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n se faisant connaître des préfectures, il y a deux ans,
les sans-papiers exprimaient clairement leur désir de participer
à la vie de la République, de vivre selon ses lois.
C'était un acte de civisme. Le gouvernement y a répondu
par une forme de traîtrise. Il s'est engagé dans la voie
de la sélection au cas par cas selon des critères qui
n'ont pas cessé de changer, dans la voie du tri. Aujourd'hui,
70 000 sans papiers connaissent la peur d'être à tout
moment
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arrêtés puis «
rapatriés
»,
comme le dit le ministre de l'intérieur.
Pour la presse et le gouvernement, l'affaire paraît
entendue. Autour des sans-papiers de France, c'est désormais «
silence
radio
».
Le refus de régulariser l'ensemble de ces femmes
et de ces hommes désireux de vivre selon les lois de la République
n'est pas seulement lamentable. Il rappelle un événement
de notre histoire, un tournant dans les rapports entre la France et l'Algérie
colonisée. Cet événement qui eut de grandes conséquences
reste totalement oublié aujourd'hui. Il s'agit de l'intégration
au cas par cas des Algériens dans la République.
Ce fait remonte à l'année 1936, année
«
glorieuse
»
s'il en est pour la gauche française.
En 1936, l'Algérie est depuis longtemps partagée en trois
départements français. A ce titre, elle relève des
lois de la République. Pourtant les Algériens ne sont pas
des citoyens comme les autres. Ils n'ont pas le droit de voter, ni celui
d'être élus.
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Ils n'ont pratiquement pas accès aux emplois publics. Ils ont en
revanche l'obligation d'effectuer un service militaire presque deux fois
plus long que les autres citoyens. Depuis 1881, leur statut relève
intégralement du «
Code
de l'indigène
».
Ce code établit une sorte d'apartheid à la française.
Ainsi, sur le territoire d'une république
dont la loi fondamentale bannit toute discrimination de race ou de religion
se trouvait-il, à cette époque, une population privée
d'une véritable citoyenneté, maintenue à l'écart
de la vie publique, et cela parce qu'elle était musulmane (et virtuellement
polygame). En Algérie, le régime
républicain représentait pour beaucoup un modèle de
gouvernement et une sorte d'idéal dont la vertu cardinale était
l'égalité de droit devant la loi. Des mouvements politiques
se constituaient parmi la population musulmane et la plupart demandait précisément
que les Algériens soient reconnus comme des citoyens à part
entière de la République, fût-elle française.
A Paris également, de nombreux intellectuels exigeaient qu'on abolisse
le Code de
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l'indigène et ses discriminations délirantes.
Aussi, les élections du printemps 1936 et
la victoire du Front Populaire firent naître, parmi les Algériens,
l'espoir d'être enfin débarrassés de cette citoyenneté
de deuxième zone dans laquelle ils étaient maintenus.
Mais il n'en fut rien. Aussitôt retombée,
l'effervescence de la victoire historique de la gauche, on vit à
l'uvre l'hésitation et le renoncement aux principes. Léon
Blum ne retoucha que très marginalement le Code de l'indigène,
tandis que Maurice Violette, vice-président du Conseil, déposait
en décembre 1936 une proposition de loi dont l'objectif, si timide,
était d'accorder la pleine citoyenneté à 21 000 Algériens
musulmans. 21 000 Algériens musulmans triés sur le volet parmi
6 000 000 Algériens musulmans recensés ! Déjà,
les socialistes plébiscitaient le cas par cas. Les arguments étaient
exactement les mêmes qu'aujourd'hui : une somme de conjectures sur
l'aptitude à s'intégrer ! Ainsi, sur 6 000 000 d'Algériens
musulmans, l'administration en avait-elle déniché 21 000,
"aptes" à être élevés au
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rang de citoyens. Des notables pour la plupart.
A cette époque, en Algérie, il n'existait pas encore de combat
armé pour l'indépendance. Les mouvements politiques algériens
n'étaient pas forcément d'accord entre eux sur l'évolution
de leur rapport avec la République française, mais ils se
battaient ensemble pour l'abolition de ce Code de l'indigène
et pour l'attribution à tous les Algériens musulmans d'une
pleine citoyenneté. La frustration
provoquée par l'attitude du gouvernement de Front Populaire fut considérable.
En plus d'être moralement condamnable, la timidité de la réforme
du Code de l'indigène, accompagnée d'une sélection
de 21 000 "bons" musulmans, fut vécue par beaucoup d'Algériens
comme une humiliation supplémentaire. Une de trop ?
L'absence de courage politique de la gauche française eut d'énormes
conséquences en Algérie. Elle priva les leaders algériens
les plus modérés de toute perspective politique et donc de
toute crédibilité. Puisque la gauche s'y refusait,
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promouvoir l'intégration à la République n'avait
soudain plus de sens. Le leader indépendantiste Messali Hadj pouvait
dès lors affirmer : «
Nous
ne sommes pas français, nous sommes un peuple conquis par les Français
»
(cité par Benjamin Stora dans Histoire de l'Algérie coloniale
1830-1954, La Découverte). Avait-il tort ? La guerre d'Algérie
n'allait plus tarder, on n'humilie pas un peuple impunément.
Dans la mémoire collective, cet événement
est totalement absent. Tout se passe comme si on avait voulu effacer la
trace de ce désir d'intégration des Algériens musulmans
à la République, la trace de ce désir de citoyenneté
et tout autant le manquement absolu de la République à ses
principes fondateurs. Pourquoi cet oubli ?
Cette volonté des Algériens
de posséder une pleine et entière citoyenneté contredit
l'argumentation de ceux qui aujourd'hui prétendent qu'ils n'ont jamais
voulu s'intégrer à la République. Cet oubli convient
à la gauche qui n'aime pas trop se souvenir de son passé colonial.
Il convient à la droite, qui chaque jour met en
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cause la volonté d'intégration des immigrés. Quant
à l'extrême-droite, elle exploite depuis quinze ans l'esprit
revanchard lié à l'indépendance de l'Algérie.
Le racisme aujourd'hui vise tous les étrangers du Sud mais tout
le monde s'accorde à penser que les Algériens sont en première
ligne. Combien de fois n'avons-nous entendu dire que «
Les
Algériens nous ayant foutu dehors de l'Algérie, qu'ils retournent
chez eux
»
? Cet esprit de revanche est désarmant pour la raison qu'il se
donne pour un sommet de bon sens («
puisque
les Algériens n'ont pas voulu des Français, nous ne voulons
pas des Algériens
»),
alors qu'il n'est qu'un sommet d'ignorance historique. En réalité,
la République s'étendait sur le territoire de l'Algérie,
mais elle ne voulait pas des musulmans.
Comme le souligne Benjamin Stora dans son livre magistral,
La Gangrène et l'oubli, «
le
traumatisme d'une guerre d'Algérie gagnée militairement
mais perdue politiquement pèse toujours dans la société
française
».
Un discours de la revanche, qui n'admet pas l'histoire accomplie de la
décolonisation, remet en circulation un
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vieux racisme de type «
colonial
».
Mais ce racisme-là se nourrit lui-même de notre ignorance
des rapports franco-algériens avant la guerre d'indépendance,
comme il se nourrit du silence qui entoure la responsabilité des
gouvernements français dans le désastre de nos relations
avec les Algériens. La force de l'extrême-droite est de tirer
parti de tout cela.
Sans être assimilable l'une à l'autre,
la demande des sans-papiers apparaît comme un retour inconscient
de ces événements, une histoire qui recommence en bégayant,
qui rappelle insensiblement ce désir de citoyenneté exprimé
par les Algériens il y a cinquante ans, et la réponse que
la France lui fit. C'est un retour sur la scène publique de l'erreur
fondamentale que fut la timidité de «
l'intégration
au cas par cas
»
prévue par le projet Blum-Violette. Peut-être est-ce aussi
pour nous l'occasion de briser le silence qui pèse sur cette longue
humiliation des Algériens par la République, et d'examiner
la responsabilité de la gauche dans cette affaire.
Les 150 000 sans-papiers
déclarés doivent être régularisés. Ils
doivent l'être
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parce que leur vision de la société
française est la bonne. Elle reflète l'esprit de la première
République, l'esprit d'égalité devant la loi, l'esprit
de la citoyenneté contre celui de la nationalité. La confusion
de ces deux termes est devenue si grande aujourd'hui qu'elle autorise tous
les malentendus et toutes les manipulations. Or, la demande des sans-papiers
repose une fois encore les termes d'un choix qui nous concerne tous : appartenons-nous
avant tout à une nation ou, avant tout, à une république
héritière de la Révolution ?
Patrick Cahuzac
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