ceux-ci finiront mal, soyez-en sûrs. Mais pour ma part,
il me semble seulement que je ne suis pas encore né. Oui, c'est
un sentiment curieux mais que voulez-vous, je n'y peux rien.
Afin de me faire un peu comprendre, j'aimerais vous
mener sur le terrain de la métaphore, votre terrain : prenez un
oeuf fraîchement pondu, regardez-le, regardez-le de près.
Ne vous paraît-il pas qu'il se dégage de sa rondeur, de sa
paroi lisse et coriace, une impression de plénitude très
prometteuse ? Mais que penserez-vous de cet oeuf après douze années
de couvaison infructueuse ? Qu'il a
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déçu son monde ? Sans doute. Qu'il est tout à fait
mort ? Voilà, Messieurs, ce qui nous différencie de la plus
radicale manière! Car, je vous en prie, considérez-moi un
instant comme cet oeuf avec lequel je vous ennuie peut-être et laissez-moi
vous dire combien est impétueuse encore son impatience de vivre,
et vigoureuse son envie d'éclore et de rattraper le temps perdu!
Mais loin d'ici. Très loin.
C'est à Albeterre que je désirais aller
mettre bas à moi-même, mais l'absence au village de tout
autre moyen de locomotion que les ânes vous appartenant me fit concevoir
la possibilité du vol. Oui, voici une charge que vous devez retenir
contre moi, l'emprunt d'un petit âne pris dans vos enclos. Peu vous
importeront les circonstances de ce vol, mais peut-être serez-vous
étonnés d'apprendre que l'âne, sur lequel je déposai
mon maigre chargement, se montra tout guilleret et singulièrement
fringant! Je pénétrai enfin dans la chambre que mon père
partageait avec Pamela : "Nous sommes si différents",
pensai-je une dernière fois. Puis, mon
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âne et moi nous enfonçâmes dans l'obscurité
de la forêt. Je quittai le village.
Et j'entrai dans la nuit la plus étrange de ma courte existence.
Humide et froide nuit de novembre. Nous avancions sans y voir. À
petits pas. Je parlais à mon âne, je lui glissais dans
l'oreille bien des mots tendres, je le caressais. Dans la fuite, on
ne sait pas toujours ce qu'on veut laisser derrière soi et la
fuite elle-même, je crois qu'il faut du temps pour savoir ce que
c'est. Je partais mais ne pensais à rien. Tête vide, sans
tristesse, j'écoutais les mille bruits de la nuit. Le craquement
des branches, les frissons de l'herbe sur laquelle il me sembla soudain
que quelqu'un se glissait, tout près, la chute des pommes de
pin. "Avancer, me disais-je, avancer le plus que je puisse. La
nuit me cache." Je ne voyais plus mes propres mains. Je ne voyais
plus mon âne.
Après que l'eau de pluie qui s'était
mise à tomber eut fait de moi un amoncellement de maigres torrents,
je sautai de l'animal et me postai devant lui afin de l'arrêter.
Et nous pénétrâmes sous les arbres. Il n'y avait pas
de vent, que cette
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pluie qui aime se faufiler lentement à l'intérieur des maisons
et des êtres par d'étroits sentiers connus d'elle seule.
Mais après quelques minutes, il plut également sous les
arbres. Je nous remis donc en marche, les mains plongées dans mes
poches humides. Mais quand mon visage, comme la veste et le pantalon,
fut trempé par la pluie, quand les cheveux se collèrent
sur le front, quand un filet d'eau froide courut sur la peau de mes reins,
je ne sus pas comment m'y prendre pour faire un pas de plus. Il faut de
grandes forces pour marcher, sans hésiter, vers l'inconnu.
Dans cette nuit noire, je pressai mon cerveau de me
livrer une fois encore ses images de la ville, et je lui demandai aussi
un peu de musique, car je ne doutais pas que la musique tînt une
place de choix dans mon Albeterre de rêve. Et mon cerveau fut, cette
nuit-là, très aimable : il me combla. Quelque chose prit
forme d'une incroyable manière, un soleil d'abord, comme je n'en
avais jamais vu, puis au coeur même de ce soleil, m'a-t-il semblé,
des bouquets de jeunes filles chamarrées qui
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me regardaient entrer dans la ville, sur mon âne ; l'une d'elle
approchait et me souhaitait la bienvenue dans une langue qui n'était
pas la mienne mais que je comprenais pourtant : "Es-tu un renégat
?" me demandait-elle tandis que je devinais combien ma mère
avait dû ressembler à cette jeune fille, jadis. J'inclinais
la tête et descendais de l'animal. "Veux-tu t'asseoir sur mon
âne ?" lui proposais-je, mais sans m'écouter elle m'offrait
à boire une eau pure au goût de fruit. "Comme j'ai eu
raison de fuir!" me réjouissais-je. "Mon nom est Anna
et le tien ?" Je lui disais mon nom mais devais le répéter,
car je parlais sans doute trop bas pour être entendu par elle. "Tu
es muet ?" s'étonnait-elle, tristement.
Mais tout cela peut-il vous intéresser alors
que vous savez fort bien que je me suis endormi sur l'âne, cet âne
qui profitant de mon sommeil m'a reconduit dans ce village maudit où
vous m'attendiez tranquillement. Depuis cette nuit-là, je ne dors
plus, croyez-moi, bien qu'il soit trop tard pour un nouveau projet de
fuite. Je ne dors plus car trotte inlassablement dans ma tête cette
obsédante question : "Pourquoi,
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Messieurs, les ânes sont-ils de votre côté et non
pas du mien ?" Vous ne voulez pas me répondre, tant pis
; nous nous sommes donc tout dit. J'ajouterai cependant, à ma
décharge, qu'il n'est pas si facile d'évoquer les nombreux
mystères de la destinée quand on vous tient en joue et
que déjà sifflent les balles.
Patrick Cahuzac
Patrick Cahuzac est l'auteur de Parole de singe
et de L'énergumène, parus aux éditions Gallimard
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