Deux faits majeurs sont à considérer si l'on veut avoir une chance de comprendre ce qui s'est produit dimanche 21 avril.

Ce qui nous arrive est une calamité. Il n'y a rien à redire à cela mais, contrairement à ce que répandent les analyses approximatives auxquelles nous avons droit depuis dimanche, il faut souligner que ce cataclysme s'est produit sans que le nombre de voix lepénistes progresse fortement depuis 1995. En sept ans, le leader de l'extrême-droite a gagné 220 000 suffrages, ce qui n'est pas énorme même si c'est beaucoup trop. Cela ne peut, en tout cas, justifier les commentaires de la presse glosant à l'infini sur l'élévation spectaculaire du vote FN. Etre horrifié par la présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles est légitime et naturel. C'est une catastrophe. Et il faudra se prémunir d'une catastrophe plus grave encore en votant pour Chirac, dimanche 5 mai.

Mais c'est à l'effondrement des suffrages de L. Jospin que je voudrais m'intéresser puisque c'est à cela que nous devons la situation présente.

En sept ans, le premier ministre a perdu 2 500 000 voix. Cette dilapidation n'a pas de précédent. Tout le monde s'accorde à penser que L. Jospin a fait une très mauvaise campagne électorale (dès le 21 février, il déclarait que son projet n'était « pas à proprement parler socialiste » ; et contribuer à faire de l'insécurité le thème de la campagne était une monumentale erreur), mais il n'est pas sûr que ce soit là une explication suffisante.

Pour comprendre l'effondrement de la majorité gouvernementale, peut-être faut-il se rappeler les conditions de son accession au pouvoir en 1997. Les deux premières années du septennat chiraquien avaient été profondément marquées par trois événements majeurs : les grèves de décembre 1995, l'apparition des sans-papiers sur la scène publique, en 1996, et les manifestations contre les lois Debré de février-mars 1997. Ces mouvements politiques se sont déroulés sans le soutien d'un parti socialiste fortement marqué par ses défaites de 1993 et 1995. Pourtant, ces événements ont bel et bien fondé l'imaginaire et la pratique de l'engagement contemporain.

C'est parce que ces mouvements l'empêchaient de gouverner que J. Chirac décida de dissoudre l'Assemblée nationale. Et c'est parce que L. Jospin eut l'habileté de s'en réclamer, après coup, qu'il remporta les élections de juin 1997.

Dès lors, un pacte tacite, symbolique si l'on veut, liait le nouveau gouvernement à ceux qui, en se battant depuis 1995 sur le terrain associatif et politique avaient permis le retour assez inopiné d'un gouvernement de gauche. Ce pacte tacite stipulait qu'une pratique de gauche soit vraiment mise en œuvre. Ce n'était pas un chèque en blanc, comme en 1981.

Or, dans ce domaine, le gouvernement de L. Jospin a failli à deux reprises au moins, qui furent déterminantes. La première fut l'élaboration des lois Chevènement qui dès les premiers mois du nouveau gouvernement bafouaient une partie du « pacte ». L'autre manquement fut la politique de privatisation accélérée pratiquée par le Ministère de l'Economie depuis cinq ans.

D'une manière plus générale, je dirai que la force symbolique de l'engagement politique issu des années 1995-1997, qui se poursuit aujourd'hui sous d'autre formes, complexes, foisonnantes et d'une vitalité extrême, a complètement échappé à L. Jospin. À aucun moment, depuis son entrée à Matignon, il n'a donné le sentiment de mesurer l'importance de cet activisme citoyen dont les pratiques ne sont pas celles du militantisme traditionnel. Cette méconnaissance est une faute politique majeure. Nous en payons tous le prix aujourd'hui.

L'absence de la gauche au deuxième tour de l'élection présidentielle est d'une gravité exceptionnelle, mais la suite dépendra, en partie, de l'analyse politique de ce naufrage électoral. Et, il n'est pas dit que les socialistes persistent dans leur aveuglement.

La gauche doit remporter les élections législatives. C'est ce que nous espérons.


P. Cahuzac/ le 23 avril 2002


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