liou est un jeune Noir aveugle du coin de la rue. De la ville lumière, il ne voit que des ombres suspectes et désenchantées. Retour en arrière. J'étais confortablement allongé sur mon sofa, me délectant de vieilles séries B américaines. Mon téléphone sonne, pulvérisant un long travelling en fragments épars. J'ai un rendez-vous, direction le vingtième arrondissement, métro Alexandre Dumas. De vieux mécanismes mentaux se mettent en branle : quelques instants avant de me retrouver prisonnier de l'énorme serpent métallique, des visions très nettes du métropolitain s'impriment sur ma rétine.

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Cette bonne vieille téléportation mentale. Pendant ce temps, à un autre coin de la ville, un jeune homme de dix-neuf piges erre à tâtons dans l'obscurité familière. Nous sommes deux destinées différentes s'approchant d'un même point de jonction. Moi, drogué jusqu'à la moelle de mots et d'images, cinéphile, scoptophile presque. Lui camé de sons épileptiques, perdu dans la ville, à la recherche d'une aveuglante vérité. Laquelle ? Je n'en sais strictement rien. Et nous nous percutons comme deux locomotives à la station Alexandre Dumas.

C'est comme s'il captait des ultrasons avec sa canne. La canne frétille, quasi érectile, à la recherche d'un contact tellurique. L'asphalte gémit dans un orgasme épais et glacial. Le regard. Il faut que je m'habitue à ce regard vitreux. Et pourtant les vitres réfléchissent la lumière. Ces yeux me font penser à une steppe battue par les vents. Il bute sur chaque obstacle impromptu. Il me demande de l'aider à descendre à l'intérieur du ventre du serpent métallique. Bras dessus bras dessous. Une position archaïque dont je n'ai guère l'habitude. Et ce stupide regard lourd des passants. Lourd d'interrogation et
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de blâme. " Ce que j'aime pas dans le métro, c'est que les gens te jugent quand tu es malvoyant, ils doivent penser dans leur tête : oh ! il n'est pas comme nous ! J'arrive à lire dans leurs pensées, je sais toujours quand quelqu'un me regarde. Un jour, j'ai mis de vraies fleurs dans mes cheveux, comme ça, et j'entendais les gens rigoler, se moquer. Ils ont dû se dire que j'étais complètement fou dans ma tête. Aujourd'hui tout le monde a son uniforme, ils ont beau se teindre les cheveux et mettre des lentilles, ça reste toujours un uniforme. "

Je ne sais pas, mais chaque fois que je rencontre Aliou, je pense à Blind man with a pistol, le livre de Chester Himes. Peut-être que je lui en lirai un ou deux passages un de ces jours. Mais pour l'instant, je me concentre sur les marches. Je manque de trébucher et d'emmener Aliou dans une chute silencieuse, ponctuée de craquements d'os et de vertèbres. Cette idée de blesser un handicapé me torture. Et ce terme que j'ai formulé mentalement : handicapé. La culpabilité des gens bien portants me submerge, comme une lame de fond submergerait un trois-mâts bourré de corsaires aux pensées sombres.
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Lui a une voix franche, forte, avec très peu de nuances. Que sais-je de lui et que sait-il de moi ? Est-ce que sa vie ne se résume qu'à un pathétique soliloque avec des ombres mouvantes ? Merde à tout ça. Pourquoi devrais-je adopter une attitude condescendante avec lui qui continue de me parler, apparemment ignorant de la conversation que je mène avec moi-même ? Putain, il n'a même pas de ticket de métro, même pas une foutue carte d'invalidité. Et la guichetière lâche sa game boy pour enfin daigner s'occuper de lui. Cette guichetière fade, et son boulot répétitif. Une autre forme de cécité. Aliou est sdf, et rappeur aussi. Mais pas un rappeur sdf (sans Dj fixe) comme NTM à une époque. Non, un vrai sans domicile fixe. Il a des amis qui l'hébergent à Bobigny. Il mange dans des foyers maliens. " Personne ne s'occupe de moi, je m'occupe de moi-même, parfois je vais dans des foyers et je mange. Pour l'instant je n'habite nulle part, j'ai un tempérament qui me fait bouger beaucoup, je ne reste pas longtemps dans un endroit. Un jour j'étais à Bobigny, chez des amis, et quelqu'un voulait que je lui peigne sa maison, et j'ai peint la maison. Le propriétaire de la maison ne marchait pas très bien. "
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J'ai envie de poser beaucoup de questions, mais je contrôle. Je ne suis pas un flic. Le serpent métallique crache ses volutes aseptisées. Mais Aliou a tout le temps du monde, comme dans la chanson de Louis Amstrong. Ce gars-là échappe à toute comptabilité ou statistique administrative. Non scolarisé, non indemnisé par d'éventuelles AH (allocations handicapé), non répertorié par les services de recensement. Non, ce mec est une énigme. " J'ai été à l'école, une école spécialisée, j'avais fait un stage dans une école de St Mandé, mais ils ne m'ont pas pris, ils disaient que je faisais gamin, immature. Le directeur n'était pas aimable, les gens m'accompagnaient au métro et lui baissait la tête pour ne pas me saluer. "

Il cumule quand même de sacrés handicaps : sdf, aveugle et Noir. J'aurais pu sourire, mais il n'y avait rien de drôle. Aliou est venu à la station Alexandre Dumas (pour s'apercevoir que sa destination finale était plutôt Philippe Auguste) dans l'espoir d'assister à une émission de radio. Génération 88.2. Ce mec se nourrit exclusivement de radio. J'ai une vision fulgurante de l'intérieur de son cerveau : la bande FM piétinée
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par une armada d'ondes hertziennes. J'imagine Aliou à l'époque lointaine où Orson Welles avait terrorisé l'Amérique avec son show radiophonique : il y annonçait une invasion massive d'extra-terrestres protoplasmiques. Aliou, cramponné à son fauteuil, couvert de sueur. Les temps changent. La radio d'Aliou a perdu de sa magie. Lui continue de boire les mots. Un autre jour, je le vois dans mon bureau. Réclamant de l'aide pour réviser ses petits raps. Il porte un survêtement Lacoste vert bouteille et une veste de sport Nike. Ses dents sont abîmées, et je devine l'ombre des séquelles de sa vie sur les contours de son visage. Il affirme enregistrer ses morceaux dans un studio de Montreuil. J'observe les insectes rampants de sa calligraphie. Une écriture rompue aux exigences de la pénombre. Chaque texte a été dicté à un quidam de passage. Les variations de l'écriture en témoignent : tantôt stable et harmonieuse, tantôt bancale et calamiteuse. Parcourant ses rimes, je ne peux qu'y déceler une certaine faiblesse. Les thèmes sont forts et expressifs, mais la forme reste cependant aléatoire. Et là, ma question tombe. Qu'est-ce que tu vois, Aliou ? Une seconde coule et lui demeure imperturbable. Des ombres. Des ombres colorées, dit-il. Et il pense deviner la couleur
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de mon sweat-shirt. Une autre seconde fluide et lourde comme du mercure semble enrayer la subtile mécanique du raisonnement. Rayonnement. Comme par erreur un autre mot est venu se glisser dans le disque dur de mon esprit. Noir. Non désolé Aliou mais c'est du bleu. Marine mais ontologiquement bleu.

Ses textes parlent essentiellement d'excisions, mutilations diverses et autres joyeusetés. Le personnage récurrent de ses petites tragédies versifiées : la femme. On imagine des femmes laborieuses couvertes d'hématomes et gravissant les escaliers puant l'urine d'un tiers-monde Hlmisé. Femmes battues, violées. Les clichés prennent une étrange consistance. Aliou parle peu de ses parents. Peu de sa mère. D'ailleurs, il ne les connaît peut-être pas. À l'instar de KRS One, célèbre rappeur new-yorkais qui passa la moitié de son enfance dans les bibliothèques pour échapper au froid, Aliou passe pas mal de temps entre les massives rangées de livres. " J'effectue ma propre recherche pour savoir qui je suis et d'où je viens. Je me documente, je vais dans les bibliothèques, je demande à des personnes de me lire des bouquins, parfois des dictionnaires. Certains
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m'ont dit que j'étais un Malien ou un Sénégalais. Des personnes de passage me l'on dit. "

L'autre jour nous étions dans le ventre du métro, direction Nation, quand Aliou a rencontré un de ses potes rappeurs. Le rappeur : " Eh mec, t'étais passé où ? " Alliou : " Tu sais un jour tu peux me voir dans le métro et le lendemain je peux être au bout du monde. " Aliou est un nomade par nécessité . Parfois Bobigny peut être un bout du monde.
Il est arrivé qu'Aliou me demande de l'accompagner aux toilettes. Aucune espèce d'embarras n'est perceptible dans sa voix. Ouvrir la porte, désigner la chasse d'eau, le robinet pour se laver les mains. Il détecte immédiatement une légère tension chez moi. " Les gens croient qu'aller aux toilettes c'est dégoûtant alors que c'est complément naturel. ". Là, il m'a bien eu, le petit Aliou, avec son naturel désarmant. OK, le gars n'a pas besoin qu'on le regarde de haut, n'a pas besoin de notre compassion, de notre pitié. Tard le soir, je duplique des K7 pour Aliou. Le lendemain il ne vient pas, et je suis dans l'incapacité de le joindre. Pas de téléphone. Ou peut-il bien être au moment où je me
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pose la question ? Montreuil, Bobigny ou bien Duroc ? Aliou est un grand garçon, j'aimerais l'aider, mais il est le seul et unique propriétaire de son existence. Des services sociaux spécialisés, il garde des souvenirs gorgés d'amertume, des regards massifs de sous-entendus, des bribes de mépris administratif. Donc notre homme entretient seul sa propre survie. Survivance de code de conduite datant de lorsqu'il était encore enfant. Simple supposition. Aliou doit à peine manger un repas par jour. D'ailleurs, il vit au jour le jour sans la moindre préoccupation du lendemain. Un jour, il a débarqué à l'improviste, et je n'ai pas eu le temps de m'occuper de lui. Déjà que j'ai bien du mal à m'occuper de moi. J'ai perçu son désarroi et sa déception. Je n'ai pas eu de nouvelles de lui pendant plusieurs jours. Un mercredi, j'ai entraperçu sa silhouette hésitante à travers un nuage de fumée noire. Le bus encrassait les poumons d'Aliou et lui continuait tranquillement sa promenade.

Aliou m'a affirmé qu'il s'était battu avec un homme dans le tramway de Bobigny. L'homme aurait giflé sa compagne et Alliou le justicier aveugle intervint vaillamment.
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Aliou-Dardevil (célèbre super héros aveugle toujours de rouge vêtu) me raconte des histoires de sauvetage. " Quand je marche dans la rue, j'entends, je sens des choses. Quand j'assiste à des événements brutaux, je me mouille. Ce jour-là à Bobigny, dans le tramway, un homme et une femme se disputaient. La femme faisait rouler sa poussette, et elle demande au gars s'il peut garder l'enfant, elle avait des trucs à faire, et le gars lui a mis une claque. La femme est tombée par terre comme si on avait arraché une pomme. Je me suis battu avec le gars. Les flics sont arrivés et m'ont conseillé de me mêler de mes affaires. Eh bien non, et je dirai leurs quatre vérités aux flics et même aux ministres, et je leur expliquerai fermement et calmement. C'est bien beau d'appeler la police, encore faut-il réagir en cas d'agression. Quand il y a une baston, les gens applaudissent comme au spectacle. "

Réalité ou fiction ? J'ai l'impression qu'Aliou vit en permanence dans un mythe constructeur mais je me contrefous de l'avis des psychologues et autres psychiatres, je n'en suis pas un, je n'ai pas besoin de savoir si Aliou a eu peur des placards quand il était
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tout petit. Je ne suis pas médecin et il n'est pas mon patient. Nous sommes juste deux êtres qui se sont rencontrés au métro Alexandre Dumas. Encore une séance de révision de texte de rap. Aliou Niang, c'est son nom de famille, ne se fait guère d'illusions sur l'univers du rap dans l'hexagone : " Le rap, le hip hop, ça m'est venu comme ça, quand j'étais petit, je balançais des rimes, surtout de l'improvisation, c'est resté dans mon cerveau, mais ça fait pas de moi un artiste pour autant, je suis juste un rappeur, je m'aligne pas, je suis juste de passage. Quand je suis en studio, les gens crient au lieu de parler, fument le bédo, ça m'énerve, ce qui me dégoûte le plus c'est quand ils parlent des gens dans leur dos. Les rappeurs ne font pas du rap parce qu'ils aiment ça, mais parce que tous les gars de leur quartier en font. Ils suivent le troupeau, c'est un troupeau de bestiaux et ils aboient avec les loups. "

Je suis assis en face de lui et je passe des sons sur mon ordinateur. Je pense alors à ce sens aiguisé et tranchant que développent beaucoup d'aveugles. Aliou semble dans un état de concentration à la fois extrême et nonchalant. Comme s'il essayait de saisir tous
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les sons émanant du bâtiment. " Quand les gens parlent, j'entends tout, même s'ils chuchotent. Là, j'entends quelqu'un qui déplace un seau. Là, quelqu'un qui bouge une feuille de papier. Les gens m'agacent avec leur manie de crier dans leur portable alors qu'on est dans le bus. " La sacro-sainte TV siège pontificalement dans un coin de la pièce. Aliou ne peut pas la voir, mais il la ressent. " C'est une drogue, ça peut pas être un mode de vie, c'est conçu pour t'abrutir, de mettre plein de choses dans la tête : certains lascars s'inventent des vies : " Je braque des banques, j'ai un flingue à la main ", mais ce sont des couilles molles ! Ils feront rien du tout car ils savent que la police va débarquer et qu'ils iront en taule. Tout ça c'est que de la frime, un puzzle mental qui leur fait oublier leurs propres handicaps, comme le fait de ne pas s'exprimer correctement. "

Le bouquin de Chester Himes, je l'ai oublié dans le métro. À la fin du livre, l'aveugle tire sur l'un de ses soul brother, dans les profondeurs du métro justement. C'est tellement ironique que ça pourrait presque tuer…Ou mordre. Faut que je lise ce passage à Aliou, que je lui raconte l'histoire des deux flics de Harlem, Ed Cercueil et
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Fossoyeur Jones. Et comment l'aveugle au pistolet achève son tragique périple. Le temps d'un fondu au noir, je me retrouve chez Gibert.

Un jour, Aliou m'avoue qu'il a une fois dérobé un cd du groupe Assassin dans un magasin. Quand il est rentré chez lui, les remords ont fondu sur lui comme un toxico sur un caillou de crack. C'est marrant, mais son histoire m'a fait penser à Saint Augustin et son kilo de poires volé dans un verger. Je vous l'avais dit, Aliou tient plus de Dardevil que du simple délinquant juvénile. " J'ai jamais traîné en bande ou arraché des sacs à des vieilles, mon mode de vie c'est d'aider les gens qui trimballent des poussettes dans le métro, aider les vieilles personnes à traverser les rues, aider les enfants. "

La dernière fois que j'ai vu Aliou, ça remonte à six jours. On avait rendez-vous et il n'est pas venu. Alors que je suis confortablement installé dans l'estomac de l'énorme serpent métallique, je me demande où il peut bien être. Quelque part dans un coin de Bobigny ou bien à l'autre bout du monde ? J'aimerais quand même heurter sa canne un de ces jours : histoire de l'affranchir sur les combines d'Ed et Fossoyeur Jones.

Paris, le 19 janvier 2001

Aliou-Dardevil / Karim Madani

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