ans l'avion qui m'emmène à Los Angeles, je feuillette les journaux américains et européens. Partout, des gros titres aux entrefilets, il n'est question que de guerre, d'anthrax, de destruction atomique et bactériologique. Les hôtesses de l'air, les passagers semblent étrangement calmes et détendus. Pourtant, à peine un mois auparavant, des appareils de ligne s'écrasaient contre les tours jumelles du World Trade Center, vision de cauchemar pour n'importe quel scénariste catastrophe hollywoodien… Deux passagers évoquent des programmes
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américains d'écoutes téléphoniques : si par exemple vous prononcez le mot Afghanistan, Taliban ou Ben Laden, vous déclenchez immédiatement un complexe mécanisme ayant coûté à peu près les trois-quarts du PNB d'un pays comme le Bangladesh. Ces mots-là sont des mots codes, déclencheurs ou interrupteurs… J'ai l'impression nette et certaine d'évoluer dans les coulisses d'une mauvaise série B, époque guerre froide… Je scrute les visages de certains passagers, y cherchant des traces de peur, de consternation, d'horreur. Je ne vois rien. Les écrans de télévision s'allument et une insipide comédie nous est offerte. Les amateurs de films d'action musclée, à base d'explosions et de prises d'otage vont devoir attendre de longues années pour visionner leurs films favoris dans un avion.
J'arrive à LAX, l'aéroport international de la Cité Des Anges Déchus.
Légèrement assommé par un sommeil artificiel allongé d'une bonne dose de décalage horaire, je ne me rends pas compte de l'activité policière régnant à l'intérieur du terminal. Des gardes nationaux, des flics en civil, en uniforme, des militaires, des vigiles sont postés à peu près partout. Arrivé au comptoir de
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L'INS (Immigration and Naturalization Service), une légère inquiétude me saisit. A Paris, des proches m'ont prévenu : « Tu verras, avec ton nom, les agents de l'immigration vont te poser un million de questions. » J'ai lu quelque part que des politiques américains essayaient de faire passer une loi permettant de placer en détention administrative tout individu suspecté d'activité terroriste. Inutile d'apporter des preuves, une simple suspicion, de la part d'un agent fédéral suffirait. Je suis persuadé que la plupart des gens sont paranos. Rien de pathologique cependant. Une légère paranoïa…
Mais l'agent de l'Immigration me demande si je suis Dj, me sourit et me souhaite un agréable séjour à L.A.
Felipe, un photographe de Compton m'attend à l'aéroport. Les militaires quadrillent toujours le secteur. Alors que nous pénétrons dans la ville, dans une grosse Ford grise, j'ai l'impression de glisser dans une autre dimension. Je repense à ce film de William Friedkin, To Live And Die In L.A. (Vivre et Mourir à L.A.) Cette ville est tellement grande que ses résidents ont du mal à s'en extirper. Dans West-Holywood, une voiture sur deux arbore une bannière
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étoilée. Du patriotisme à l'état pur. Felipe m'explique : « La plupart des Américains moyens ont été bercés par une idéologie de la consommation : consommez et taisez-vous. Regarde le nombre de supermarchés qu'on a déjà dépassés. Tu peux passer toute ta foutue vie dans l'un de ces supermarchés ! La plupart de mes concitoyens a été infantilisée par l'école, le cinéma, le gouvernement. Alors que les gros budgets sont alloués à la défense et aux prisons, notre système éducatif public est à peine plus efficace que celui d'un pays comme le Mexique. Les médias se font le relais de la propagande. Peu d'Américains savent, par exemple, que Ben Laden travaillait pour la CIA. Et s'ils l'apprenaient, je crois bien qu'ils en chialeraient. Pourquoi notre belle nation a-t-elle travaillé avec des méchants ? C'est le genre de question qu'ils se poseraient. D'une candeur effrayante. »
J'observe un pauvre bougre posté à un carrefour. Il tente désespérément de vendre des drapeaux à la sortie d'une station-service. Le problème, c'est que tout le monde roule en voiture et qu'il n'y a aucun piéton dans ce périmètre. Le vendeur de drapeaux, sale, hagard, maladif, agite son bout de tissu bariolé.
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Tout cela me semble d'une ironie déconcertante.
Le soleil californien est étrange. Presque mortifère. Glauque. Un soleil gris. Une épaisse nappe de pollution plane sur la ville… Je tente une petite expérience. Marcher. C'est dingue, marcher est chose incongrue à L.A. Je marche le long d'une dizaine de blocks sans croiser âme qui vive. J'ai vu des flics contrôler un piéton. Ici, par piéton, comprenez un pauvre et les flics arrêtent les piétons pour vagabondage. En observant bien (mais de loin) les pratiques des flics du tristement célèbre L.A.P.D. (Los Angeles Police Department), c'est le spectre de James Ellroy qui vient s'écraser sur votre rétroviseur. Une affaire célèbre a éclaté ici, il y a quelques années. L'affaire Rampart, qui mettait en cause des officiers du L.A.P.D. dans des affaires de corruption, de meurtres, de trafics de drogue. Felipe, d'origine mexicaine, ne porte pas vraiment ces flics dans son cœur. « Un jour, ils m'ont sorti de mon véhicule (to pull over, expression signifiant qu'on a été contrôlé un peu brutalement, ndla), m'ont plaqué un flingue sur la tempe et m'ont demandé pour quel gang je roulais. Je leur ai répondu que j'étais journaliste et que je
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n'appartenais plus à aucun gang depuis mon adolescence. Ils m'ont demandé si j'avais de la drogue ou de l'argent, j'ai répondu par la négative et ils sont partis. Ces vatos (connard en argot mexicain, ndla) peuvent te flinguer à tout moment, surtout si tu es latino, chicano ou black. Je les poursuis actuellement devant les tribunaux de la ville. Mais l'instruction est longue. » Les flics du L.A.P.D., je l'ai appris par la suite, adoptent des comportements de miliciens ou de ce qu'on appelle communément aux Etats-Unis des Vigilantes. Un flic peut même cumuler plusieurs emplois, comme agent de sécurité, videur pour un club, garde du corps, plombier, et même bibliothécaire. La police de L.A. s'apparente plus à une police privée n'obéissant strictement qu'aux seules consignes du maire.
La Westcoast possède son propre style de vie. Alors que New York est plutôt hypocondriaque, hallucinée, presque cardiaque, L.A. s'impose par sa gargantuesque indolence. Une indolence de surface. Car l'observateur averti a vite compris qu'une violence extraordinaire se tapit dans l'ombre des palmiers asthmatiques. Nous passons souvent, par exemple, devant ce que Felipe
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appelle « un spot de Vets » : il s'agit d'un carrefour où s'agglutinent des dizaines d'anciens combattants du Vietnam, prostrés dans leur chaises roulantes, barbus et chevelus, crades, affamés, désespérés. Les oubliés de la guerre du Vietnam. « Une fois qu'ils ont fini le sale boulot que le gouvernement leur a demandé d'exécuter gentiment, ils sont rentrés aux USA dans l'espoir d'obtenir de solides avantages financiers et médicaux. Le gouvernement, conspué par l'opinion publique de plus en plus hostile à la guerre, les a laissés tomber. Beaucoup étaient complètement toxicos, psychopathes, handicapés, blessés, amputés. Le gouvernement en a fait des sans-abri. Ceux qui prétendaient que la CIA avait testé des produits «spéciaux» sur eux croupissent aujourd'hui dans des bunkers psychiatriques. » Les vétérans du «Nâm», comme on appelle cette guerre ici, ont pratiquement tous l'œil mort. Un regard vide. Indicateur d'une désespérance cosmique.
Hier, j'ai fait une expérience intéressante. J'ai erré pendant des heures dans un gigantesque supermarché des faubourgs de L.A. J'ai vu quelques zombies pousser des caddies, le regard mort, perdu dans la contemplation d'une
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bouteille de nettoyant ménager. J'ai vu une vieille femme noire chercher désespérément quelques piécettes pour s'offrir un énorme gâteau phosphorescent. J'ai vu une jeune Chicana hurler près des caisses, maudissant son bon d'alimentation du gouvernement qui n'était plus valable depuis deux jours. Et ce soleil mortifère qui nous écrasait, un soleil implacable. Je me retrouvais parfois devant un énorme magasin de robinetterie et de miroirs perdu au milieu du Grand Nulle Part. D'un côté, la beauté (à couper le souffle) des jeunes Mexicaines et de l'autre la laideur des interminables tunnels tagués reliant le barrio au reste de la ville. Je retrouve l'ombre d'Ellroy à peu près partout. Est-ce la bande-son de mon imaginaire qui déraille ? Probablement. J'aime me repasser ce cauchemar angelino en boucle. C'est presque instructif. Divertissant.
A L.A., vous trouvez à peu près n'importe quel spot. Par spot, il faut comprendre un endroit, un lieu, spécialisé dans une activité précise. En traversant l'agglomération d'ouest en est (des heures de voitures), on tombe sur des spot de chronic, du nom de cette fameuse herbe californienne dont les
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mérites ont tant été vantés par les gangsta rappeurs. On peut aussi trouver des spot de crack dans des zones ultra criminogènes comme le quartier d'Impérial Courts, à Watts. Le genre de quartier où brûler les feux rouges vous est fortement conseillé par la police. Felipe décide de m'emmener sur un spot de low-riding, sur Compton Boulevard, en plein cœur du ghetto chicano. Le low-riding est un loisir qui remonte à l'époque des zoot-suits, dans les années quarante : des Mexicains portant des costumes totalement extravagants, bien avant l'apparition des «sapeurs» congolais. Ces jeunes Chicanos partageaient un mode de vie fait de frime, de petits trafics, de femmes, d'alcool et de grosses voitures. Ce style de vie se voulait en rupture avec celui des parents immigrés, dociles et écrasés par l'Amérique Wasp. La police tua une centaine de ces jeunes sapeurs, alors qu'ils manifestaient pour le respect de leur droits civiques. En 2001, les jeunes Chicanos de Compton Boulevard se sont aussi organisés en gangs et vouent un amour immodéré à leurs voitures. Le low-riding, c'est la version américaine du tuning hexagonal. Il consiste le plus souvent à bricoler et à conduire de grosses bagnoles délirantes et ronflantes,
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provoquant par la même occasion la colère policière. Les low-riders se considèrent comme des rebelles dans une Amérique de plus en plus répressive. Ils cultivent un certain art du clinquant, narguent les flics, fument la weed, chatouillent les flingues. « Mon père était low-rider, je suis low-rider et mon fils sera probablement low-rider, affirme Low-Dog, un gars du quartier, c'est une culture de la résistance contre les flics. Le low-riding, c'est un élément de la culture des gangs, mais ça dépasse aussi le concept de gang. Le low-riding, c'est une façon d'exister pleinement dans un système qui veut te broyer. »
On transforme des Chevrolet réglementaires en «muscle car», c'est-à-dire en monstre d'acier et d'aluminium. Fait notable, pratiquement tous les pavillons (sur la côte ouest, la notion de housing project, cité Hlm largement répandue dans l'Est, est à peu près inexistante) sont dans un état avancé de délabrement. Ces maisons pourries contrastent brutalement avec ces engins rutilants et bruyants dont les seules suspensions ont dû coûter une année complète d'aide sociale. Les jeunes gangsters saluent Felipe, un ancien du hood, le quartier.
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Felipe appartenait lui-même à un puissant gang de Compton Boulevard, avant de décider de laisser tomber cette vie-là. « J'ai participé à quelques drive by shooting (le fait de tirer à partir d'une voiture) quand j'avais seize ou dix-sept ans, j'en ai aujourd'hui trente-trois. Que dire ? L'Amérique dévore sa jeunesse comme une nation cannibale. Elle offre des flingues à des enfants pour qu'ils puissent tuer d'autres enfants. C'est un style de vie complètement suicidaire : je tue ton homie (de homeboy, littéralement des amis du quartier ndla), alors tu viens me buter, et mon frère ira te buter ! Ces choses ne s'arrêtent jamais. Les émeutes de 1992 n'ont rien changé, on parlait d'une trêve entre gangs rivaux mais j'ai l'impression que c'était une opération de propagande gouvernementale. J'ai une statistique : depuis 1979, 20 000 mômes ont été tués par arme à feu dans ce pays. » Les jeunes gangsters arborent les couleurs de ce qu'on appelle ici la familia. « Ton père s'est barré quand t'avais deux ans et ta mère fume du crack… Normal que tu veuilles entrer dans une vraie famille, un gang qui veille sur toi, qui te protège, qui te file à manger et à boire, des fringues de marque, de l'argent » lâche un ex-membre de gang appelé
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Tony. Je discute avec les gang-bangers (membres de gang) du quartier. Quelques-uns s'étonnent qu'un Parisien vienne visiter le «trou du cul du monde» pour reprendre une de leur expressions. Ici, une chose m'intrigue. Je ne vois pas de drapeaux. Skoob, un gangster repenti balance : « Je peux me choper une balle en traversant ma propre rue et «ils» pensent que je vais devenir un putain de patriote ! J'ai pas le temps de penser à l'Afgha…Fuck comment on dit déjà ? Afghanistan (péniblement articulé, ndla). Je pense à ma propre survie dans la rue. Comment nourrir mes gosses sans dealer, comment les soigner, comment les scolariser sans qu'ils risquent de prendre une balle dans la cour de récré ? Quand j'aurai résolu tous ces problèmes, je pourrai effectivement aller acheter un drapeau chez le Coréen du coin. » On est loin des discours médiatiques français ou américains qui disaient en substance : « Tous les Américains derrière Bush ! ». D'autres Chicanos tiennent le même discours. Apparemment, les pauvres, Noirs ou Chicanos de surcroît, n'ont pas peur de mourir carbonisés par des terroristes. Ils pensent avant tout à leur propre survie au sein d'une Amérique industrialisée et prospère. Compton
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Boulevard me fait penser a une excroissance tiers-mondesque. Les voitures des low-riders n'en finissent pas de rebondir sur leur amortisseurs de luxe. Un ex-gang chicano, reconverti dans le cinéma (ils sont conseillers artistiques pour Hollywood, surtout pour les films tournés dans le ghetto, comme Training Day ou Fast And The Furious, où leur connaissance intime du quartier et des habitants demeure indispensable au bon déroulement d'un tournage de film) me raconte des dizaine d'anecdotes sur la vie dans le hood. L'un des ex-gangsters les plus respectés du quartier, Magdaleno «Guic One DRP» Robles (tout le monde l'appelle Guic) arrive au volant d'un simple 4x4. Guic et moi nous nous saluons. Le Chicano m'entraîne dans un coin, regarde les bungalows délabrés : « On peut dire que j'étais le pire cauchemar de l'Amérique, et qu'aujourd'hui je goûte enfin ma part de rêve américain. » L'homme fait allusion à sa nouvelle profession, acteur dans de grosses machineries hollywoodiennes. Guic constitue une énigme pour les statistiques : avec une probabilité de 90%, comment diable se fait-il qu'il ne soit ni mort, ni drogué ni en prison ? « Il y a deux ans à peine, je faisais mon temps dans un pénitentier d'Etat. J'ai adhéré à
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un gang à l'âge de cinq ans. Je participais à peu près à toutes les activités d'un gang, c'est à dire aux bagarres de rue, graffiti, vandalisme, vols à l'étalage. Je crois qu'on peut considérer ça comme de la petite délinquance ordinaire, rien de bien méchant. Mais à l'âge de 12 ans, les ennuis commencèrent à devenir un peu plus sérieux. Je traînais avec des gars qui portaient des couteaux et des flingues sur eux, qui se faisaient tatouer les signes des gangs sur la peau. Un jour, il y a eu une…escalade ? Oui, c'est ça, une escalade, un de mes potes a tiré sur son prof à l'école, et ça m'a fait mourir de rire. Ma mère, elle s'appelle Joséphine. Elle a voulu m'éloigner de mon école en m'inscrivant dans une école de l'autre côté de la ville, et tu connais l'immensité de L.A. On passait quatre heures par jour dans la voiture. Je crois que ma mère avait honte de moi et me détestait. Le problème, c'est que cette école était infestée de gangs, juste comme la précédente. J'ai recommencé à dépouiller des passants, à cambrioler des baraques. Autour de moi beaucoup d'amis se faisaient assassiner, incarcérer ou devenaient accros au crack. La seule chose qui m'ait empêché de basculer totalement, c'est le hip hop, la musique. Mec, quelle époque ! Les
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gangs de L .A., c'était des histoires de drogue, de territoires, de vengeance, de respect. On vivait tous dans la peur mais personne ne l'admettait, de peur de passer pour une gonzesse. Tu pouvais mourir pour rien, juste en bousculant quelqu'un sans avoir présenté d'excuses. J'avais des homies dont le seul job était d'infliger de la souffrance et de la douleur autour d'eux. Il n'y a rien de glorieux dans le fait d'appartenir à un gang, tu traînes dans la rue en volant ceux qui ont plus de fric que toi. La pauvreté appelle la colère, et les gangs se nourrissent de ça. La plupart n'ont jamais connu mieux ou autre chose. Les écoles publiques sont pathétiques. Elles ne t'enseignent pas à devenir un entrepreneur, juste à te faire exploiter par le patronat et à rester pauvre. La plupart des gang-members de la première génération, comme leurs parents, ne parlaient pas anglais et se contentaient de boulots pénibles et mal payés. Ils n'étaient pas dans une configuration où ils auraient pu s'attendre à quelque chose de meilleur. Ma mère a trimé toute sa vie, elle m'a toujours repeté que je valais mieux que ça. Et moi, je continuais à traîner avec des gangsters ! Je crois qu'à un moment, ma vie a vraiment changé : j'ai commencé à vendre de la
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cocaïne et du crack, je trimballais un calibre et j'en étais arrivé au point où j'allais devoir tuer ou être tué. J'ai alors été condamné a quatre ans de prison pour vente de stupéfiants et possession d'armes prohibées. Au même moment, j'avais trouvé un boulot de stagiaire dans un label de hip hop. Ma mère a chopé une maladie incurable, un problème de foie et de reins. Le juge a annulé la sentence et m'a donné une dernière chance de me réhabiliter. Il fallait absolument que je trouve une porte de sortie, légale celle là. Par chance, j'ai rencontré cet acteur Latino, Danny de la Paz, qui m'a invité sur le tournage d'un film. J'ai réussi à placer des musiques de mon cru dans plusieurs de ses films. Je me suis fait de nouveaux amis et j'ai accumulé les tournages. Mec, je crois bien que le Chicano désespéré et foutu venait de ferrer ce sacro-saint Hollywood ! » Guic profite alors de l'engouement des producteurs hollywoodiens pour la culture des gangs. Il réalise des musiques et devient consultant à plein temps pour des films comme The Fast And The Furious, une fiction sur les rodéos clandestins à Los Angeles. D'autres films suivront et Guic réussit enfin à s'extirper du merdier angelino dans lequel il s'enlisait
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depuis l'âge de cinq ans. Il en a trente aujourd'hui. « Oh ! Merde, un gangster doit aimer l'Amérique, ironise Guic. J'ai joué dans un film où je devais porter des lunettes de ski (accessoire très prisé par les braqueurs des ghettos américains ndla), un automatique et un gilet pare-balles (il n'est pas rare de croiser, sur les lieux de revente de drogue des pires ghettos américains, des dealers aux vêtements gonflés par un gilet pare-balles, en vente libre dans certains surplus, ndla), autant dire que j'étais comme chez moi ! Tu sais, Hollywood cultive beaucoup d'idées reçues sur la culture des gangs. Les concepts hollywoodiens sur les gangs sont pratiquement tous erronés. C'est là où j'interviens. Les détails, dans un film sur les gangs, sont déterminants : les lettrages des graffitis, les fringues, l'argot… » L'homme qui, deux ans auparavant, ne payait pas d'impôts et n'avait même pas de compte en banque boit aujourd'hui des cocktails avec Shean Penn ou Bruce Willis au cours de sauteries mondaines. « Certains gang-members m'accusent d'être un pseudo gangster, un vendu, mais mes vrais amis sont content pour moi. Quand tu es dans un gang, il n'y a que le gang qui compte. Tu es persuadé que le gang est
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la chose la plus merveilleuse qui te soit arrivée. Mais quand tu adoptes un point de vue extérieur, tu te rends compte que tout ça est affreux, absurde » La sainte trinité du barrio : prison, mort et addiction. Plus loin, Roberto, un ex-member, rappelle à tous que l'apartheid américain et la violence qu'il génère continue de frapper quotidiennement la majorité des habitants du barrio ; Roberto relève sa chemise de foot et me montre un tatouage. « C'est les dates de naissance et de mort de ma petite sœur, elle s'est pris une balle dans la tête à l'age de quinze ans, alors qu'elle était sur le chemin de l'école. Qu'elle repose en paix ! » Les anecdotes me donnent le tournis. C'est vertigineux. Et chacun des gangsters de relever son bas de pantalon pour exhiber des cicatrices, souvenir de blessures par balles. Epaules, tibias, avant-bras, cuisses, cous, chevilles, aisselles, doigts, coudes, hanches, toute l'anatomie du ghetto défile devant mes yeux ébahis : blessures innombrables, cicatrices brunes et protéiformes, neuf millimètre, calibre 45, pistolet-mitrailleur Tech-9, ak-47, flingue autrichien Glock, fusil d'assaut M-16 ou Mac-10, petit Beretta baptisé Saturai Night Spécial ! Tous les jeunes à deux kilomètres à la ronde se sont au
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moins fait tirer dessus une fois au cours de leur vie. « J'ai pris une bastos dans le dos alors que je sortais de l'épicerie » lâche Riqué, comme s'il avait dit « Hier matin j'ai mangé de la tarte au petit déjeuner. » Sans aucune trace d'émotion dans la voix. Le monde entier craint la guerre mais qui se soucie de la guerre quotidienne qui a lieu dans ce quartier ? « Les autorités font croire aux gens qu'elles ont définitivement réglé le problème des gangs, mais c'est faux. Les gangs de L.A. sont toujours en activité. Les Bloods, les Crips, les White Fence, ainsi que les sous-groupes comme les Rollin'Sixties ou les Hoovers. Je pense que l'Amérique est atteinte d'une tumeur, et tant qu'elle ne soignera pas sa jeunesse défavorisée, eh bien la tumeur grossira de plus en plus » commente Felipe, qui trouve encore la force d'être attristé devant un spectacle vu pourtant des milliers de fois. Le professeur de sociologie urbaine Mike Davis, dans un excellent ouvrage intitulé City Of Quartz avait mis en garde les autorités compétentes. « Dans une société de plus en plus réactionnaire et barricadée, où la solidarité est strictement rationnée par le déficit budgétaire et la révolte fiscale des classes moyennes, où un démagogue
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populiste comme William Bennett assouvit son délire sécuritaire dans une pseudo guerre contre la drogue, comment s'étonner que les jeunes des quartiers pauvres nourrissent leurs propres fantasmes de pouvoir les armes à la main ? Les signes d'un désastre imminent sont omniprésents : partout dans les ghettos, et même dans les banlieues reculées où végètent de petits Blancs défoncés aux amphétamines, les gangs se multiplient, les flics deviennent toujours plus violents et arrogants, et toute une génération est entraînée vers une probable apocalypse. »
Dans l'avion qui me ramène à Paris, je me repasse mentalement le film de mon séjour à Los Angeles, la capitale mondiale des gangs. Je n'ai pas vu d'Américains s'arrachant des masques à gaz des mains. Je n'ai pas vu d'hystérie collective. De mouvements de panique. Le danger est pourtant réel. Des malades mentaux abrutis d'opium religieux peuvent jouer de nouveau les kamikazes. Nos dirigeants nous priver de nos libertés fondamentales.
La presse tomber massivement dans la chausse-trappe de la propagande. Le FBEYE épier le moindre de nos gestes, surveiller nos lignes téléphoniques.
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La situation est désespérante. Comme celle de ce Pakistanais de Los Angeles, vendant des drapeaux américains à un carrefour fantôme, traversé par des voitures hagardes qui ne s'arrêtent pas.



Une nation cannibale. Rencontre avec de jeunes gangsters de Los Angeles /
Karim Madani








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