propos recueillis par Thomas Adam et Mélanie Hutin
Hélène Clémente a passé cinq ans à l'avant poste de la diffusion de l'édition de création aux côté de Nicole Craon et d'Eïmelia Bagayoko, au sein d'inextenso, diffuseur d'art qui s'est attaché à effectuer un travail de qualité auprès des libraires et à leur donner les moyens de découvrir le contenu des catalogues de ses éditeurs. Après avoir été chargée de diffusion, elle a développé inextenso conseil, avec le soutien de la Direction du livre du Ministère de la culture, un « outil de travail, de parole et de réflexions mis à la disposition des éditeurs et des diffuseurs confrontés aux problèmes de commercialisation dans un contexte de concentration et de changements rapides ». Dans le même temps, avec Paris Musées, Le Comptoir des Indépendants et Pollen diffusion, elle a participé à la mise en place de Diffuseurs en Création, association qui rassemble « des diffuseurs et distributeurs qui s'inscrivent pleinement dans la défense et le développement de la diversité culturelle ». [ note ]
Depuis novembre 2006, elle est chargée de mission auprès du Syndicat de la Librairie Française, pour la mise en place d'un « Portail de la librairie indépendante » qui devrait être en ligne à l'automne.
I/I : Comment l'idée d'un « Portail de la librairie indépendante » est-elle née ?
C'est une réflexion qui avait émergé une première fois il y a quelques années, à l'initiative de quelques libraires « pionniers » [ note ] [ note ] [ note ] qui avaient développé un site et s'étaient penchés sur une possible mutualisation.


Elle a ressurgi l'été dernier, sous l'impulsion cette fois de libraires qui n'étaient pas présents sur Internet et en ressentaient le besoin urgent, tant pour répondre à la demande de certains de leurs clients habituels que pour ne pas rester immobiles face à l'augmentation lente mais régulière de la vente en ligne. Renny Aupetit (libraire du Comptoir des Mots à Paris et secrétaire du SLF) s'est chargé de mener une réflexion exploratoire aux côté de Benoît Bougerol (librairie La Maison du Livre à Rodez, Président du SLF), Christian Gautier (Le Passage à Alençon), Matthieu de Montchalin (L'Armitière à Rouen) et Gilles de La Porte (La Galerne au Havre). J'ai été ensuite embauchée, en novembre dernier, pour permettre aux libraires du syndicat de mener une étude approfondie, dégager les grandes lignes de ce portail, et leur permettre de mener ce projet à terme.
I/I : Quel succès l'idée rencontre t-elle auprès des libraires ? Et d'abord, sont-ils tous concernés ?
Il s'agit d'un portail des libraires indépendants, et donc tous les libraires qui le sont peuvent être concernés, qu'ils soient syndiqués ou non. D'ailleurs, l'intérêt de ce portail repose notamment sur un maillage, le meilleur possible, du territoire.
Pour démarrer, nous avons mis en ligne une étude, très simple, que nous a gracieusement proposée le cabinet d'audit Ourouk, et qui nous a permis de prendre la température et de dégager quelques très grandes lignes. La température était bonne, puisqu'il en ressort que 150 libraires sont prêts à participer dès la phase de démarrage du Portail. La moitié d'entre eux ont participé à une première réunion d'étape en février, au cours de laquelle nous avons rencontré les premiers prestataires et évoqué les différentes formes que ce portail pourrait prendre.
I/I Trois mois après le début de ta mission, peux-tu nous en dire plus sur ces différentes formes ? A quoi ressemblera ce portail, et quelles seront ses principales fonctionnalités ?
La réflexion est encore en cours, bien sûr, et l'on avance en examinant les avantages et la faisabilité de plusieurs versions plus ou moins ambitieuses.
Le socle, c'est déjà une base de données bibliographique mutualisée, avec des notices de livres assez élaborées, qui soit la plus exhaustive possible, j'insiste sur ce point, et qui sera mise en relation avec le stock des libraires. Il faut donc pouvoir trouver n'importe quel livre, et voir où il est disponible.
Ensuite, il y a d'une part une interface commune, le portail en lui même, et un espace pour chaque libraire participant. Là, on peut imaginer des choses modestes ou plus élaborées. sachant qu'il faut que les libraires puissent intégrer le portail au plus faible coût possible.
I/I : Il s'agira donc de proposer la vente en ligne plutôt que d'inciter les internautes à se rendre chez leur libraire ?
Pas du tout ! La priorité, c'est plutôt de maintenir et de prolonger la relation qu'ont les libraires avec leurs clients, et même de leur en trouver de nouveaux.
Très concrètement, les internautes pourront, s'ils le souhaitent, paramétrer leur compte et choisir leur libraire de référence. Lorsqu'ils chercheront un livre, ils verront si leur libraire l'a en stock, et si oui, ils pourront le réserver et passer le chercher. C'est ce qui sera probablement le plus fréquent ; cependant, ils pourront également choisir de se le faire envoyer. Si le libraire ne l'a pas, ils pourront lui demander de le commander ; et si jamais ils sont pressés, ils pourront élargir la recherche à un autre libraire, de proche en proche, et là aussi réserver ou choisir de recevoir le livre à domicile.
Il s'agit donc bien pour les libraires d'apporter un nouveau service à leurs clients habituels, qui pourront ainsi se rendre sur l'espace de la librairie, réserver ou commander un livre à toute heure du jour ou de la nuit, mais aussi poser des questions à leur libraire, lui faire des suggestions, etc. Et en même temps, les internautes auront accès à un stock incomparable, dont ne dispose aucun site de vente en ligne.
I/I : Ce portail permettra également de prolonger ce qui fait la valeur des librairies indépendantes : une sélection originale, une certaine expertise, le conseil du libraire.?
Absolument. En fait, il y aura deux modes de navigation. On se rend compte en effet que, sur les sites marchands, le contenu freine certains comportements d'achats : il faut pouvoir acheter le livre en cliquant le moins possible. De même, ce qui fonctionne le mieux, ce sont les liens très rapides, du type « les acheteurs de ceci ont aussi aimé cela », ou bien « les autres livres de l'auteur ». Nous allons donc en tenir compte, et proposer ce type d'accès rapide.
Et puis il y aura, pour les lecteurs qui souhaitent justement faire des découvertes, ou être conseillés, la possibilité d'accéder à de nombreuses ressources. D'abord, dans le corps du portail, qui aura notamment cette vocation. Egalement, depuis les notices de la base de donnée, qui pourraient renvoyer vers des articles, des dossiers, à partir de liens internes ou externes. Quand vous serez sur la fiche des Cahiers de guerre, vous aurez un lien vers le site de P.O.L, vers tel ou tel article critique, vers des ressources sur Marguerite Duras, vers le point de vue de tel ou tel libraire. Enfin, sur les espaces des libraires eux-mêmes : un lecteur pourra ainsi bénéficier des conseils de son libraire habituel, ou bien connaître les coups de cour ou les mises en avant particulières de tel autre libraire, spécialisé ou généraliste.
I/I : Dans les « parties communes » du portail seront donc présentés des ouvrages, des auteurs, des éditeurs. S'agira-t-il de développer un genre de revue, de faire là aussi appel à des libraires, aux lecteurs eux-mêmes, ou bien à des critiques littéraires ?
On n'en est pas encore à ce stade de la réflexion, mais c'est une position que je souhaite effectivement défendre et qui me paraît, personnellement, très utile : valoriser des éditeurs, des collections, des démarches éditoriales particulières, des auteurs, mettre en avant des catalogues qui ont des difficultés à être visibles sur la durée. Tous ces livres que l'on trouve surtout, quand ce n'est pas seulement, chez les libraires indépendants, et qui font leur force. mais pour lesquels un besoin de médiation particulier se fait sentir. Cela signifie proposer des analyses critiques, mais aussi pourquoi pas du contenu multimédia, des vidéos d'entretiens avec des éditeurs. Je pense aussi à développer des présentations de libraires et de librairies, des démarches originales, avec là aussi des vidéos, des visites virtuelles.
Pour répondre à la seconde partie de votre question : si l'on veut pouvoir développer rapidement, et à coût réduit, cet espace critique, il faudra nous appuyer sur des partenariats, peut-être avec certains médias, avec des suppléments littéraires, des revues. en cherchant à proposer un contenu de qualité, sinon ça n'a aucun intérêt.
Ce qu'il faudrait également, de mon point de vue, c'est articuler ce contenu éditorial avec les actions proposées par les libraires : les animations, les lectures, les rencontres...C'est toute l'originalité potentielle de ce portail, d'articuler la puissance d'Internet et le travail de proximité, et le parti pris, de chaque libraire.
Mais sur tous ces aspects nous devons encore avancer, et voir ce qui est réalisable en fonction des souhaits de chacun et des moyens dont nous disposerons.
I/I : Parlons-en : comment ce portail sera-t-il financé ? Peut-on compter sur les recettes issues de la vente en ligne ?
Pas seulement. A titre indicatif, pour les librairies indépendantes qui ont développé un site de vente en ligne, l'apport de ce site à leur chiffre d'affaires oscille entre 1% (Ombres blanches) et 4% (Mollat). Et puis, comme je vous le disais, la priorité de ce portail n'est pas seulement de faire de la vente en ligne mais d'améliorer le service que proposent les librairies indépendantes physiques, de les prolonger en quelque sorte.
Or, ce portail a un coût non négligeable. Une base de données bibliographique coûte de l'ordre de 100 000 € par an. La création du site est aussi un investissement important. Et lorsque que la société sera créée, il faudra rapidement trois salariés : un webmestre, un administrateur et une personne chargée de l'animation éditoriale et des partenariats.
Les revenus viendront naturellement d'une participation des libraires, forfaitaire d'une part et proportionnelle aux ventes d'autre part. Nous étudions aussi la question des recettes publicitaires : on peut imaginer des annonces -choisies- sur le portail, et pourquoi pas des annonceurs locaux, par exemple les partenaires culturels des libraires, sur leurs espaces dédiés.
Mais nous espérons également obtenir un soutien public, notamment par l'intermédiaire des régions, des structures régionales du livre, ou de l'ADELC, soutien qui permettrait aux libraires de rejoindre le portail à un coût moindre, ou même, idéalement, dans un premier temps, à coût nul.
our que le portail fonctionne, il faut en effet qu'il puisse être rejoint par le plus grand nombre de libraires, et un ticket d'entrée trop élevé serait assurément une barrière. Or, avec un peu de moyens, et beaucoup de participants, ce portail peut vraiment être un outil de médiation ambitieux, qui mette en valeur les livres et le travail des libraires indépendants, et ce qui les distingue des autres points de vente de livres.
I/I : Comment cela se passe-t-il pour les libraires qui ne sont pas informatisés ?
C'est en effet un frein. Tous les libraires n'ont pas une gestion informatisée de leur stock, ce qui est une condition pour que l'outil de géolocalisation d'un ouvrage fonctionne. C'est là aussi le type d'aide que pourrait fournir une région ou une structure de soutien à la librairie, pour acquérir le matériel et être formé à l'outil. C'est de toute façon devenu presque nécessaire.
I/I : Quelles sont les prochaines étapes ?
En avril, les libraires en charge du dossier choisissent les différents partenaires techniques du Portail : le fournisseur de base de donnée (les principaux étant Electre, Tite-Live, Decître, Chapitre.) et l'infrastructure Web. Une société (SAS) sera créée a priori cet été dont l'association des libraires du réseau du SLF sera actionnaire majoritaire aux côtés des autres associations de libraires.
La dimension du projet sera alors arrêtée, forcément un peu en fonction des moyens dont nous disposerons, puisque la priorité est que le site soit en ligne à l'automne. Notre capacité à imaginer et à nouer des partenariats sera également pour beaucoup dans la dimension de ce projet : partenariats de contenu, de communication. partenariats aussi avec les éditeurs et les diffuseurs, et vers les sites prescripteurs, pour les inciter à renvoyer, depuis leur site, vers le portail, plutôt que de renvoyer vers une sélection de libraires et de sites de vente en ligne ou de développer, eux-mêmes, directement la vente en ligne.
I/I : Tu as longtemps travaillé « de l'autre côté », en tant que diffuseur. Est-ce que cette mission au cour de la librairie française enrichit ta vision de la chaîne du livre ?
Oui, bien sûr. Je prends davantage conscience des difficultés que doit affronter la librairie pour continuer à défendre les catalogues des éditeurs dans leur diversité. Je travaille avec des personnes qui chaque jour se trouvent confrontées à de difficiles arbitrages. Je constate aussi que les approches professionnelles sont de plus en plus nombreuses : les libraires sont mieux formés, mieux équipés, mieux organisés, et ils s'attachent à donner à la Loi Lang la force et le potentiel qu'elle a.
Comme je garde un oeil depuis l'édition et la diffusion, je me demande naturellement -mais je me le demandais déjà beaucoup - ce qu'il est possible de faire pour aider la librairie. Leur sauvegarde immédiate passe par l'amélioration de leurs conditions commerciales avec les, disons, trois principaux diffuseurs, qui vont représenter 90 % de leur chiffre. Maintenant, les plus petits ont une force symbolique immense, qui fait toute la différence, donne la mesure de la valeur ajoutée de la librairie. Il faut vraiment parvenir à faire reconnaître cette valeur ajoutée des librairies et des éditeurs indépendants. La création d'un label de la librairie indépendante [ note ] et les mesures en faveur des acteurs de la création vont dans ce sens. Et le portail de la librairie indépendante est traversé par tout cela.