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ans l'avion qui m'emmène à Los
Angeles, je feuillette les journaux américains et européens.
Partout, des gros titres aux entrefilets, il n'est question que
de guerre, d'anthrax, de destruction atomique et bactériologique.
Les hôtesses de l'air, les passagers semblent étrangement
calmes et détendus. Pourtant, à peine un mois auparavant,
des appareils de ligne s'écrasaient contre les tours jumelles
du World Trade Center, vision de cauchemar pour n'importe quel scénariste
catastrophe hollywoodien
Deux passagers évoquent des
programmes
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américains d'écoutes téléphoniques : si par
exemple vous prononcez le mot Afghanistan, Taliban ou Ben Laden, vous
déclenchez immédiatement un complexe mécanisme ayant
coûté à peu près les trois-quarts du PNB d'un
pays comme le Bangladesh. Ces mots-là sont des mots codes, déclencheurs
ou interrupteurs
J'ai l'impression nette et certaine d'évoluer
dans les coulisses d'une mauvaise série B, époque guerre
froide
Je scrute les visages de certains passagers, y cherchant
des traces de peur, de consternation, d'horreur. Je ne vois rien. Les
écrans de télévision s'allument et une insipide comédie
nous est offerte. Les amateurs de films d'action musclée, à
base d'explosions et de prises d'otage vont devoir attendre de longues
années pour visionner leurs films favoris dans un avion.
J'arrive à LAX, l'aéroport international de la Cité
Des Anges Déchus.
Légèrement assommé par un sommeil artificiel allongé
d'une bonne dose de décalage horaire, je ne me rends pas compte
de l'activité policière régnant à l'intérieur
du terminal. Des gardes nationaux, des flics en civil, en uniforme,
des militaires, des vigiles sont postés à peu près
partout. Arrivé au comptoir de
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L'INS (Immigration and Naturalization
Service), une légère inquiétude me saisit. A Paris,
des proches m'ont prévenu : « Tu verras, avec ton nom,
les agents de l'immigration vont te poser un million de questions. »
J'ai lu quelque part que des politiques américains essayaient
de faire passer une loi permettant de placer en détention administrative
tout individu suspecté d'activité terroriste. Inutile
d'apporter des preuves, une simple suspicion, de la part d'un agent
fédéral suffirait. Je suis persuadé que la plupart
des gens sont paranos. Rien de pathologique cependant. Une légère
paranoïa
Mais l'agent de l'Immigration me demande si je suis
Dj, me sourit et me souhaite un agréable séjour à
L.A.
Felipe, un photographe de Compton m'attend à l'aéroport.
Les militaires quadrillent toujours le secteur. Alors que nous pénétrons
dans la ville, dans une grosse Ford grise, j'ai l'impression de glisser
dans une autre dimension. Je repense à ce film de William Friedkin,
To Live And Die In L.A. (Vivre et Mourir à L.A.) Cette ville
est tellement grande que ses résidents ont du mal à s'en
extirper. Dans West-Holywood, une voiture sur deux arbore une bannière
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étoilée. Du patriotisme à l'état pur. Felipe
m'explique : « La plupart des Américains moyens ont été
bercés par une idéologie de la consommation : consommez
et taisez-vous. Regarde le nombre de supermarchés qu'on a déjà
dépassés. Tu peux passer toute ta foutue vie dans l'un
de ces supermarchés ! La plupart de mes concitoyens a été
infantilisée par l'école, le cinéma, le gouvernement.
Alors que les gros budgets sont alloués à la défense
et aux prisons, notre système éducatif public est à
peine plus efficace que celui d'un pays comme le Mexique. Les médias
se font le relais de la propagande. Peu d'Américains savent,
par exemple, que Ben Laden travaillait pour la CIA. Et s'ils l'apprenaient,
je crois bien qu'ils en chialeraient. Pourquoi notre belle nation a-t-elle
travaillé avec des méchants ? C'est le genre de question
qu'ils se poseraient. D'une candeur effrayante. »
J'observe un pauvre bougre posté à un carrefour. Il tente
désespérément de vendre des drapeaux à la
sortie d'une station-service. Le problème, c'est que tout le
monde roule en voiture et qu'il n'y a aucun piéton dans ce périmètre.
Le vendeur de drapeaux, sale, hagard, maladif, agite son bout de tissu
bariolé.
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Tout cela me semble d'une ironie déconcertante.
Le soleil californien est étrange. Presque mortifère.
Glauque. Un soleil gris. Une épaisse nappe de pollution plane
sur la ville
Je tente une petite expérience. Marcher. C'est
dingue, marcher est chose incongrue à L.A. Je marche le long
d'une dizaine de blocks sans croiser âme qui vive. J'ai vu des
flics contrôler un piéton. Ici, par piéton, comprenez
un pauvre et les flics arrêtent les piétons pour vagabondage.
En observant bien (mais de loin) les pratiques des flics du tristement
célèbre L.A.P.D. (Los Angeles Police Department), c'est
le spectre de James Ellroy qui vient s'écraser sur votre rétroviseur.
Une affaire célèbre a éclaté ici, il y a
quelques années. L'affaire Rampart, qui mettait en cause des
officiers du L.A.P.D. dans des affaires de corruption, de meurtres,
de trafics de drogue. Felipe, d'origine mexicaine, ne porte pas vraiment
ces flics dans son cur. « Un jour, ils m'ont sorti de mon
véhicule (to pull over, expression signifiant qu'on a
été contrôlé un peu brutalement, ndla), m'ont
plaqué un flingue sur la tempe et m'ont demandé pour quel
gang je roulais. Je leur ai répondu que j'étais journaliste
et que je
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n'appartenais plus à aucun gang depuis mon adolescence.
Ils m'ont demandé si j'avais de la drogue ou de l'argent, j'ai
répondu par la négative et ils sont partis. Ces vatos
(connard en argot mexicain, ndla) peuvent te flinguer à tout
moment, surtout si tu es latino, chicano ou black. Je les poursuis actuellement
devant les tribunaux de la ville. Mais l'instruction est longue. »
Les flics du L.A.P.D., je l'ai appris par la suite, adoptent des comportements
de miliciens ou de ce qu'on appelle communément aux Etats-Unis
des Vigilantes. Un flic peut même cumuler plusieurs emplois,
comme agent de sécurité, videur pour un club, garde du
corps, plombier, et même bibliothécaire. La police de L.A.
s'apparente plus à une police privée n'obéissant
strictement qu'aux seules consignes du maire.
La Westcoast possède son propre style de vie. Alors que
New York est plutôt hypocondriaque, hallucinée, presque
cardiaque, L.A. s'impose par sa gargantuesque indolence. Une indolence
de surface. Car l'observateur averti a vite compris qu'une violence
extraordinaire se tapit dans l'ombre des palmiers asthmatiques. Nous
passons souvent, par exemple, devant ce que Felipe
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appelle « un
spot de Vets » : il s'agit d'un carrefour où s'agglutinent
des dizaines d'anciens combattants du Vietnam, prostrés dans
leur chaises roulantes, barbus et chevelus, crades, affamés,
désespérés. Les oubliés de la guerre du
Vietnam. « Une fois qu'ils ont fini le sale boulot que le gouvernement
leur a demandé d'exécuter gentiment, ils sont rentrés
aux USA dans l'espoir d'obtenir de solides avantages financiers et médicaux.
Le gouvernement, conspué par l'opinion publique de plus en plus
hostile à la guerre, les a laissés tomber. Beaucoup étaient
complètement toxicos, psychopathes, handicapés, blessés,
amputés. Le gouvernement en a fait des sans-abri. Ceux qui prétendaient
que la CIA avait testé des produits «spéciaux»
sur eux croupissent aujourd'hui dans des bunkers psychiatriques. »
Les vétérans du «Nâm», comme on appelle
cette guerre ici, ont pratiquement tous l'il mort. Un regard vide.
Indicateur d'une désespérance cosmique.
Hier, j'ai fait une expérience intéressante. J'ai erré
pendant des heures dans un gigantesque supermarché des faubourgs
de L.A. J'ai vu quelques zombies pousser des caddies, le regard mort,
perdu dans la contemplation d'une
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bouteille de nettoyant ménager.
J'ai vu une vieille femme noire chercher désespérément
quelques piécettes pour s'offrir un énorme gâteau
phosphorescent. J'ai vu une jeune Chicana hurler près des caisses,
maudissant son bon d'alimentation du gouvernement qui n'était
plus valable depuis deux jours. Et ce soleil mortifère qui nous
écrasait, un soleil implacable. Je me retrouvais parfois devant
un énorme magasin de robinetterie et de miroirs perdu au milieu
du Grand Nulle Part. D'un côté, la beauté (à
couper le souffle) des jeunes Mexicaines et de l'autre la laideur des
interminables tunnels tagués reliant le barrio au reste
de la ville. Je retrouve l'ombre d'Ellroy à peu près partout.
Est-ce la bande-son de mon imaginaire qui déraille ? Probablement.
J'aime me repasser ce cauchemar angelino en boucle. C'est presque
instructif. Divertissant.
A L.A., vous trouvez à peu près n'importe quel spot.
Par spot, il faut comprendre un endroit, un lieu, spécialisé
dans une activité précise. En traversant l'agglomération
d'ouest en est (des heures de voitures), on tombe sur des spot
de chronic, du nom de cette fameuse herbe californienne dont
les
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mérites ont tant été vantés par les
gangsta rappeurs. On peut aussi trouver des spot de crack dans
des zones ultra criminogènes comme le quartier d'Impérial
Courts, à Watts. Le genre de quartier où brûler
les feux rouges vous est fortement conseillé par la police. Felipe
décide de m'emmener sur un spot de low-riding,
sur Compton Boulevard, en plein cur du ghetto chicano. Le low-riding
est un loisir qui remonte à l'époque des zoot-suits,
dans les années quarante : des Mexicains portant des costumes
totalement extravagants, bien avant l'apparition des «sapeurs»
congolais. Ces jeunes Chicanos partageaient un mode de vie fait de frime,
de petits trafics, de femmes, d'alcool et de grosses voitures. Ce style
de vie se voulait en rupture avec celui des parents immigrés,
dociles et écrasés par l'Amérique Wasp. La police
tua une centaine de ces jeunes sapeurs, alors qu'ils manifestaient pour
le respect de leur droits civiques. En 2001, les jeunes Chicanos de
Compton Boulevard se sont aussi organisés en gangs et vouent
un amour immodéré à leurs voitures. Le low-riding,
c'est la version américaine du tuning hexagonal. Il consiste
le plus souvent à bricoler et à conduire de grosses bagnoles
délirantes et ronflantes,
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provoquant par la même occasion
la colère policière. Les low-riders se considèrent
comme des rebelles dans une Amérique de plus en plus répressive.
Ils cultivent un certain art du clinquant, narguent les flics, fument
la weed, chatouillent les flingues. « Mon père était
low-rider, je suis low-rider et mon fils sera probablement
low-rider, affirme Low-Dog, un gars du quartier, c'est une culture
de la résistance contre les flics. Le low-riding, c'est
un élément de la culture des gangs, mais ça dépasse
aussi le concept de gang. Le low-riding, c'est une façon
d'exister pleinement dans un système qui veut te broyer. »
On transforme des Chevrolet réglementaires en «muscle
car», c'est-à-dire en monstre d'acier et d'aluminium.
Fait notable, pratiquement tous les pavillons (sur la côte ouest,
la notion de housing project, cité Hlm largement répandue
dans l'Est, est à peu près inexistante) sont dans un état
avancé de délabrement. Ces maisons pourries contrastent
brutalement avec ces engins rutilants et bruyants dont les seules suspensions
ont dû coûter une année complète d'aide sociale.
Les jeunes gangsters saluent Felipe, un ancien du hood, le quartier.
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Felipe appartenait lui-même à un puissant gang de Compton
Boulevard, avant de décider de laisser tomber cette vie-là.
« J'ai participé à quelques drive by shooting
(le fait de tirer à partir d'une voiture) quand j'avais seize ou
dix-sept ans, j'en ai aujourd'hui trente-trois. Que dire ? L'Amérique
dévore sa jeunesse comme une nation cannibale. Elle offre des flingues
à des enfants pour qu'ils puissent tuer d'autres enfants. C'est
un style de vie complètement suicidaire : je tue ton homie
(de homeboy, littéralement des amis du quartier ndla), alors tu
viens me buter, et mon frère ira te buter ! Ces choses ne s'arrêtent
jamais. Les émeutes de 1992 n'ont rien changé, on parlait
d'une trêve entre gangs rivaux mais j'ai l'impression que c'était
une opération de propagande gouvernementale. J'ai une statistique
: depuis 1979, 20 000 mômes ont été tués par
arme à feu dans ce pays. » Les jeunes gangsters arborent
les couleurs de ce qu'on appelle ici la familia. « Ton père
s'est barré quand t'avais deux ans et ta mère fume du crack
Normal que tu veuilles entrer dans une vraie famille, un gang qui veille
sur toi, qui te protège, qui te file à manger et à
boire, des fringues de marque, de l'argent » lâche un ex-membre
de gang appelé
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Tony. Je discute avec
les gang-bangers (membres de gang) du quartier. Quelques-uns
s'étonnent qu'un Parisien vienne visiter le «trou du cul
du monde» pour reprendre une de leur expressions. Ici, une chose
m'intrigue. Je ne vois pas de drapeaux. Skoob, un gangster repenti balance
: « Je peux me choper une balle en traversant ma propre rue et
«ils» pensent que je vais devenir un putain de patriote
! J'ai pas le temps de penser à l'Afgha
Fuck comment on
dit déjà ? Afghanistan (péniblement articulé,
ndla). Je pense à ma propre survie dans la rue. Comment nourrir
mes gosses sans dealer, comment les soigner, comment les scolariser
sans qu'ils risquent de prendre une balle dans la cour de récré
? Quand j'aurai résolu tous ces problèmes, je pourrai
effectivement aller acheter un drapeau chez le Coréen du coin.
» On est loin des discours médiatiques français
ou américains qui disaient en substance : « Tous les Américains
derrière Bush ! ». D'autres Chicanos tiennent le même
discours. Apparemment, les pauvres, Noirs ou Chicanos de surcroît,
n'ont pas peur de mourir carbonisés par des terroristes. Ils
pensent avant tout à leur propre survie au sein d'une Amérique
industrialisée et prospère. Compton
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Boulevard me fait
penser a une excroissance tiers-mondesque. Les voitures des low-riders
n'en finissent pas de rebondir sur leur amortisseurs de luxe. Un
ex-gang chicano, reconverti dans le cinéma (ils sont conseillers
artistiques pour Hollywood, surtout pour les films tournés dans
le ghetto, comme Training Day ou Fast And The Furious, où leur
connaissance intime du quartier et des habitants demeure indispensable
au bon déroulement d'un tournage de film) me raconte des dizaine
d'anecdotes sur la vie dans le hood. L'un des ex-gangsters les
plus respectés du quartier, Magdaleno «Guic One DRP»
Robles (tout le monde l'appelle Guic) arrive au volant d'un simple 4x4.
Guic et moi nous nous saluons. Le Chicano m'entraîne dans un coin,
regarde les bungalows délabrés : « On peut dire
que j'étais le pire cauchemar de l'Amérique, et qu'aujourd'hui
je goûte enfin ma part de rêve américain. »
L'homme fait allusion à sa nouvelle profession, acteur dans de
grosses machineries hollywoodiennes. Guic constitue une énigme
pour les statistiques : avec une probabilité de 90%, comment
diable se fait-il qu'il ne soit ni mort, ni drogué ni en prison
? « Il y a deux ans à peine, je faisais mon temps dans
un pénitentier d'Etat. J'ai adhéré à
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un
gang à l'âge de cinq ans. Je participais à peu près
à toutes les activités d'un gang, c'est à dire
aux bagarres de rue, graffiti, vandalisme, vols à l'étalage.
Je crois qu'on peut considérer ça comme de la petite délinquance
ordinaire, rien de bien méchant. Mais à l'âge de
12 ans, les ennuis commencèrent à devenir un peu plus
sérieux. Je traînais avec des gars qui portaient des couteaux
et des flingues sur eux, qui se faisaient tatouer les signes des gangs
sur la peau. Un jour, il y a eu une
escalade ? Oui, c'est ça,
une escalade, un de mes potes a tiré sur son prof à l'école,
et ça m'a fait mourir de rire. Ma mère, elle s'appelle
Joséphine. Elle a voulu m'éloigner de mon école
en m'inscrivant dans une école de l'autre côté de
la ville, et tu connais l'immensité de L.A. On passait quatre
heures par jour dans la voiture. Je crois que ma mère avait honte
de moi et me détestait. Le problème, c'est que cette école
était infestée de gangs, juste comme la précédente.
J'ai recommencé à dépouiller des passants, à
cambrioler des baraques. Autour de moi beaucoup d'amis se faisaient
assassiner, incarcérer ou devenaient accros au crack. La seule
chose qui m'ait empêché de basculer totalement, c'est le
hip hop, la musique. Mec, quelle époque ! Les
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gangs de L .A., c'était des histoires de drogue, de territoires,
de vengeance, de respect. On vivait tous dans la peur mais personne ne
l'admettait, de peur de passer pour une gonzesse. Tu pouvais mourir pour
rien, juste en bousculant quelqu'un sans avoir présenté
d'excuses. J'avais des homies dont le seul job était d'infliger
de la souffrance et de la douleur autour d'eux. Il n'y a rien de glorieux
dans le fait d'appartenir à un gang, tu traînes dans la rue
en volant ceux qui ont plus de fric que toi. La pauvreté appelle
la colère, et les gangs se nourrissent de ça. La plupart
n'ont jamais connu mieux ou autre chose. Les écoles publiques sont
pathétiques. Elles ne t'enseignent pas à devenir un entrepreneur,
juste à te faire exploiter par le patronat et à rester pauvre.
La plupart des gang-members de la première génération,
comme leurs parents, ne parlaient pas anglais et se contentaient de boulots
pénibles et mal payés. Ils n'étaient pas dans une
configuration où ils auraient pu s'attendre à quelque chose
de meilleur. Ma mère a trimé toute sa vie, elle m'a toujours
repeté que je valais mieux que ça. Et moi, je continuais
à traîner avec des gangsters ! Je crois qu'à un moment,
ma vie a vraiment changé : j'ai commencé à vendre
de la
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cocaïne et du crack, je trimballais un calibre et
j'en étais arrivé au point où j'allais devoir tuer
ou être tué. J'ai alors été condamné
a quatre ans de prison pour vente de stupéfiants et possession
d'armes prohibées. Au même moment, j'avais trouvé
un boulot de stagiaire dans un label de hip hop. Ma mère a chopé
une maladie incurable, un problème de foie et de reins. Le juge
a annulé la sentence et m'a donné une dernière
chance de me réhabiliter. Il fallait absolument que je trouve
une porte de sortie, légale celle là. Par chance, j'ai
rencontré cet acteur Latino, Danny de la Paz, qui m'a invité
sur le tournage d'un film. J'ai réussi à placer des musiques
de mon cru dans plusieurs de ses films. Je me suis fait de nouveaux
amis et j'ai accumulé les tournages. Mec, je crois bien que le
Chicano désespéré et foutu venait de ferrer ce
sacro-saint Hollywood ! » Guic profite alors de l'engouement des
producteurs hollywoodiens pour la culture des gangs. Il réalise
des musiques et devient consultant à plein temps pour des films
comme The Fast And The Furious, une fiction sur les rodéos clandestins
à Los Angeles. D'autres films suivront et Guic réussit
enfin à s'extirper du merdier angelino dans lequel il
s'enlisait
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depuis l'âge de cinq ans. Il en a trente aujourd'hui.
« Oh ! Merde, un gangster doit aimer l'Amérique, ironise
Guic. J'ai joué dans un film où je devais porter des lunettes
de ski (accessoire très prisé par les braqueurs des ghettos
américains ndla), un automatique et un gilet pare-balles (il
n'est pas rare de croiser, sur les lieux de revente de drogue des pires
ghettos américains, des dealers aux vêtements gonflés
par un gilet pare-balles, en vente libre dans certains surplus, ndla),
autant dire que j'étais comme chez moi ! Tu sais, Hollywood cultive
beaucoup d'idées reçues sur la culture des gangs. Les
concepts hollywoodiens sur les gangs sont pratiquement tous erronés.
C'est là où j'interviens. Les détails, dans un
film sur les gangs, sont déterminants : les lettrages des graffitis,
les fringues, l'argot
» L'homme qui, deux ans auparavant,
ne payait pas d'impôts et n'avait même pas de compte en
banque boit aujourd'hui des cocktails avec Shean Penn ou Bruce Willis
au cours de sauteries mondaines. « Certains gang-members m'accusent
d'être un pseudo gangster, un vendu, mais mes vrais amis sont
content pour moi. Quand tu es dans un gang, il n'y a que le gang qui
compte. Tu es persuadé que le gang est
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la chose la plus merveilleuse
qui te soit arrivée. Mais quand tu adoptes un point de vue extérieur,
tu te rends compte que tout ça est affreux, absurde » La
sainte trinité du barrio : prison, mort et addiction.
Plus loin, Roberto, un ex-member, rappelle à tous que l'apartheid
américain et la violence qu'il génère continue
de frapper quotidiennement la majorité des habitants du barrio
; Roberto relève sa chemise de foot et me montre un tatouage.
« C'est les dates de naissance et de mort de ma petite sur,
elle s'est pris une balle dans la tête à l'age de quinze
ans, alors qu'elle était sur le chemin de l'école. Qu'elle
repose en paix ! » Les anecdotes me donnent le tournis. C'est
vertigineux. Et chacun des gangsters de relever son bas de pantalon
pour exhiber des cicatrices, souvenir de blessures par balles. Epaules,
tibias, avant-bras, cuisses, cous, chevilles, aisselles, doigts, coudes,
hanches, toute l'anatomie du ghetto défile devant mes yeux ébahis
: blessures innombrables, cicatrices brunes et protéiformes,
neuf millimètre, calibre 45, pistolet-mitrailleur Tech-9, ak-47,
flingue autrichien Glock, fusil d'assaut M-16 ou Mac-10, petit Beretta
baptisé Saturai Night Spécial ! Tous les jeunes à
deux kilomètres à la ronde se sont au
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moins fait tirer
dessus une fois au cours de leur vie. « J'ai pris une bastos dans
le dos alors que je sortais de l'épicerie » lâche
Riqué, comme s'il avait dit « Hier matin j'ai mangé
de la tarte au petit déjeuner. » Sans aucune trace d'émotion
dans la voix. Le monde entier craint la guerre mais qui se soucie de
la guerre quotidienne qui a lieu dans ce quartier ? « Les autorités
font croire aux gens qu'elles ont définitivement réglé
le problème des gangs, mais c'est faux. Les gangs de L.A. sont
toujours en activité. Les Bloods, les Crips, les
White Fence, ainsi que les sous-groupes comme les Rollin'Sixties
ou les Hoovers. Je pense que l'Amérique est atteinte d'une
tumeur, et tant qu'elle ne soignera pas sa jeunesse défavorisée,
eh bien la tumeur grossira de plus en plus » commente Felipe,
qui trouve encore la force d'être attristé devant un spectacle
vu pourtant des milliers de fois. Le professeur de sociologie urbaine
Mike Davis, dans un excellent ouvrage intitulé City Of Quartz
avait mis en garde les autorités compétentes. «
Dans une société de plus en plus réactionnaire
et barricadée, où la solidarité est strictement
rationnée par le déficit budgétaire et la révolte
fiscale des classes moyennes, où un démagogue
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populiste
comme William Bennett assouvit son délire sécuritaire
dans une pseudo guerre contre la drogue, comment s'étonner que
les jeunes des quartiers pauvres nourrissent leurs propres fantasmes
de pouvoir les armes à la main ? Les signes d'un désastre
imminent sont omniprésents : partout dans les ghettos, et même
dans les banlieues reculées où végètent
de petits Blancs défoncés aux amphétamines, les
gangs se multiplient, les flics deviennent toujours plus violents et
arrogants, et toute une génération est entraînée
vers une probable apocalypse. »
Dans l'avion qui me ramène à Paris, je me repasse mentalement
le film de mon séjour à Los Angeles, la capitale mondiale
des gangs. Je n'ai pas vu d'Américains s'arrachant des masques
à gaz des mains. Je n'ai pas vu d'hystérie collective.
De mouvements de panique. Le danger est pourtant réel. Des malades
mentaux abrutis d'opium religieux peuvent jouer de nouveau
les kamikazes. Nos dirigeants nous priver de nos libertés fondamentales.
La presse tomber massivement dans la chausse-trappe de la propagande.
Le FBEYE épier le moindre de nos gestes, surveiller nos lignes
téléphoniques.
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La situation est désespérante. Comme
celle de ce Pakistanais de Los Angeles, vendant des drapeaux américains
à un carrefour fantôme, traversé par des voitures
hagardes qui ne s'arrêtent pas.
Une nation cannibale. Rencontre
avec de jeunes gangsters de Los Angeles /
Karim Madani
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