inédit


Bonjour. Je ne sais rien. Je vais crever de désir.
Hier je me suis coupé les cheveux tout court. Aujourd'hui je me suis réveillé avec le désir du livre.
Un beau matin, je me lèverai, mes cheveux auront repoussé et je ne le saurai pas ; je resterai là devant la glace à me demander d'où vient ce visage, et de quelle nature étrange sont exactement ces cheveux.
Je me suis levé et j'ai eu envie d'écrire. J'en ai souvent une envie irrépressible.
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Je m'y mets et je n'ai rien préparé. J'improvise tout. Je fais le plus de phrases possible ; j'ouvre des possibilités, je ferme des chapitres ; je mets en scène des paragraphes. J'ai du pouvoir. J'ai été élu par un comité révolutionnaire de fantômes. A propos de ce qui est dans ma peau, j'invente le plus que je peux. J'ai envie de femmes et de villes. Il faut que je tue des bêtes sauvages. Que je sauve des chiens domestiques perdus. J'ai envie de comprendre aussi. Je veux être prudent et rouler bien trop vite. Ne pas mourir mais prendre des risques. Je veux résoudre des problèmes. J'aurais voulu mieux les poser. Puis je désire changer de problèmes et écrire autre chose. Manger chinois et mourir comme l'héritier d'Othon, à la nage dans un fleuve de Turquie. Je veux pouvoir mettre tous les mots de liaison entre chercher et se trouver : chercher pour se trouver ; se trouver pour chercher ; se trouver après avoir cherché ; se trouver en cherchant ; chercher et se trouver ailleurs ; chercher pour s'éviter. Je souhaite être moi à fond. Je préférerai avoir été Othon. J'avais des milliers de villages en Allemagne ; j'avais mes propres serfs et mes ministériaux ; on buvait beaucoup avec les seigneurs ; on disait que j'étais le dernier à rouler sous la table. Moi, je sais pourquoi : Othon se
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surveillait. Othon regardait les autres seigneurs pour savoir s'il pouvait boire plus qu'eux, sans être ivre plus qu'eux. Il faisait semblant de rire et en fait observait. Il aimait boire. Othon buvait alors et au milieu de la nuit, quand les seigneurs roulaient affalés ou s'approchaient des chevaux pour vivre un sommeil lourd contre leurs ventres chauds, il allait à pas lents s'exiler derrière un mur, et avec toute l'humanité rassemblée, il écrivait mon livre compliqué.

Puis il s'endort et quand il se réveille, sa tête tourne moins, il se porte sur ses jambes et repart dans son siècle avec toute sa suite, ses barons, ses dames, qui lui parlent et l'inspirent. Je me réveille. Vous vous réveillez et vous vous apercevez que je suis le tueur. Vous vous avancez d'un pas en prenant garde à ne pas avoir l'air de me défier. Vous êtes près de moi et vous me demandez : êtes-vous le tueur ? Je vais vous le dire ; je vais vous répondre. Je vous expliquerai tout d'une partie d'un fragment de quelque chose qui veut être le tout. Eh bien oui en effet, je suis le tueur. Je ne comprends pas pourquoi et vous l'apprendrez en détail. Je développerai tout et mon
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système nerveux central vous accueillera comme dans une salle de cinéma. L'appareil cognitif qui me permet de 1/ reconnaître la porte 2/ me diriger vers elle 3/ l'actionner et enfin 4/ sortir pour aller faire l'individu humain dans ma ville, cet appareil cognitif, vous vivrez dedans. Je ne dis pas que vous aurez du plaisir. On n'est pas là pour le plaisir ; ni que vous serez au chaud ou bien traités ou quoi. Il y aura de la pluie, des problèmes ; j'aurai une profession et des Chinois du Nord se livreront au sexe la tête tournée vers le visage du dragon vert de l'est. Un calife enverra des lapins pour me demander d'épouser sa femme ou sa cause. Une chaise tombera et une culture urbaine se relèvera après un siège affreux. Cette plante singulière qu'est le bouleau envahira l'Allemagne en partant de la Norvège. A vos pieds un navire plein de mercenaires grecs fuyant leurs cités pauvres et allant combattre pour le roi perse de l'Ordre coulera, si tout va bien. On mesurera la différence entre la forme de l'onde d'un chien qui aboie et celle d'une balle qu'on se tire dans la tête et qui pénètre le crâne. Toute une documentation sera rassemblée sur vous et traitée, par-delà vous. Des ordinateurs fonctionneront et une femme se taira pendant plusieurs jours. Le livre trop intelligent d'un philosophe
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français contemporain nous fera peur et nous sentir idiots et mal. Une aristocratie barbare de sang O résistant à la peste prendra le pouvoir et sourira en couchant dans le lit encore chaud des anciens maîtres. Plusieurs langues seront parlées et évolueront sous vos yeux - et des consonnes seront l'objet d'amuïssements. Un parfum doux vous plaira avant de vous endormir. Vous goûterez à des aliments corrompus. Vous perdrez 10 000 livres d'un coup et, l'ami qui vous avait entraîné là par erreur, vous hésiterez, puis vous voudrez le tuer. Un temps passera et Dieu changera de pays clandestinement et sous un faux Nom. Une apparition aura lieu à l'orée d'un bois. Une maladie répandue dans le corps sera guérie progressivement mais non sans laisser quelques séquelles bénignes. On verra tout ce qui a trait aux mains, yeux, lèvres, ventres. Maintenant vous savez quel danger il y a dans tout ça. Je suis ce tueur qui se tue, s'arrête pour homicide, se met en prison et fait appel à soi pour s'évader avec l'aide d'un cocher de fiacre brun qu'il est lui-même, à bord d'un avion privé rapide qu'il est lui-même, partie d'un fragment d'un monde qu'il est lui-même.

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Je cherche à vous plaire et, ce faisant, je n'aime pas votre bouche. Ce qui m'énerve le plus en elle c'est sa mobilité. Beaucoup de gens, dont je suis, imitent le rire et le mouvement des lèvres dans la vie de tous les jours, ou si l'on veut, la survie du lundi, mardi, mercredi, la sous-vie du week-end, et je n'aime pas qu'on puisse vivre comme ça. Pianiste espoir de la nouvelle génération, je voudrais vous raconter une nuit de famille indienne qui provoquasse en vous quelque sourire sostenuto, permanent, sans bémol, dépourvu de toute limite de temps et variation d'intensité. Je voudrais que vous ayez mal à l'heure où le père de famille rentre du champ. Il me faudrait la garantie que vous ne pourriez pas vous sortir du plaisir causé par le récit de leurs premiers échanges verbaux banals. Je me tuerais de savoir que vous n'aller pas voir votre cœur saigner et vos yeux larmoyer à flot hors de toute perspective métaphorique quand la femme portera la troisième bouchée de riz à sa bouche. Je n'accepte pas ces métaphores. Je souffre quand vous arrêtez de lire, et les instants qui un à un me rapprochent de la mort trouvent une à une leur origine en vous, et vous seuls. Vos repas m'affaiblissent et vos fêtes m'exténuent, que dire alors de vos départs en voiture. Si vous vouliez me faire une place
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je monterais dans le coffre pour vous parler des amis que je me suis faits dans l'avenir. J'ai fui l'Europe et j'habite à New York. Les cheveux teints en noir et assistant à un concert de free jazz, j'ai connu Beth qui a de courtes bottines violettes. Nous nous sommes promenés dans Manhattan et sur le coup de minuit nous avons bu une bonne bière irlandaise dans un bar. Mais voilà, c'était l'avenir alors ; vous êtes parti et n'avez pas voulu me suivre. Il est trois heures et quart du mat et, sans vous dans la pièce vide, je me tourne vers la fenêtre et oui je meurs encore.

Je pense, nous pouvons nous déclarer satisfaits d'une telle et si fructueuse relation millénaire. Notre amitié étrange a su traverser les épreuves avec élégance et brio. Certes vous vous rappelez sans doute qu'il y a eu de ces moments terribles où tout est menacé d'un coup et bien près d'être balayé ; si cela a tenu à travers la colère où quand vous étiez en danger et que moi j'étais bien sur mon lit, où quand on n'avait plus rien à se dire et qu'on ne savait plus pourquoi on se parlait encore en se levant le matin, en se couchant le soir, c'est que c'est solide. Au physique, vous êtes blonds avec les cheveux
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crépus et les yeux marron clair, la peau moyennement sombre ; vous avez sur le côté de vos joues d'une belle teinte rouge pomme, deux longues oreilles rousses d'épagneul ; il vous manque quelques dents mais cela n'enlève pas à un charme qui vous est naturel au moins quelques heures par jour ; vous êtes la fille d'un parent de neuf ans que l'on appelle " mon oncle " ; au mental, vous passez pour quelqu'un de posé qui fait des crises fréquentes ; si vos gestes peuvent parfois prendre une tournure qui vous échappe, vous savez cependant aussi les maintenir dans une certaine efficacité, par exemple pour tenir un bol de saké brûlant ; à la ville, vous avez tout du hibou urbain qui vit seul dans son grand arbre entouré de métropoles grosses comme de grosses noisettes. Dans la vie, vous faites beaucoup de choses différentes ; vous parlez une langue ou au moins celle des signes à peu près couramment ; à l'âge de 10 ans vous vous en êtes voulu d'avoir smashé un papillon à 6 ; vous avez en général un moyen de déplacement rapide et motorisé ; vous avez connu la prison pour espionnage industriel et en êtes sorti plus vite que prévu grâce à un avocat onéreux qui a su découvrir un vice de forme dans la procédure ; vous avez épousé le fils débile du dernier souverain ottoman ; vous n'avez
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jamais su compter ; Li-Po s'est moqué de vous sur une colline en pente douce ; vous êtes un de ceux qui moururent pour César ; en voyage d'étude, votre sanscrit est tout juste correct ;vos peintures rupestres font l'admiration de tous les archéologues occidentaux ; vous n'aimez pas la musique dite classique et vous la méprisez ; vous avez sept enfants mais seulement dix-neuf petits-enfants ; vous êtes morts il y a quatre ans aujourd'hui même et plus personne ne pense à vous ; vous avez plus que préservé l'héritage paternel : vous l'avez agrandi, fortifié, vous avez fait le lit de l'avenir pour votre petit Marcello ; vous faites sécher pendant un an un bâton taillé pour en faire un nouveau manche de pioche ; vous portez un tatouage effacé sur l'omoplate gauche qui mentionne un anthroponyme ; depuis l'accident vous ne voyez plus que d'un œil et l'autre plein de pus vous fait mal : vous vous remettez plus que doucement ; vous n'avez jamais aimé le sexe et vous n'y pensez pas ; vous vous servez de galettes de maïs comme assiettes ; ce que Hugo appelait les matins triomphants vous réjouit après vous avoir longtemps embarrassé ; vous devez deux dinars à la famille de Jamila qui croit que vous ne lui en devez qu'un ; vous lui en rendrez deux quand même ; vous dormez mieux
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maintenant que tout est fini. Vous êtes contents de la force de cette amitié que nous avons réussi à nouer et entretenir. De l'air où vous êtes brûlés, de la terre, des marais salants, du fleuve où vous vous baignez, du Nirvana, de Novgorod, vous avez de grands yeux grands ouverts et vous me lisez.

Un jour, je serai dans l'avion et j'aurai l'Europe encore largement sur ma gauche. Je reviendrai d'un voyage en Iran et je remonterai vers la France par la Grèce. Les membres endoloris par trop d'heures passées à rester immobile dans un appareil suffisamment peu confortable d'une compagnie suffisamment peu capitaliste pour voyageurs pauvres (car en effet j'aurai encore choisi la solution la pire et la moins coûteuse), l'attitude désagréable d'une vieille voisine remuante me décontenancera ; je m'en vengerai en portant au maximum le volume sonore de mon instrument portatif de diffusion musicale, et si besoin est, je lui mettrai des petits coups de pied en douce, comme quelqu'un qui ne fait pas exprès.
Arrivé à Strasbourg, je pataugerai un moment dans l'aéroport, cherchant l'heure et la
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place, avec un sentiment d'impuissance qui s'ajoutera à celui de libération : sur ce point, je n'aurai pas su changer. Après plusieurs heures de train de nuit, je me retrouverai enfin au sein d'un univers plus familier : Poitiers, ma ville éphémère, où j'occuperai un poste assez intéressant dans le cadre du secteur documentation technique d'une association moyenne. Quelqu'un sera venu me chercher et je la verrai là à m'attendre. Elle aura la belle robe que j'aime lui voir porter d'habitude, noire, soulignant la taille et dénudant les épaules, ne découvrant rien du reste. Nous partirons ensemble après nous être mutuellement embrassés sur le coin des lèvres, à mi-chemin entre le franc baiser et le bonjour de deux personnes sexuellement distinctes entretenant entre elles des rapports jugés suffisants d'intimité. Nous roulerons dans la circulation assez fluide de la nuit poitevine et au fur et à mesure que nous nous éloignerons du centre-ville, nous grillerons de plus en plus de feux rouges - passant au ralenti, regardant bien, sans flipper toutefois. Enfin nous parviendrons aux carrefours mille fois traversés de notre quartier ; puis, devant notre maison elle-même. Je pense qu'alors nous serons en 2005 ou 6 ; j'aurai environ 28 ans. Elle coupera le moteur et nous descendrons de tout. Nous ne

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nous précipiterons pas vers la porte ; mais le cœur y sera. Les clés sortiront des sacs en même temps ; arrivée la première, la sienne ouvrira la porte ; puis la lumière sera allumée par mes doigts délaissant les siens et cherchant à tâtons ; puis vite éteinte. Je l'étreindrai dans le couloir ; je presserai mon bassin contre le sien ; nous ferons l'amour d'abord vite puis lentement : quoique je sache déjà cette vitesse, je ne me représente pas encore où. Qu'importe. Après je mangerai un morceau en buvant un reste de vin blanc sec, que je n'aimerai pas. Deux ans plus tard je serai sur un banc quelque part et je me mettrai à penser, sans trop y faire attention, qu'à cette époque j'avais encore une maison pour rentrer dedans la nuit et vivre dedans le jour. Je me lèverai et je longerai le canal dont les eaux sombres généreront alors une surface ondulante assez calme et de couleur jaune, entouré par des bruits de voitures et de trains et d'oiseaux sauvages gris foncé.

LJH

La suite de ce texte, ainsi que d'autres extraits, sont disponibles sur le site de LJH : http://www.dtext.com/LJH/

LJH /Ludovic Bablon a publié Perfection aux éditions L’Amourier, ainsi que Histoire du jeune homme bouleversé en marche vers la totalité du réel aux éditions Hache.

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