inédit

 

 

 


uand Martin sortit et ferma la porte définitivement derrière lui, la serrure eut un petit claquement sec, comme si quelque chose s'était brisé à l'intérieur et Martin interpréta ce signe comme l'évidence qu'il avait fait le bon choix.
Sur le palier, en attendant l'ascenseur, il entendit le générique des dessins animés que regardait son fils et il chassa cette vision avec le même geste qu'il ouvrit la porte métallique. Le visage rond et encore poupin de Richard et ses cheveux en brosse noire disparurent quand il appuya sur la touche R.d.C. Le petit
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n'aurait pas le temps de s'impatienter, sa mère allait revenir au pire dans une heure.
Dés qu'Hélène rentrerait, elle comprendrait.
- Papa n'est pas là ? dirait-elle
- Non, je croyais que vous étiez ensemble, répondrait Richard.
Ce serait tout, elle comprendrait : ils en avaient tellement parlé. Il l'a fait, penserait Hélène, en se laissant tomber dans le canapé, en s'asseyant en face de ces stupides dessins animés comme elle aimait s'y vautrer quelques minutes en rentrant du travail, comme ils aimaient aussi plaisanter sur leur niaiserie pour charrier Richard, pour le plaisir de voir son visage rond s'empourprer devant eux. Mais ce ne serait pas pareil : il l'aurait fait.
Martin devina la scène jusqu'à l'arrêt de l'ascenseur. La cage d'escalier était déjà dans la pénombre du jour finissant. En janvier, le jour dégringolait, la lumière chutait comme un pot de fleurs d'un balcon dès cinq heures de l'après-midi. Drôle d'époque pour partir, se demanda Martin, tout en réalisant qu'aucune saison n'était plus favorable
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qu'une autre pour quitter sa femme.

Par la vitre de la porte d'entrée, Martin aperçut ce grand type blond à cheveux ras qu'on voyait roder avec son chien autour du quartier depuis quelques jours. Accoudé au pilier, il sifflait son klebard, une sorte de boule de muscles au pelage fauve, affairée à défoncer la pelouse famélique qui bordait l'aire de l'Abribus. Le grand type blond, trop occupé à appeler son chien, ne tourna même pas la tête quand Martin passa à côté de lui.
Martin prit l'allée qui décrivait un large demi-cercle autour du gazon pour rejoindre l'Abribus. Le gravier alourdi par la pluie des derniers jours s'enfonçait sous les pas ; c'était comme marcher sur un matelas. Martin sentit persister la présence du type blond et celle, carrée et familière, de l'immeuble derrière lui. Qui le regardait aux fenêtres ? Il releva le col de son manteau et enfonça les mains dans ses poches. Il n'avait aucun bagage, pas même une brosse à dent ou une paire de chaussettes de rechange. C'était convenu comme cela. Dans la vie, il y avait des moments où il fallait être fidèle à des principes sans doute idiots, mais c'était inévitable pour avoir l'impression d'avancer.
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Ces derniers mois, quand Martin se disputait avec Hélène, cette histoire de bagage revenait sans cesse. Tu verras, le jour où je partirai, je te laisserai tout, la voiture, les livres, tout, disait-il. Je te laisserai juste un mot sous l'oreiller. C'était en quelque sorte sa bravoure : pouvoir tout quitter en cinq minutes, sans rien emporter. En disant cela, il pensait aux virées de Jacques Kérouac.
Le type blond balança un bâton à son chien qui suivit la courbe dans l'air en courant comme un fou. Martin décrivait aussi une courbe mais horizontale en longeant la bordure de béton séparant le gravier du gazon. Comme un fou, pensait Martin en regardant le molosse happer la branche. On entendit le craquement sec du bois entre les mâchoires, puis la course effrénée du chien reprit dans l'autre sens. Devant lui, le panneau publicitaire de l'Abribus s'éclaira dans un clignotement de Néon. Un visage de femme le fixait, sorte d'ovale immense d'un mètre cinquante de long aux lèvres charnues et entrouvertes. En bas et à droite de l'affiche, la photo d'un flacon doré s'accompagnait d'une écriture tarabiscotée et également dorée : Parfums Minerva, pour les femmes guerrières.. Martin pensa que les publicités auraient peut-être changé
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des dizaines de fois quand il reviendrait à nouveau devant l'Abribus.
A nouveau la courbe tournoyante d'un bâton attira son regard. Il tomba juste devant lui, à l'extrémité de la pelouse, presque sur la bordure de béton. Martin fit encore un ou deux pas, arriva au niveau du bâton au moment où la boule de muscles au pelage fauve se précipitait dessus et la dépassait, emportée par son élan, venant heurter violemment les jambes de Martin. Il perdit l'équilibre et son coude droit s'enfonça dans le matelas gorgé d'eau du gravier. Martin eu le temps de remarquer qu'une seule personne attendait dans l'Abribus, une femme en manteau gris assise sur le banc et qui tenait son sac sur ses genoux. Elle avait tourné la tête dans sa direction et fit mine de se lever. Il entendit le cri du type blond (Kanter ou quelque chose comme cela) en même temps qu'il sentit le chien saisir en grognant le bas de son pantalon et le secouer énergiquement. Kanter, Kanter ! Puis, la femme sortit de l'Abribus et se dirigea vers lui. Le type blond était déjà là et il entendit les coups sur le flanc du chien qui se mit à gémir. Kanter, sale bête ! Martin se releva et le type blond l'aida en lui tenant l'avant bras. La femme retourna s'asseoir dans l'Abribus.
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- Quel con ce chien ! dit l'homme qui soutenait toujours l'avant-bras de Martin.
Martin grommela :
- Rien, ce n'est rien.
Son pantalon était déchiré du bas jusqu'au genou. Le type regarda l'accroc et sortit deux billets froissés de sa poche et dit :
- Ce chien est fou, je vais vous payer le pantalon.
Martin repoussa les billets et maugréa en retournant vers son immeuble. Il fallait revenir à l'appartement pour changer de pantalon. Ce n'était pas prévu de revenir si vite, la vie réserve de ces surprises.

Dans l'ascenseur il espéra que Richard serait toujours occupé avec ces stupides dessins animés. Il ouvrit la porte le plus silencieusement possible et aperçut avec soulagement le reflet verdâtre de la télé sur le mur de l'entrée. Derrière la porte du salon, la brosse de cheveux noirs de Richard dépassait à peine du sommet du canapé.
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Dans la chambre, l'armoire grinça et Martin retint son souffle.
- Je vais te tuer Macogneur ! brailla la télévision.
Martin enfila le pantalon qu'Hélène lui avait offert pour la fête des pères. En refermant l'armoire, la vitre du battant révéla derrière lui l'image du lit, comme tous les jours impeccablement recouvert de son couvre-lit en velours bleu. La lettre qu'il avait laissée sur l'oreiller d'Hélène dessinait une tâche carrée et claire. Martin sortit avec son pantalon déchiré sous le bras. Sur l'écran, Macogneur n'en finissait pas de mourir et la brosse de cheveux noirs se tenait toujours immobile devant ce spectacle.
Martin referma définitivement l'appartement pour la deuxième fois. Au rez-de-chaussée, il jeta le pantalon foutu dans le local à ordures.

Quand Martin sortit, la nuit était maintenant presque installée et il sursauta quand le grand type blond se dressa devant lui.
- Le pantalon, je vous le paye, m'sieur, insista l'homme en brandissant les mêmes billets froissés.
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- Non, ce n'est pas grave, je vous assure, répondit Martin
- J'ai laissé le chien chez moi. Il est puni, dit l'homme.
- Cela ne valait pas la peine.
Martin s'éloigna à nouveau vers l'Abribus et d'un pas rapide. Il avait perdu du temps et il ne voulait pas rencontrer Hélène : c'est le genre de situation difficile quand on veut quitter sa femme. A nouveau le blond se posta devant lui:
- Alors, j'vous paye un coup.
De son pouce jeté en arrière, il désignait l'enseigne lumineuse du troquet de l'autre côté de l'esplanade.
- Vous ne pouvez pas tout refuser ! ajouta l'homme.
Martin acquiesça : ce grand con allait finir par le retarder tellement qu'il allait se retrouver nez à nez avec Hélène.
Martin n'était jamais venu au bar, ce n'était pas le genre d'endroit qu'il fréquentait, pourtant il reconnut le patron derrière le comptoir, une figure locale qu'on surnommait
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Momo. Il discutait avec deux types accoudés et qui tournaient le dos à la salle. Il y avait seulement deux autres consommateurs, un couple de petits vieux assis côte à côte et silencieux, chacun devant un ballon de blanc. Au pied de la femme, un cabas laissait dépasser des poireaux.
- Momo, deux mousses ! brailla le grand blond, content d'avoir un invité.
Ils s'assirent devant la vitrine. Martin pouvait lire une affiche : concours de pétanque le 30 janvier. Jardin de la maison de retraite. Nombreux lots. Participation : 20 Francs.
- Quel con ce chien ! redit le blond en saisissant sa bière.
- N'en parlons plus, répondit Martin
- J'en connais qui auraient fait des histoires, mais pas vous... insista l'homme,
- N'en parlons plus.
C'était tout de même une drôle de situation, pensa Martin, je devrais être à l'hôtel comme prévu, et au lieu de cela, je bois tranquillement un coup avec ce type.
Le blond insista pour remettre la tournée. Il parlait, parlait, toujours les mêmes
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mots : j'en connais qui auraient fait des histoires. Puis il raconta sa vie, les gens qui n'aiment pas les klebs, mais lui, Maître-chien pendant trois ans à l'armée, ça on peut dire qu'il les connaissait ! Et puis encore l'armée qu'on quitte parce que seuls les chiens valent le coup. Le métier de chaudronnier qu'on reprend mais dans les boîtes d'intérim à cause du chômage. Il était dans la ville pour six mois encore peut-être plus si le contrat était prolongé. La ville, oui, il la connaissait auparavant, une tante y avait vécue et il y avait passé un été gamin. Impossible de se souvenir dans quel quartier ! Bon Dieu ! Je viens de quitter ma femme et j'écoute la vie de ce type, pensa encore Martin.
Il remis sa tournée. On entendit se fermer le rideau de fer de l'épicerie voisine. Il devait être aux alentours de sept heures. Les deux petits vieux étaient partis sans que Martin s'en aperçoive. C'est à ce moment là que les deux femmes entrèrent. L'une était blonde et un peu grasse. L'autre était brune et plutôt sévère. La blonde demanda :
- Des cigarettes et une mousse, s'il te plait Momo.
La brune râla :
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- Encore ! on n'est pas rendue…
- Alors les filles ? dit le type blond.
La grosse se retourna en souriant et s'avança vers la table. Elle salua le grand blond et tendit sa main à monsieur… Monsieur ?
- Martin, dit Martin.
La brune était restée au comptoir.
- Et ton chien ? dit la blonde en retirant le film plastique de son paquet de cigarette.
- Puni. Chez moi. M'en parle pas, il a déchiré le pantalon du monsieur, répondit le type.
- Ah ! c'est du boulot pour nous, on est couturières ! dit la blonde à Martin.
La brune vint rejoindre la table.
- Bon, on y va ?
- Oh cool Madeleine ! dit la blonde.
Elle ajouta pour le blond et Martin :
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- On s'est engueulé avec notre chef au boulot. Elle est sur les nerfs.
La brune, en retrait, s'appuya sur une table, feignant de ne pas s'intéresser.
Il y eut encore quelques échanges entre le blond et la blonde qui semblaient beaucoup se plaire. Il fut décidé d'aller tous manger chez les filles comme avait dit le blond. Il apostropha Martin :
- Tu viens avec nous ?
- Oh oui, venez avec nous Monsieur ! dit la blonde.
La brune toujours à l'écart avait fait semblant de ne pas entendre.

Les deux femmes habitaient dans une des tours qui fermaient l'esplanade sur trois côtés. Dans l'ascenseur, la blonde dit au blond en désignant la brune :
- Tu va voir, elle va nous faire des spaghettis… Elle sait les faire comme personne à cause de ses parents italiens.
La brune ne répondit rien, l'air toujours absent en fixant le plafonnier.
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Martin pensa à sa femme qu'il venait de quitter quand la blonde manœuvra la serrure. L'appartement était propre et bien tenu. Un appartement de filles comme précisa le grand blond. Ils s'installèrent dans la cuisine et la brune commença immédiatement des allers et retours entre le placard, le frigo et la plaque électrique pour préparer les spaghettis. Martin et le blond s'étaient assis à la table. Martin regarda la pendule murale : la grande aiguille était en forme de carotte, la petite en forme de fraise, au fond du cadran un dessin représentait un panier renversé avec des fruits et des légumes. La blonde disposa les assiettes.
- Je suis ici depuis que je suis arrivée dans cette ville, dit la blonde comme si nous l'avions questionnée.
- Je fais des formations sur les nouvelles machines à coudre, précisa-t-elle. Elle est super : elle a tout de suite proposée de m'héberger. Enfin, ça se termine, dans dix jours, je la laisse tranquille.
Assise maintenant, elle désignait la brune, toujours silencieuse.
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- Et vous ? demanda la blonde soudainement à Martin.
Martin bafouilla :
- Au collège, je travaille au collège comme surveillant général.
La brune prit la parole pour la première fois et s'adressa à Martin :
- C'est votre femme qui travaille chez Maillor ?
Elle avait une voix rauque et regardait Martin dans les yeux. Martin rougit en espérant que personne ne le remarque.
- Oui elle est couturière également, dit-il
- Elle travaille à l'empaquetage, n'est-ce pas ?
Martin acquiesça et entrevit un instant les mains d'Hélène qu'elle enduisait de crème le soir pour atténuer les brûlures dues aux frottements incessants des cartons.
- Je vous ai déjà vus ensemble au supermarché, précisa la brune. Elle le dévisageait et Martin cru un instant qu'elle avait deviné ce qui venait de se passer ce soir. L'eau des pâtes se sauva, la brune se retourna.
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- Bon et bien on se connaît tous, dit la blonde.
Elle se leva, pris une bouteille de Bordeaux dans le placard sous l'évier et la tendit en souriant au grand blond.
- Le tire-bouchon est dans le tiroir sous la table.
Bon sang ! J'ai quitté ma femme et l'autre qui me la remet sur le tapis, pensa Martin.
Le repas fut surtout animé par les dialogues du blond et de la blonde qui se découvraient beaucoup de points communs. Martin et la brune restaient silencieux. Martin faisait semblant d'écouter les deux autres mais il était obsédé par la brune taciturne. Que pensait-elle de lui, ce type qui dîne sans son épouse? Qu'imaginait-elle ? Les bières et le vin faisaient rire aux éclats le blond et la blonde. La brune buvait de l'eau. Martin pensa qu'il aurait dû être à l'hôtel. Sa fuite, il l'avait imaginée comme cela : pas de bagage, pas même une brosse à dent, le bus pour aller vers les hôtels de la gare. Le lendemain, monter dans le train de 6h58 pour Paris, ensuite Montpellier et basta ! La brune se leva pour saisir les tasses de café en haut du placard. Martin la voyait de profil.
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Longue, le visage mat et de grands cils noirs, elle était encore jolie malgré l'apparence de femme fatiguée qu'elle se composait : rides aux coins des yeux et de la bouche, air sévère, yeux inexpressifs, l'air de celle à qui on ne l'a fait pas ou plus. Peut-on coucher avec une femme le soir où l'on quitte sa légitime ? Jamais Martin n'avait imaginé (et dieu sait s'il y pensait souvent) pareil dernier soir, ce repas imprévu avec ces voisins qu'il ne connaissait pas deux heures avant. Il y eut un éclat de rire du type blond. La blonde avait renversé sa tasse de café sur sa manche. Ces deux-là, par contre, finiraient par coucher ensemble, pensa Martin. La brune demeura taciturne. La fraise et la carotte de la pendule indiquaient vingt-deux heures trente. Martin songea à partir. Il imagina à cette heure Hélène dans son lit, ses mains pommadées, son visage fermé et sur la table de nuit sa lettre ouverte. Son visage fermé. Seule, Hélène avait-elle pleuré ? Il pensa qu'il aurait aimé avoir une femme qui pleure. Hélène ne pleurait jamais. On ne quitte pas une femme qui pleure. La brune allait s'adresser à Martin quand celui-ci la devança et dit :
- Je vais partir.
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Les quelques civilités accomplies, dire au revoir, souhaiter bonne chance, refuser encore les billets froissés du grand type. La brune le raccompagna. A ce moment précis, il y eut encore les rires du blond et de la blonde restés dans la cuisine. Martin n'osa pas demander ce que la brune se préparait à dire juste avant son départ. Il eut une mimique désabusée en guise de salut sur le pas de la porte.
- Revenez si vous voulez, dit-elle avec sa voix rauque avant de refermer la porte.

En sortant, Martin évita de regarder son immeuble. Ce n'était plus l'heure des bus et il prit le chemin de la gare. En route, il était assailli de doutes mais il s'était depuis longtemps préparé à cette idée et connaissait toutes les réponses. Il aurait pu revenir à la maison, mais il y avait la lettre. Il pourrait partir quelques jours seulement, expliquer qu'il avait besoin de prendre du champ mais à quoi bon. Richard le détesterait quelque temps mais il saurait revenir plus tard, lui expliquer, le prendre en vacances. Il avait choisi Montpellier. Il y avait plusieurs postes vacants de surveillants généraux dans cette ville. On verrait bien. Finalement, Hélène serait peut-être soulagée de sa décision.
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Elle n'avait pas eu la vie facile ces derniers temps, leurs disputes, son travail à l'usine tandis que tu te prélasses à la maison avec ta dépression, disait-elle. Il était en arrêt de maladie depuis plus de deux mois, il n'avait pas repris le collège après les vacances de la Toussaint. Il ne supportait plus les moqueries de ses collègues, emmenés par Karine qui lui avait peaufiné une réputation d'incapable et de chiffe molle.
Karine ! Martin se souvint du premier jour de son arrivée en mai dernier, nommée pour remplacer un professeur de maths. Sa jeunesse, sa gentillesse avec tous. Martin l'avait accueillie avec bonheur : elle semblait s'adapter à tout avec une facilité déconcertante. Très vite, les élèves l'avaient adorée, les autres professeurs l'avaient adoptée. Martin s'était plié en quatre pour lui trouver un logement, il l'avait même aidé à déménager un samedi avec le prof de gym et celui de dessin. Karine avait pendu la crémaillère le samedi suivant. Martin y était allé seul, Hélène n'avait pas voulu venir. Cela avait été une bonne soirée, très gaie. Au moins dix collègues étaient venus. Et puis Karine avait continué à le solliciter, des photocopies par-ci, un service par-là. Il aurait dû y penser. Mais même maintenant il a du mal à imaginer que cette jolie fille si
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parfaite ait pu s'enticher d'un type banal comme lui. Pourtant, c'est la seule explication. Il n'y avait pas pensé quand elle l'avait invité pour l'éternelle fête de fin d'année. C'était une chose si sotte et si convenue que ce bal, Martin n'y allait jamais, il le lui avait dit. Dés le lundi suivant - il ne restait plus qu'une semaine de classe - son attitude avait changé, elle était devenue distante, voir agressive avec lui. C'était la seule explication possible. A la rentrée suivante, cela avait empiré, elle avait dressé les autres professeurs contre lui. A la maison, Hélène avait le nez fin, elle supposait une histoire de femme, se doutait bien que cette jeunette y était pour quelque chose. La pauvre ! Martin n'imaginait même pas lui raconter que Karine lui avait fait des avances et qu'il les avait ignorées. Bref, c'était des disputes incessantes et Martin ne songeait qu'à s'en aller et quitter cette vie de feuilleton ridicule. Et aujourd'hui, il en était là, c'était le dernier soir.

Martin envoya une carte postale à Hélène et Richard au début de son installation à Montpellier. Tout allait bien, il avait trouvé du travail dans un collège. Les vacances de
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Pâques approchaient, Martin voulait en profiter pour retrouver Richard. Il téléphona un soir à Hélène, il n'y avait personne, le répondeur se déclencha mais ce n'était pas le message que Martin avait enregistré. C'était Richard qui parlait, on entendait tout un remue ménage derrière : nous ne sommes pas là pour le moment... mais vous pouvez laisser un message... à Hélène, Richard ou Mario... sans oublier le chien Kanter ! Parlez après le bip sonore... Martin entendit le bip, ne dit rien, il avait encore dans l'oreille les mots chantants de Richard. Parlez après le bip sonore. Bip sonore.
Le soir même Martin partait pour la ville. Il arriva au milieu de la nuit. Il entendit l'ascenseur redescendre derrière lui tandis qu'il attendait après avoir frappé à l'appartement de la brune.

Un dernier soir / Thierry Beinstingel

 

Thierry Beinstingel est l'auteur de Central aux éditions Fayard.

Site de l'auteur : http://perso.wanadoo.fr/tb/beinstingel.htm

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