Cesse de me poursuivre, ce n'est pas ainsi
que tu apprendras ce que je suis. Viens,
si c'est la mort que tu désires, mais la mort
ne te rapprochera pas de moi. Oublie-moi.

P. Sarramagne, L'Absolu




Les tâches de lumière firent surgir dehors, dans la nuit, des figures irréelles et menaçantes.
L'homme debout près d'Hélène aurait aimé croire qu'elle s'était endormie, comme il aurait aimé s'approcher doucement et toucher son bras, afin,
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peut-être, de donner à ce voyage impersonnel une chaleur bien tardive. L'homme ignorait ce que deviendraient le son, le ton de sa voix, la pression de sa main sur l'épaule de la femme mais l'hésitation s'évanouit enfin, comme un léger brin de neige tombé sur un corps.
– Le train ne va pas plus loin, madame. Est-ce bien ici que vous devez descendre ?
L'arrêt fut brutal. L'homme à l'anorak rouge se retira plus vite qu'il ne s'y attendait, surpris par l'expression du visage de la jeune femme qui ne dormait pas. Sans doute, tandis qu'il s'éloignait, ne l'entendit-il pas répondre oui, c'est ici.
L'express de vingt-deux heures était, ce 27 octobre, le dernier train annoncé en gare de Dieppe et personne n'attendait celle qui, en arrêt sur le marchepied, regardait maintenant à droite puis à gauche. D'un côté, il n'y avait rien que la nuit constellée de feux rouges et violets, de l'autre, les derniers voyageurs entraient dans le hall.
Avait-elle aperçu la casquette d'un contrôleur se diriger vers elle ? Je ne
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sais pas mais c'est bien à l'instant où l'employé de la SNCF ouvrit la bouche pour lui parler qu'elle se décida à longer le train vide, vers le hall et puis vers les portes du hall.
Dehors, elle parut hésiter encore sur la direction à prendre, mais elle s'engagea sur la gauche, le long d'une sorte de boulevard où les voitures avaient plaisir, aurait-on dit, à l'éblouir. Elle marcha longtemps. Un petit sac pendait au bout de son bras.
À Dieppe, ces heures de la nuit étaient d'une incomparable tristesse et il n'était pas rare que les rues se retrouvent, dès sept heures, complètement désertes. Mais cette nuit-là, non. En plus d'un homme qui s'en allait vers le bar de la gare, il y avait cette femme sonnant à la porte de l'hôtel Cyrnos.
Avant d'ouvrir, le gardien de l'hôtel la dévisagea sans aucune retenue. Il eut un geste curieux, de la tête ; comme une invitation à s'en aller plus loin. Elle le voyait à travers la porte vitrée où étaient apposées toutes sortes de vignettes collantes.
Dans son dos, sur le trottoir, il y avait de grandes tâches d'eau noire
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et un chien.
L'homme de l'hôtel ouvrit la porte. La jeune femme entra tandis que l'homme l'interrogeait à propos de ce chien qui traînait sur le trottoir. À ses questions, elle répondit que non, elle ne connaissait pas ce chien. Elle désirait une chambre pour quelques jours. Les lèvres épaisses de la bouche du gardien formaient consciencieusement les mots des questions qu'il posait, l'une après l'autre. Non, elle ne savait pas exactement combien de temps elle resterait à Dieppe mais elle était fatiguée et, maintenant, elle aimerait bien monter dans sa chambre, si c'était possible. Elle acheva de répondre aux questions de l'homme détendu maintenant, rapport au chien, en donnant un nom qui n'était pas le sien. Hélène Dutriez. Elle l'entendit répété par la bouche du gardien tandis qu'il écrivait ce nom sur un registre.
Il ajouta ce qu'il fallait savoir pour trouver la chambre, là-haut. Elle remercia, mais après s'être dirigée vers l'escalier, Hélène Dutriez se retourna :
– Y a t-il une douche dans la chambre ?
L'homme répondit que oui.
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Hélène monta l'escalier.
L'hôtel Cyrnos ressemblait exagérément à un chalet suisse. Les murs étaient recouverts de plaques étroites d'un bois sombre, le plafond lambrissé. Hélène avait laissé glisser sa main libre sur la rampe, tandis qu'elle attendait qu'un mot d'explication soit glissé par le gardien. Mais non. Et ses pieds, droit puis gauche, avaient continué de faire craquer le bois des marches. Le bruit sec, cependant, avait lui-même quelque chose d'alpin.
Dans la chambre, Hélène Dutriez put reconnaître cette identique transposition des montagnes suisses. Le bois ciré se montrait partout où la jeune femme posait les yeux, en plus de ces fleurs artificielles, en plastique rouge et vert, qu'elle avait déjà remarquées dans le couloir, où elles pendaient, mal fixées au mur. Hélène ne toucha à rien, la fenêtre mise à part, qu'elle ouvrit, pour s'assurer, peut-être, que Dieppe était bien là, dans la rue.


À Dieppe, Hélène sortait peu de sa chambre et toujours au petit matin. La lumière était belle à cette heure. Elle trouvait alors assez de courage pour
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rester simplement dehors, assise sur un banc ou bien marchant sur le boulevard qui longe la mer ; mais il y avait dans l'air de chacun de ces premiers jours dans la ville quelque chose qui brûlait trop vite et s'épuisait subitement. Peut-être était-ce cela qui lui faisait si peur, la disparition de toute force. Aussi Hélène rentrait-elle bientôt à l'hôtel Cyrnos où elle reprenait sa place dans le fauteuil d'un minuscule salon jaune.
Durant la journée, le veilleur cédait son poste à une jeune fille qu'on employait là pour faire un peu de ménage, un peu de gardiennage. Un peu de tout. Mais ce tout ne l'occupait qu'assez médiocrement car Hélène Dutriez n'était pas salissante. Passant et repassant l'aspirateur dans le petit salon jaune, la jeune fille n'avait pas attendu trop longtemps avant d'adresser la parole à celle qu'elle appelait madame Dutriez en toute innocence. Hélène n'avait pas davantage hésité à répondre aux questions de ladite Sonia Ballade.
– Vous habitez à Paris ? demanda t-elle enfin.
– Non, mademoiselle. Je vis en Egypte.
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– Oh ! Parlez-moi de l'Egypte !
Hélène parla longuement du Caire et de l'Egypte. Elle fit une description précise de son palais sur le Nil, de ses promenades dans les rues populeuses. Elle s'attendrit en évoquant ses enfants qui grandissaient dans un jardin plusieurs fois millénaire.
Toute cette histoire insolente à force de surnaturel plaisait davantage à Sonia Ballade que celles qu'elle aurait pu lire dans certains magazines qu'elle aimait bien cependant.
– Sans doute ne resterai-je pas longtemps à Dieppe, avoua-t-elle un jour. J'ai profité d'un voyage à Paris pour venir revoir ma vieille amie Hélène Raël, qui habite une petite maison sur la route de Varengeville. Il paraît qu'elle s'est absentée. On n'a pas su me dire quand elle reviendrait.
Les deux jeunes femmes passaient à bavarder un temps qui peut paraître long dans la journée d'une employée d'hôtel. Mais, en vérité, Sonia Ballade n'avait rien de mieux à faire. Pourtant, un matin, Sonia Ballade fut lasse de l'écouter, et il ne se trouva plus personne, à Dieppe, pour faire oublier à
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Hélène Dutriez qu'Hélène Raël était bien de retour chez elle, après une longue absence.

La ville se dessinait comme un lieu familier auquel Hélène était pourtant étrangère. Elle reconnaissait les rues, les commerces du centre, il lui semblait aussi, par instants, reconnaître les gens. Mais tout cela ne lui appartenait plus, comme elle n'appartenait plus à rien.
Certains jours, Hélène se laissait aller à craindre de ne plus sortir de la chambre. La peur était alors infinie, un mur dressé devant elle. Quand la peur et le désarroi faiblissaient, Hélène disait parfois ce retour, je l'ai voulu en prêtant à ces mots la vertu magique des aiguilles d'un sorcier. Elle répétait longtemps la petite phrase.
Mais souvent, elle restait sans rien dire étendue sur la courtepointe jaune de son lit, fixant les fleurs rouge et vert et le petit tableau Vue de Saint-Moritz, accrochés au bois.
En vérité, l'eau de la douche glissant sur son corps et ses cheveux avait
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seule le pouvoir de lui rendre un peu de ce courage qui s'évanouissait trop vite. Quand la force revenait, Hélène, sans réfléchir vraiment, cherchait à se convaincre d'aller un peu plus loin, jusqu'à cette maison sur la route de Varengeville, peut-être, se convaincre surtout que sa vie ne s'arrêterait pas à ce naufrage dans les montagnes suisses.

Hélène n'avait jamais su dire à quiconque pourquoi elle avait quitté Pierre et Dieppe et sa vie toute entière, il y avait trois ans de cela. Elle n'avait jamais trouvé le mot qui aurait pu être sa justification à elle. Elle avait quitté Pierre car son amour pour Pierre l'avait emmenée loin de Pierre, loin de tout, pensait-elle, et la pensée d'Hélène ne pouvait aller plus avant car elle voyait toujours le corps de Pierre, couché nu sur les draps, endormi, ce soir-là vieux de trois ans. Ils s'étaient aimés tout l'après-midi. Hélène l'avait regardé longtemps avant de s'habiller, avant de partir aussi, sans dire un seul mot. Hélène avait fui tandis qu'elle-même n'aurait su dire vers quoi.
Elle avait atteint Paris, puis Brest, par le train. Avait-elle cru qu'elle se
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donnerait à Pierre plus entièrement loin de lui ? Elle se souvenait des hommes qui l'avaient prise, à Brest, en voulant lui faire accroire qu'ils n'étaient pas des amis de Pierre. Elle se souvenait comme elle avait ri. Elle se souvenait comme elle avait bu, du côté de l'Arsenal.
Sans doute se dirigeait-elle ainsi bien vite vers la mort. Mais ce n'était pas la mort qui l'attirait mais bien le nom de Pierre, qui ne savait plus rien d'elle. Ce nom occupait son corps, occupait sa tête et c'est à lui qu'elle consacrait chaque seconde, chaque minute passée à Brest. Elle murmurait ce nom, elle le fredonnait et le criait parfois au visage des dockers du port qui voulaient être tendres avec elle.
Mais il arriva bientôt qu'Hélène se brisa, petite boule de verre tombée d'une fenêtre. Les cris d'Hélène, perdue dans la ville, hurlant comme une folle le nom de l'homme qu'elle adorait, la laissèrent sans force, épuisée, devenue lettre morte, soudain, dans ce désert de Brest où Hélène avait espéré pouvoir boire au nom de Pierre comme à la source des sources. Elle sentit qu'un trou immense venait de se creuser en elle. Si autour d'Hélène un
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feu avait brûlé, elle s'y serait jetée sans attendre, mais il n'y avait là que les gens de Brest et leurs yeux pleins de crainte.

Ce soir-là, Hélène fut transportée à l'hôpital de la ville. Les médecins ménagèrent si peu leur effort qu'après quelques heures Hélène s'était crue morte. Mais non, ce n'était pas ça, quelque chose en elle avait survécu mais Hélène ne savait pas ce que c'était.
La police n'avait pu mettre la main sur la carte d'identité d'Hélène, aussi s'intéressa-t-elle beaucoup à la jeune femme hospitalisée. Le lendemain de son admission, l'inconnue fut interrogée et ne répondit pas. La police se présenta chaque jour et devant le silence d'Hélène qui ne finissait pas, elle montra de l'impatience. Enfin, les médecins demandèrent aux policiers de disparaître jusqu'à ce que Mlle X retrouve ses esprits et c'est ainsi qu'Hélène demeura seule derrière les murs de la médecine municipale. La médecine de Brest avait certainement d'autres vues sur Hélène que la police de Brest, mais c'est en toute confiance, cependant, que les policiers abandonnèrent
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Mlle X. On ne la laisserait pas sortir.
Après une semaine de silence absolu, on conduisit la jeune femme à l'hôpital psychiatrique de la ville. Là-bas, Hélène s'éloigna lentement de cette absence, de cette prostration dans laquelle elle était prise. L'hôpital, dès lors qu'elle s'aventura le long des couloirs où les portes des chambres restaient toujours ouvertes, montra ses propres plaies, sa face étrange et triste.
Hélène crut un instant qu'une mort générale s'était abattue sur l'hôpital et, au-delà, sur la ville et le monde. Elle crut qu'être vivante ne lui serait plus permis, que cette issue s'était effacée des murs de la maison des fous de Brest après qu'elle y était entrée.
Là-bas, Hélène vécut comme un petit animal marin échoué, une conque vide où les cris lancés par les voix cassées des pavillons voisins s'engouffraient, jour après jour.
Un matin cependant elle avait dit s'appeler Hélène, Hélène Dutriez, du nom de Pierre.
Ainsi Hélène retrouva-t-elle enfin l'usage de la parole. Mais il apparut
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qu'elle n'était plus tout à fait la même. Comme si la peur maintenant l'habitait. Une peur étrange, qu'elle n'avait jamais connue, une sorte d'effroi devant ce brin de vie qui lui restait. En entendant Hélène inventer tout ce qu'elle disait désormais, on pouvait même être sûr que cette peur ne se laisserait pas facilement dominer. Souvent, elle s'arrêtait au milieu d'une phrase et l'abandonnait inachevée. Elle voyait son médecin dissimuler maladroitement l'envie de lui tordre le cou, mais cela se passait si loin d'elle qu'Hélène pouvait bien se tromper.
Trois années durant, Hélène Raël avait habité un petit pavillon de l'hôpital psychiatrique de Brest. Elle montrait beaucoup de douceur et les électrochocs étaient devenus rares. Elle s'était fait quelques amies, deux ou trois vieilles dames très étranges, pensait-elle, pas folles du tout. Malgré cette amitié, Hélène cultivait à l'égard de toute indiscrétion l'idée qu'au-delà des murs survivait peut-être l'homme qu'elle avait aimé. Par instants, ce rêve l'exaltait encore avant de la rejeter dans ce long silence qui avait marqué son entrée à l'hôpital. L'existence de Pierre était son secret à elle, qui lui
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permettait de paraître belle, parfois, comme certaines visiteuses, le dimanche.
Et c'est en compagnie d'une de ces visiteuses qu'Hélène sortit enfin de l'hôpital psychiatrique car, en vérité, elles n'eurent aucun mal à passer la grille ensemble tandis qu'elles plaignaient ces pauvres fous de Brest. Avec l'argent de Gabrielle, la visiteuse, Hélène put acheter deux ou trois choses ainsi qu'un billet de train pour la ville de Dieppe où Pierre l'attendait peut-être. Le seul homme avec qui Hélène croyait pouvoir apprendre à vivre cette vie qui ne l'avait pas abandonnée.

L'hôtel Cyrnos était situé au centre de la ville, près de la place Surcouf, non loin du boulevard qui longe la mer. Le matin, avant l'aube, Hélène s'en allait le long des rues noires jusqu'à la plage de galets, puis rejoignait la route de Varengeville.
Chaque matin, Hélène s'approchait ainsi de la maison de Pierre et se laissait attirer par l'homme qu'elle avait perdu. Les fenêtres ne s'éclairaient
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jamais. Cinq trous noirs dans le noir. Accroupie derrière de hautes tiges de bambous, Hélène attendait. Des voitures passaient par intermittence et projetaient leur lumière violente qui déchirait la nuit. Bientôt, les premières évidences du jour s'abattaient sur elle et l'obligeaient à rentrer sans détour, comme sous le coup d'une douleur honteuse.
Dans la chambre de l'hôtel aux fleurs artificielles, Hélène Raël s'efforçait de rester sourde à ses propres cris, comme elle s'efforçait de se rappeler ce qu'elle avait pu voir, le matin même, en rentrant, les visages qu'elle avait pu croiser dans les rues, mais souvent, il était trop tard, elle n'y parvenait plus. Elle ne trouvait plus rien à opposer à cette solitude de la maison de Varengeville.
Ce matin-là, Hélène n'était pas sortie de sa chambre. Elle avait laissé passer l'heure qui, d'habitude, la jetait, impatiente, dans les rues de Dieppe.
Vers neuf heures, elle se tira une balle de revolver dans la bouche, sans y croire.

Le désert de Brest / Patrick Cahuzac

Ce texte a été précédemment publié dans l'ouvrage collectif Onze,
éditions Grasset / Les Inrockuptibles, en 1999


Patrick Cahuzac est l'auteur de Parole de singe, éditions Gallimard et de L'Energumène aux éditions Gallimard.

Du même auteur dans la revue :
Demain c'est tombola
La fille de Willendorf
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