'ai rencontré l'économiste et poète non-officiel Abder Zegout de façon tout à fait hasardeuse. Tandis qu'Alger croule sous les bombes nous bavardons tranquillement dans les entrailles du métro parisien. Quelques secondes plus tôt, j'ignorais tout de l'existence d'Abder Zegout. Mon pote et moi discutions littérature. Abder s'est alors tout naturellement immiscé dans la conversation souterraine. Voici quelques extraits d'une entrevue méditerranéenne réalisée dans le tréfonds de la France métropolitaine.

Karim Madani
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- Comment, dans le contexte algérien actuel, interprètes-tu l'assassinat de Abdelkader Hachani du FIS?
Le problème est confus et il est directement lié à la concorde civile : elle ne se réalisera pas et cela pour plusieurs raisons : injustice, corruption, mal de vivre, sans parler de la lenteur du système de gestion.

- Tu connais Boualem Sansal, l'auteur du Serment des Barbares?
Il ne veut pas s'enfermer dans ce silence. Son analyse? Il est simplement témoin de ce qui se passe. Et son roman illustre bien ce dicton : vaut mieux dire que mourir. Il y a eu énormément de manipulation, d'archaïsme dans la gestion du système. Le problème est éminemment politique. On comptait sur la fiabilité de Bouteflika. Mais rien n'est arrivé. Ce que le peuple attendait, c'était un rêve. La misère sociale s'accentue à une vitesse phénoménale, les droits sont bafoués.

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- L'Algérie est donc dans une impasse?
Oui et le mot paix n'est qu'un slogan politique comme cette expression de "terrorisme résiduel" de l'ancien premier ministre. Des milliers d'Algériens continuent de mourir jour après jour.

- Les médias occidentaux, et plus spécialement les médias hexagonaux occultent des pans entiers de l'actualité algérienne ces derniers temps…
Il existe des intérêts économiques, stratégiques évidents entre ces deux pays. Et la France cautionne la politique de l'actuel régime.

- En tant que poète et économiste, tu te sens comme un exilé?
Nous avons trop encaissé. Il faut se référer à la juridiction du pays, à l'équilibre psychologique. La corruption a atteint un degré affolant. J'ai été personnellement victime d'une agression physique, ma soeur de même, j'ai constitué un énorme

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dossier et la justice algérienne a innocenté des agresseurs récidivistes. J'ai subi un énorme préjudice moral, un article de loi fut bafoué, peut-être parce que je fais partie du Front des Forces Socialistes, et que je suis actif au sein du Mouvement Culturel Berbère et de la ligue des Droits de l'homme.

- Qui contrôle l'Algérie?
Des hommes de l'ombre.

- Bouteflika n'est donc qu'un pantin dont on tire les fils?
Oui. Il "habite" la télévision algérienne en faisant des déclarations en langue française, il parle de corruption et d'injustice alors que des milliers de dossiers alarmants restent sans suite!

- Il y a donc une grande illusion cathodique appelée Bouteflika?

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Ce ne sont que des illusions, on parle de paix alors que les atteintes à la personne humaine sont multiples. Certains cercles politiques algériens auraient fait la déclaration suivante: " La D.S.T. française fait partie du système sécuritaire pour contrer le terrorisme en Algérie ". Il y a des règlements de compte entre différents clans, un banditisme à grande échelle.

- Ta vie est en danger du fait que tu exerces ton métier d'écrivain?
Pour être artiste en Algérie, il faut être fou. Nous sommes malmenés, tu vis quotidiennement dans la peur de l'exécution par le système militaire. Alors que nous luttons pour la liberté et le droit. Et de l'autre côté de la barrière, le système islamiste, extrémiste, fasciste, essaie de nous éliminer.

- Justement, cet islamisme-là fait peur à la France et rejaillit très négativement sur la communauté maghrébine de France?
Parce que beaucoup n'ont pas compris que le message fondamental de l'islam

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s'oriente vers une éducation civilisationnelle moderne et laïque. Je peux affirmer que l'état algérien a de grosses responsabilités dans l'éclosion de l'extrémisme religieux, d'abord avec l'école. Le système éducatif fondamental est tel qu'on ne trouve pas d'études psychologiques adaptées à la conception sociologique algérienne. Autrefois c'était l'école générale qui transmettait les savoirs, la richesse humaine. Et pourtant beaucoup d'artistes, de poètes, de cadres indépendants algériens se sont battus pour essayer d'imposer le sens de la liberté, de la responsabilité. Ils l'ont fait de façon irréprochable.

- Le pouvoir algérien a-t-il peur du peuple?
C'est évident. Le peuple peut prendre sa destinée en main avec plus de clairvoyance et de bon sens que les gens qui le gouvernent. Les élections ne se sont jamais faites dans le respect de la volonté populaire.

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- Le peuple algérien a-t-il déjà été libre au cours de son histoire?
Il a toujours été colonisé, en guerre. C'est un peuple rebelle, il préfère largement la liberté de conscience à la liberté d'égoïsme… C'est une revendication plus poétique que politique…C'est un peuple profondément pacificateur qui refuse d'admettre cette pression totalitaire, autoritaire, d'un régime condamné à l'échec.

- Parlons un peu des liaisons complexes mais surtout dangereuses entre la France et l'Algérie?
Notre pays a toujours eu un intérêt intellectuel, "civilisationnel", pour la France. Le revers de la médaille, c'est cette domination que la France a voulu nous imposer à l'échelle mondiale: Il suffit de regarder la balance commerciale existant entre les deux pays.

- Tu étais en France pendant les vagues d'attentat?

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Non, j'étais au coeur du quotidien algérien. Voila mon avis mais il est très personnel : le fanatisme frappe tous les bords, comme un malade dément à qui on n'administre pas de remède. La folie est en liberté provisoire.

- Dans le tristement célèbre Code Indigène, les coloniaux traitaient l'Algérien comme un sous homme…
Nous étions des sous-produits. Maître Vergès a écrit un bouquin sur le Droit de Vichy en 1941(Mes amis d'hier sont devenus des tortionnaires). Ce livre parle des lois racistes de Vichy que la France a fait appliquer en Algérie. Qu'est-ce que c'était les lois de Vichy en Algérie: nos parents disaient que c'était le droit de survivre mais pas le droit de faire de la politique, pas le droit d'être scolarisé. La ségrégation raciale. Ils bafouaient nos droits comme aujourd'hui l'état algérien bafoue le droit de ses propres enfants.

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- On parle beaucoup de mega-criminalité organisée en Algérie?
L'armée a été instrumentalisée, institutionnalisée mais les gouvernants sont des ombres. Ils font peur. Un général a révélé l'existence d'une mafia politico-financière mais je crois qu'il n'y a qu'une seule mafia, c'est le pouvoir. Elle utilise les institutions de l'Etat comme un fonds de commerce.

- Tu me dis que ton écriture s'attache à parler de l'amour, mais comment écrire sur l'amour quand on vit dans un océan de haine et de destruction?
Pendant les années de tueries, de barbarie, je n'ai jamais cesse d'écrire sur l'amour dévasté par une tornade, une maladie sans nom. Cette thérapie m'a fait découvrir que l'Algérien est en manque d'affection et de liberté, il est plus obsessionnel que passionnel. écrire pendant 10 ans l'amour du pays, du prochain, de la liberté c'est présager un avenir plus lumineux pour l'Algérie, c'est mon idée de la Révolution algérienne, la fraternité, le respect. Le pouvoir ne pense qu'à s'enrichir, a fait de ce

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peuple une ruine. Mon arme, c'est la plume. On assassine les poètes, les journalistes, la science et le savoir. L'Algérie revient au Moyen Age. Le système algérien réinstaure les lois de Vichy finalement.

 

 

 

 

 

 

 

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