e me souviens de la première fois où je suis allé à Queensbridge Houses, la plus grande cité des Etats-Unis. J'étais descendu à la station Queens Plaza, située à quelques encablures de cette gigantesque langue métallique qu'est le Queensboro Bridge. Je me souviens aussi de ce vieil homme hispanique avec qui j'avais échangé quelques mots. Il était étonné qu'un «touriste» venu de Paris, «la ville la plus romantique du monde», vienne visiter Queensbridge. Lui habitait le quartier depuis trente ans et n'y avait jamais mis les pieds. «Trop dangereux.» Il était bien sympathique, ce vieil homme, mais j'ai continué ma route.
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Je marchais le long des rues adjacentes, dans un décor post-industriel assez morne. Et là, je suis tombé sur la 21ème rue, autant dire la porte d'entrée de la cité HLM. Un panneau bleu ciel, bariolé d'orange indique «NYCHA. WELCOME TO QUEENSBRIDGE HOUSES.» Le NYCHA (New York City Housing Authority) est l'équivalent américain de notre OPAC, étrangement opaque d'ailleurs. Ainsi donc, ce panneau souhaite la bienvenue au visiteur que je suis. Comment décrire QB (nom affectueusement donné au «quartier» par ses habitants) à des personnes qui n'y ont jamais mis les pieds. Les tours de QB rappellent parfois les bâtiments marron de la Cité des Courtilières, quand on sort du métro Fort d'Aubervilliers. Je n'ai pas mené d'investigations mais je suis persuadé que l'architecte français s'est inspiré de ce genre de construction, briques brunes, gazon, fortement prisé outre-atlantique, en matière de logement social. Bref, je suis à Queensbridge, construite en 1939, située à Long Island City, dans le Queens. Du toit d'une des tours, on se prend l'opulence de Manhattan en pleine gueule. Queensbridge est pauvre. C'est un project, l'équivalent d'un HLM. À 70% peuplée de Noirs, QB a la réputation
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d'être une des cités les plus dures du Queens. À quelques minutes de là, Astoria Houses semble déjà moins déshéritée. À 20 minutes, on peut rentrer dans Lefrak City (du nom du milliardaire Samuel Lefrak), belliqueusement surnommée Irak par ses habitants. Parce que les détonations d'armes à feu y sont courantes.
C'est à Queensbridge que réside Ray Normandeau, parfait «Caucasien» de quarante-cinq ans, marié à une Noire, Rita Frazier. J'avais entendu parler de Normandeau en traînant dans la «branch» (bibliothèque) de QB. J'y avais trouvé un exemplaire (oh ! juste deux pages format A4 ) du journal Queensbridge Enquirer. J'avais immédiatement été frappé par l'exergue leitmotiv «Queensbridge est le seul journal de quartier des Etats-Unis. Photocopiez-le pour que vos enfants puissent le vendre. Ensuite ils pourront ainsi garder l'argent collecté. Il faut absolument battre la vente de confiseries.» Dehors, je contemplais l'immensité de la cité. Quatre-vingt seize tours de briques brunes, s'étalant sur Vernon Boulevard et la 41ème rue. Divisé en deux sections : Queensbridge Nord et Sud. J'aperçois une crack head,
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zombifiée à l'extrême, à la recherche d'une substantifique dose de caillou. Trois cent dealers officiellement recensés à Queensbridge. QB, frappé de plein fouet par les coupes budgétaires, le reaganisme et l'avalanche CRACK. La crackée mendie des cents, tandis que de l'autre côté une jeune institutrice regagne son domicile. Queensbridge : l'alternance du chaud et du froid, les gamins sur les bicyclettes, insouciants, débordant de joie de vivre, et les jeunes gangsters calibrés, les dealers, les toxicos.
Ray Normandeau connaît bien la cité, et pour cause il y habite par choix depuis une dizaine d'années. Pour lui pas question de déménager, car il a son combat à mener à QB. Ou plutôt sa croix à porter. Pourquoi est-il devenu l'homme à abattre ? Engagé dans une rageuse bataille contre le NYCHA, Normandeau parcourt la cité dans tous les sens. La NYCHA a mis sa tête à prix. C'est que le puissant office HLM new-yorkais pratique la tolérance zéro en matière d'investigation. Et les investigations, Normandeau en raffole. Pas une semaine sans qu'un communiqué cinglant paru dans le QB Enquirer ne vienne refiler des cauchemars aux représentants de la NYCHA. L'ennemi juré
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de Normandeau s'appelle Malicakal, le manager Malicakal, responsable de Queensbridge, sous l'autorité du NYCHA. Panne d'ascenseur, éviers bouchés, panne d'air conditionné, mauvais fonctionnement des dispositifs anti-incendies : voilà le lot quotidien (et souvent empoisonné) de Normandeau. L'homme ne dort jamais, comme New York. Il faut lire ses éditos brûlants, brûlots responsables de la colère (et de quelques ulcères) des dirigeants du NYCHA. L'homme pratique le harcèlement textuel. Spécialité du Queens.
Normandeau possède un visage lunaire, barré de grosses lunettes. Jamais, en parlant de QB, il ne prononce le mot ghetto. Hypocrisie ? Non. Pudeur. Normandeau a conscience que l'endroit dans lequel il vit n'a rien d'un Beverly Hills. «QB est une cité dangereuse, c'est indéniable. Les fenêtres des appartements où vivent les dealers ont été graffitées : quand les flics de l'unité narcotique vont débarquer, ils sauront quelles portes défoncer ! Un enfant a été violé par un gang dans la zone contrôlée par le manager Malicakal. Entre les dangers générés par un matériel vétuste et les criminels de carrière, QB reste un endroit risqué. Un appartement a été cambriolé et ses occupants menacés par
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des individus armés. On a aussi retrouvé un cadavre dans un autre appartement. On a tiré sur un homme, les balles ont atteint les deux jambes. Vous appelez ça du bon travail, Monsieur Malicakal ?» L'ironie est toujours présente, chez Normandeau.
Toujours à courir entre les tours, pour assister aux réunions du TA, Tenants Association, l'association des locataires. Normandeau informe les locataires sur la situation de QB. La dernière fois, Normandeau avait violemment mené le débat en attaquant une fameuse marque de soda. «En fait, explique Normandeau, il s'agissait d'une affaire à laquelle le NYCHA était étroitement lié. Le NYCHA avait conclu un marché avec la firme Coca, afin que toutes les machines distributrices dans les écoles des zones HLM puissent avoir l'exclusivité de la marque. Le prix de la bouteille a ainsi décollé de 40 cents à un dollar. Pour les gamins des cités, c'est énorme, beaucoup vivent de l'assistance sociale. Mais le plus grave, c'est que 7995 bouteilles de Coca Light contenaient en fait le breuvage classique extrêmement sucré que tout le monde connaît. Vous avez des amis diabétiques ?» Toujours drôle, Normandeau.
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Dans une cité comme QB, gangrenée par la came, le crime et l'échec scolaire, l'obésité d'un gosse noir ou latino, c'est des trombes d'eau dans le moulin du désespoir et de la désolation. Normandeau le sait et c'est pourquoi il passe beaucoup de temps à analyser les étiquettes des marchandises vendues dans les supérettes de QB et des alentours. Taux de sucre, de graisse, de farines animales et végétales, lipides, glucides, protides. Incarnation suprême de l'échec alimentaire américain, cette gamine fellinienne qui marche en titubant dans ma direction. Respiration chaotique. Je suis dans la bodega (genre d'épicerie) qui jouxte la station de métro Queensbridge 21ST.. Autant dire dans le ventre de l'Amérique pauvre et urbaine. La plupart des marchandises sont payées avec des chèques alimentaires, les fameux foodstamps, comme en France pendant la seconde guerre mondiale. Les allocations du gouvernement, les gens, ici, appellent ça Government Cheese, allez savoir pourquoi.
Je comprends l'amour que Normandeau nourrit pour QB. On s'attache facilement à QB. Surtout quand le soleil rougeoyant dégouline sur les briques. C'est magnifique. Les gosses parcourent la cité, chevauchant leurs vélos bi-
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cross. Les seniors sont agglutinés sur les bancs, jouant aux cartes ou prenant des bains de soleil. Difficile d'imaginer, qu'une semaine auparavant, dans l'une des tours flamboyantes, une Crack Head avait tenté de dévorer son bébé encore vivant. Une autre Crack Head avait jeté le sien dans le vide-ordures. Miraculeusement, le bébé avait été sauvé. Scènes de la vie ordinaire dans un grand ensemble HLM Queens, USA.
Pendant ce temps Normandeau continue de fréquenter les AG de l'association de locataire de QB. Sujet du jour : les coups de feu. «Les locataires connaissent bien ce bruit qui leur est maintenant familier, ironise Normandeau. Le dimanche premier août, des locataires ont été réveillés par une fusillade. Quelqu'un a composé le 911 (équivalent de Police Secours) et l'appel a été pris en charge par un opérateur. Une ambulance a été dépêchée sur les lieux et deux blessés par balle ont été évacués vers l'hôpital le plus proche, l'un des blessés était une passante, percutée par une balle perdue. Et les notables du NYCHA, bien à l'abri dans leurs beaux immeubles du centre-ville, nous demandent de ne pas nous alarmer du bruit des détonations d'armes
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à feu ! ! ! L'un des responsables locaux nous a dit que la plupart des coups de feu étaient, selon lui, des tests de fiabilité sur le toit d'une des tours, après la vente d'un flingue !» Les armes circulent, à QB, comme dans n'importe quel autre ghetto américain. Mais Normandeau n'accepte pas cette fatalité.
D'ailleurs, des jeunes réussissent à s'en sortir. Et à sortir de QB. Le quartier peut s'enorgueillir de compter, parmi ses ex-résidents, une brochette de stars (basketteurs, boxeurs, rappeurs) reconnus nationalement, voire pour certains internationalement. Le rappeur Nas (Nasir Jones pour l'état civil) figure parmi ses rares élus. Fils du célèbre trompettiste de jazz Olu Dara, celui que la rue surnomme Nasty Nas sortira un premier album en 1994, élevé depuis au rang de classique. Illmatic (titre de l'album) marque la naissance de l'un des plus talentueux concepteurs de rime. Poésie âpre, description crue et viscérale de ce cold world qu'est QB, urgence des figures de style, métaphores turgescentes, boucles aquatiques et ô combien jouissives : Illmatic est une œuvre nourrie sous perfusion Queensbridge. Normandeau cite aussi Mobb Deep, groupe séminal composé de Havoc et de Prodigy. L'image de QB qu'ils
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délivrent à travers cinq albums est celle d'une cité lunaire dans laquelle l'apocalypse urbaine dicte ses lois drastiques. Cette vision de QB-Leviathan interpelle l'auditeur par ses accents de véracité et de désespoir nihiliste. Ces rappeurs sont maintenant devenus millionnaires et ont quitté QB depuis longtemps.
Selon Normandeau, le NYCHA menace d'expulsion les familles dont l'un des membres serait soupçonné d'avoir participé à un trafic de substances contrôlées. Pour lui, c'est simple : Le NYCHA est obsédé par la moralité de ses locataires mais les locataires sont aussi très intéressés par la moralité des notables du NYCHA. Ainsi les lecteurs du Queensbridge Enquirer ont appris que la mafia italo-américaine avait fait main basse sur le secteur du logement social. Dans l'un de ses articles, Normandeau remarque : «Le fils du célèbre parrain de la mafia John Gotti, John Gotti Junior, a été envoyé dans une prison fédérale prés de Lake Placid. John Gotti est connu de la NYCHA pour être l'intermédiaire de toutes les nouvelles installations de salle de bains dans Vernon Boulevard (boulevard englobant une partie de QB, Nda) Avez-vous
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remarqué comment les travaux se sont déroulés, cet été, dans vos appartements ? Le service de presse du NYCHA a déclaré que les travaux étaient particulièrement réussis. Le service juridique du NYCHA a démenti les assertions du service de presse. Etrange business ! Nous tenterons, tout au long du mois à venir, de prévenir la presse nationale des dangers de la fraude et de la corruption à l'intérieur de la municipalité.»
Parfois, les habitants des cités du Queens sont insouciants et rêveurs comme des Vitelloni. «Dans la cité Ravenswood, les jeunes gens rigolaient en voyant galoper un taureau au beau milieu des tours. Les flics ont abattu le «bull». Le plus drôle, c'est que Bull est aussi le surnom d'un capo de la mafia, Sammy Gravano. Gravano purge actuellement une peine de cinq années d'emprisonnement pour avoir été impliqué dans 19 meurtres. Il était sous-lieutenant de John Gotti, qui avait décroché un «marché public», en l'occurrence les réparations de plomberie dans Queensbridge Houses. Troublante coïncidence.»
Evidemment, les accusations à répétition de Monsieur Normandeau ont
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suscité colère et embarras dans les hautes sphères de la municipalité new-yorkaise. Le manager Eapen Malicakal s'intéresse depuis fortement au dossier de Ray Normandeau, ainsi qu'à celui de sa compagne Rita Frazier. Malicakal aimerait faire taire Normandeau, alors il recherche d'éventuels loyers impayés, peut-être même quelques infractions à la législation sur les substances contrôlées. Dommage pour le manager, Normandeau n'a pas ce qu'on appelle aux Etats-Unis le «jail-type», autrement dit le profil d'un individu susceptible de finir derrière les barreaux. Malicakal poursuit cependant ses méthodes inquisitoriales : brimades, humiliations, vexations. Pour Normandeau, ce sont là les méthodes habituelles du NYCHA. Lui continue d'enquêter et de mener sa croisade contre la corruption au sein du NYCHA.
Nous sommes en plein mois d'août, et il faut se trouver à New York à cette saison pour vraiment mesurer le degré de chaleur. La grosse pomme bouillie. QB devient alors une espèce de mouroir étouffant. Normandeau essaie de trouver des financements municipaux pour que les enfants de la cité puissent aller à l'océan. Une majorité d'enfants des ghettos new-yorkais n'a jamais vu la
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mer, pourtant accessible par le métro. On peut aller à Coney Island ou Jones Beach pour le prix d'un jeton, c'est à dire 1 dollar et cinquante cents. Ce sont d'abord les seniors qui sont les premières victimes de la fournaise. On retrouve plusieurs d'entre eux morts dans des appartements caniculaires. Le NYCHA entend bien faire des économies, et demande aux locataires de contrôler leur consommation d'air conditionné. L'eau est même rationnée, souvent. Les problèmes sanitaires à QB sont parfois matière à réflexion sociale : «Les plombiers arrivent dans les appartements pour installer de nouveaux WC. Ils empilent leur matériel contre la porte du réfrigérateur. On est vendredi soir, la société ne reviendra que lundi matin. Si vous êtes une personne âgée affaiblie physiquement, vous ne pourrez pas manger de tout le week-end, c'est bien dommage, grince Normandeau. J'ai aussi remarqué que les ouvriers noirs ne faisaient pour ainsi dire que de la manutention, tandis que les ouvriers blancs assuraient le côté strictement technique de l'installation de WC. Peut-être est-ce juste une coïncidence ? On entend souvent des histoires de flics blancs ayant tués des flics noirs par accident, mais il n'y a pas beaucoup de flics noirs
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ayant flingués des flics blancs par accident.»
À QB, il y a souvent des problèmes d'ascenseur. Dans un numéro du Queensbridge Enquirer, Normandeau pose cette question : Guess who coming to pee in your elevator ? (Devine qui vient pisser dans ton ascenseur ?) Normandeau poursuit : «Maintenant vous savez que n'importe qui peut pénétrer dans votre tour, grâce au code fourni par un complice. Maintenant, vous savez que les gens qui pissent dans votre ascenseur ne sont peut-être pas des gens qui vivent dans votre immeuble. Ils ne viennent que pour «utiliser» votre ascenseur et repartir aussitôt.» Mais le plus drôle était à venir. Le manager Eapen Malicakal, lorsqu'il entend les mots «encore une panne d'ascenseur» sort son revolver. Malicakal se fout royalement que les ascenseurs de QB tombent régulièrement en panne. Le 28 juillet, d'après Normandeau, Malicakal se retrouve prisonnier d'un ascenseur en panne. Un ascenseur dont le plancher dégouline d'urine ! ! ! «Malicakal avait son talkie-walkie pour les appels d'urgence, appareils dont la plupart des locataires de QB sont dépourvus. Malgré les appels radios répétées d'un Malicakal au bord
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de l'évanouissement, la sonnette d'alarme a retenti pendant plus de cinq minutes sans que l'appel soit pris en charge par un opérateur. Si Malicakal panique alors qu'il est en contact avec sa propre équipe de techniciens-reparateur, sans parler du poste de contrôle, qu'en est-il de la petite vieille, fragile, bloquée pendants quarante cinq minutes dans un ascenseur sordide ? Si Malicakal ne prend pas les problèmes d'ascenseur au sérieux, au moins devrait-il faire moins de bruit lorsqu'il est piégé dans un ascenseur en panne.» assène Normandeau, comme un crochet au foie vicieux. C'est que Normandeau s'agite comme un boxeur sur ce gigantesque ring qu'est QB.
La cité est un parfait décor de film noir. On ne compte plus les agents du DEA (Drug Enforcement Administration), les stups américains, observant les dealers depuis une camionnette banalisée, généralement un Van couleur sombre. Trois cents dealers officiellement recensés, parmi lesquels des criminels endurcis ; c'est à Queensbridge qu'on a vu un rappeur du terroir, connu sous l'alias de Capone, tirer sur des flics. Des hélicoptères du SWAT (Spécial Weapons And Tactics, genre de Raid ou GIGN) ont atterri sur le toit
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du building de Capone et l'ont arrêté. Un autre rappeur de QB affirme que la cité «a vu pas mal de mecs saigner». On n'a pas de statistiques précises en matière d'homicides. Il suffit de prêter oreille attentive aux conversations dans la rue pour réaliser que Queensbridge Houses est un endroit dur, et où la survie du plus apte («survival of the fittest») est un concept tout ce qu'il y a de plus sérieux. Les habitants du quartier, pour définir ce monde de violence, de corruption, de pauvreté, de faim parfois utilisent le mot «realness». Un rappeur du quartier, Cormega, maintes fois arrêté pour trafic de drogue, a fait de cette notion le titre de son album. The Realness. Le plein de réalité. Ce qui est réel est écrasant. Vivre dans un ghetto est une expérience réellement traumatisante. Beaucoup de regards vides dans le ghetto. Beaucoup de douleur aussi. Une douleur abyssale. Cormaga a vu mourir sa mère devant lui, quand il était encore gamin. Un autre rappeur, du groupe Screwball, a reçu une balle en pleine tête, tirée à bout portant par un flic. Le rappeur s'en est sorti, et, même avec la mâchoire défoncée, il continue de larguer ses rimes. Normandeau sait que les infos contenues dans le Queensbridge Enquirer font aussi partie de ce
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concept de «realness». Contrairement à Screwball ou Mobb Deep, Ray Normandeau ne verse jamais dans le nihilisme. Il répète à qui veut l'entendre qu'il vit à QB par choix. Dans un pays où les mariages «inter-raciaux» (pour reprendre la terminologie de l'administration américaine) sont encore largement tabous, Normandeau le Caucasien et Rita Frazier la Noire américaine tiennent fermement le gouvernail du navire de la contestation. Dans un QB parcouru de lames de fond.

Realness. Rencontre avec Ray Normandeau / Jimmy Hoffa


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