Peint en rouge
textes et images

Collectif - 9 auteurs
Emmanuelle Bayamack-Tam, Aïcha Liviana Messina, François Matton, Jean-Christophe Bailly, Georges Aperghis, Frédéric Boyer, Cole Swensen, Jean-Christophe Bailly, Suzanne Doppelt, Avital Ronell

Inventaire/Invention éditions, 2008


Ce texte est proposé par Suzanne Doppelt
dans le cadre de sa résidence à Inventaire/Invention

 


 

Traduit de l'anglais par Omar Berrada

 

 

Il nous montre en gros plan l'existence parasitique tout en lui donnant une tournure paradoxale : en cycle rapide, le parasite devient prédateur, il perd toute substantialité avant de retomber dans l'enfer parasitaire. Le parasite chez Kafka, rongé de culpabilité, se vit comme excès prédatoire, comme cela qui, excrémentiel et malvenu, se révèle néanmoins toujours prêt à bondir et gratter avant de replonger dans le système de traces que nous appelons écriture. Existentiellement inévitable, le parasite désigne le lieu où l'écriture commence et où tout horizon interne d'attente a été sucé hors de la vie. Kafka, comme Lyotard après lui, enseigne que l'enfant fait son apparition comme un parasite, en proie aux fantasmes infanticides de parents prédateurs – c'est ainsi que, afin d'ignorer soigneusement ce principe, nous avons dû diviniser l'enfant et le faire décoller vers des zones transcendantales, faisant de lui un dieu ou un ange. Kafka surgit juste avant l'avènement de ce retournement dialectique pour maintenir l'enfant au sol. Cependant, si vous êtes enclin à vous ranger du côté de Monsieur Kafka, père de Franz, et autres figures d'autorité en crise, l'enfant arrivera d'emblée comme un horrible prédateur qui envahit et parasite les malheureux parents.

Franz Kafka cherche à sortir de la polarité parasite-prédateur, pour autant qu'il puisse y avoir une sortie à si adhésif embarras. Il imagine et postule que devenir père pourrait le précipiter hors du bourbier étouffant du parasite prédateur ou du prédateur parasite. Embrasser la paternité signifierait, comme Kafka le suggère à plusieurs reprises, être arrivé, avoir gagné une destination et coïncidé avec elle – même s'il s'agit de la mort, puisque destination et mort s'impliquent toujours l'une l'autre. L'adresse au père – en tant que fantasme, activateur politique ou accessoire biogénétique – se présente ainsi, pour la littérature, comme son retour télique à la maison. Si compliqué soit-il de localiser le père dans ses écrits, Franz Kafka, pour sa part, n'atteindra jamais le rang de père, tout comme la Lettre ne saurait atteindre la destination prévue, laissant en fin de compte la fiction de paternité s'effondrer sur elle-même. L'échec de la lettre à arriver, l'échec de Franz à franchir une frontière hautement symbolique, impliquent un certain nombre de déflections cruciales pour le destin de la littérature. Freud affirme que destin et père (FATE / FAThEr) partagent la même structure dans l'inconscient, nous allons retracer leurs itinéraires convergents chez Kafka.

La Lettre au père, qui retrace une histoire de ruptures traumatiques, est comme Heidegger aurait pu dire mais n'aurait jamais dit, une destinée pour nous. C'est une destinée dans la mesure où elle dénature les présomptions destinales et réoriente la littérature autour de marqueurs paternels qui ne seront jamais atteints ni adoptés. La fiction jaillit de la blessure de l'insupportable paternité. La littérature a pour elle, entre autres choses, les effondrements et décrochages cruciaux, l'assèchement parasitique incessant dont ce texte demeure un document sans précédent. La Lettre nous parle de multiples façons de son itinéraire impossible et s'érige en substitut d'un type d'écriture qu'elle contribue à liquider. S'étant dépouillé de ses soutiens métaphysiques ou modernistes, le texte kafkaïen n'est plus capable de biographie à proprement parler bien que, inévitablement, la Lettre rassemble et exhibe des matériaux biographiques. Au moment où Kafka s'approche des limites du dicible, l'histoire et ses récits satellites sont épuisés. La mémoire en tout cas est toujours remise en question, puisque l'histoire est constamment sujette à mauvaise mémoire, rupture, aberration, révision et autres problèmes de transmission telles les interférences (que la langue française appelle « parasites »). La figure paternelle annonce une expropriation de l'expérience, qui écrase tout projet d'histoire du développement personnel. Comme dans « Le verdict », père plaide en faveur de la prise en otage d'une expérience d'amitié et d'amour lorsque, par exemple, il s'en prend à l'ami de Russie – une destination cruciale pour l'imagination cartographique et épistolaire du fils anéanti. Lorsque père descend l'ami, il coupe la ligne de ravitaillement et de fuite de Georg, il supprime la destination qui maintenait Georg en vie en lui faisant entrevoir la possibilité d'une histoire, fût-ce sous la forme transmuée d'une étendue géographique et d'une promesse de distance. Seules les géographies éloignées le faisaient vivre dans un monde où les tropes de transformation intérieure étaient définitivement révolus. La biographie et l'histoire, qui impliquent un transport référentiel, se voient arrêtées par les emphases impérieuses du père et l'impuissance correspondante du fils, son incapacité à se libérer des annexions paternelles : le père occupe le terrain et braconne les figures qui pourraient jalonner une existence séparée ou une expérience de motricité autonome. Avant tout, la Lettre dit l'assèchement de l'expérience, la vie aplatie, appauvrie et parasitée par le prédécesseur paternel. (Le père n'est pas seulement le prédécesseur ; il vampirise le futur – il est le suce-cesseur.) Dans tous les cas peu de choses se traduisent en expérience ; c'est comme si père était le corrélat affectif d'un centre commercial ou du temps passé coincé dans un ascenseur, ou dans la circulation, à se consumer lentement, dans un effondrement perpétuel, tout en feignant d'aller de l'avant, de progresser dans la vie.

Coincé avec Hermann Kafka pour père, Kafka se lance dans l'hermanneutique qui fait courir Franz – ou ramper, comme il l'écrit souvent – sur place. Comme ces soldats épuisés qui selon Walter Benjamin (1) reviennent du champ de bataille usés et vidés de toute expérience, incapables dès lors d'accumuler des histoires et de l'histoire, Franz a troqué l'expérience contre l'autorité. L'autorité, bien qu'aujourd'hui privée d'amarres transcendantales, se dresse d'elle-même dans l'espace laissé vacant par l'histoire, déserté par l'expérience. Dérégulée et d'une inquiétante ubiquité, l'autorité ne peut être prouvée ni démontrée ni même facilement retirée ; elle s'impose comme une force que l'expérience, affaiblie et ruinée, ne peut plus mobiliser. En guise de vérité le fils ne peut offrir qu'un témoignage, une attestation de sa voix étouffée et de sa prestance diminuée dans un espace privé d'expérience. Il n'est pas question d'initier une histoire, de repeupler un monde ou de commencer une aventure. Même une « aventure » implique trop d'expérience. Au mieux le fils peut se frayer une position entre rage réactive et marginalité réceptive. Franz est destiné à s'agiter dans les marges d'une histoire occupée et à lui interdite par Hermann.

Pour autant qu'il le puisse, Franz Kafka, parasite mégascripteur, ne peut pratiquer une politique d'adresse qu'en feignant la mort, qui est de toute manière inhérente à la logique de différance dictée par l'écriture. Même les efforts pour parler au père finissent en une sorte d'écriture, dans la mesure où ils sont technologisés en un bégaiement qui n'atteint jamais au discours intelligible mais ressemble au mieux aux cris et vagissements nerveux qu'émettent les animaux parlants de Kafka.

L'arc de peur de Franz évolue comme une trajectoire narrative anasémique, révélant la sémantique alternative qui régit ses réactions. Le premier souvenir de menace paternelle apparaît assez tôt dans la Lettre. Un enfant tient le compte des épisodes qui l'ont amené à conserver sa peur. Il commence à pointer les souvenirs pénibles. La première scène, primitive, a lieu dans ou comme de l'eau (Wasser) rappelant un désir ou une demande précoce faite par bébé Franz, une première attaque langagière provocatrice pratiquée par le fils sur le père, et pour laquelle il reçoit une punition traumatisante. La scène est installée par deux événements initiateurs non sans conséquence, tâchons donc de ne pas sauter trop vite à la conclusion. Avec ou sans l'épisode de l'eau, était-il possible de survivre à Hermann ? Franz affirme qu'il aurait pu survivre à Hermann Kafka s'il l'avait eu comme ami, comme chef, comme oncle, comme grand-père, « même (encore qu'avec plus d'hésitation) comme beau-père ». Kafka ajoute, « mais comme père, tu étais trop fort pour moi ». Trop proche, trop puissante, l'autorité du père est en outre consolidée par la mort de deux frères et par le fait que les sœurs Kafka sont nées bien plus tard, laissant dans sa prime enfance Franz se débrouiller tout seul. « Mais comme père, tu étais trop fort pour moi, d'autant que mes frères sont morts en bas âge, que mes sœurs ne sont nées que bien plus tard et que, en conséquence, j'ai dû soutenir seul un premier choc (ich also den ersten Stoss ganz allein aushalten musste) pour lequel j'étais beaucoup trop faible ». Franz a dû encaisser tout seul le premier coup. Hélène Cixous a récemment proposé en séminaire une lecture du dédoublement hyperbolique de « tout seul » – pourquoi, demande-t-elle dans le contexte du « tout seul » de Proust, être seul doit-il être qualifié par la totalité du tout (ganz). Pour Kafka le surcroît de totalité qu'indique ganz allein fonctionne sans doute différemment de celui de Proust où « tout » avance vers une déplétion cosmique. C'est comme si Kafka, pour sa part et celle de ses proches, préparait un colloque spectral, un rassemblement à la fois des vivants et des morts. Si Franz se trouvait tout seul dans l'enfance, il n'était pas seulement seul mais dans la compagnie hantée des frères morts – deux petits qui l'ont précédé avant de succomber, laissant Franz à la fois plus fort – il a survécu – et affaibli, en tant que dégénérescence ou résidu parasitique des frères disparus. Franz ne dit pas comment ni pourquoi ils sont morts mais il associe leur disparition avec les pouvoirs de persécution de son père. Nietzsche mentionne furtivement un frère mort dans Ecce Homo, où le père est montré comme un passant existentiel qui possède les attributs d'une mémoire fugitive. Ici les cadavres sont empilés contre le père, aggravant l'hébétude du fils. On ne sait si Franz a incorporé les frères disparus, exécutant désormais leurs ordres, travaillant pro bono pour les morts, ni s'il formule, dans les termes devenus courants du deuil pathologique, une demande de restitution. Les frères indéplorables provoquent une congestion dans les passages de la Lettre. Franz est affaibli, vampirisé par cette indéplorabilité. Sa faiblesse est directement liée à leur décès et le fait d'être « tout seul » – qu'en est-il de ce surcroît hyperbolique ? Pourquoi sommes-nous « tout seuls », n'est-il pas assez dur d'être juste seul ? – signifie qu'il se tient dans une zone tampon avec les frères fantômes, avec la trace de leur existence évanouie. Sa position tout contre le mur paternel l'enchaîne à une alternative avec/sans : à présent il est sans, suspendu aux morts prématurées qui ont marqué son enfance, indiquant dès le départ qu'il avait depuis toujours été élevé d'entre les morts.

Abandonné et mis à nu, relevant d'une histoire étouffée des non-morts, Franz doit faire cavalier seul. Il commence, très jeune, en survivant ou en parasite, paradoxalement assez fort – précisément grâce à sa fragilité et à sa vie minimale – pour ramper par-delà un premier marqueur. La structure de sa survie demeure équivoque jusqu'au bout. Son sentiment de qui a fait quoi est tel que la faute immémoriale est également distribuée entre son père et lui. Il n'y a pas d'accusations, de témoins, de citations à comparaître, juste une insinuation structurelle : les frères ont été tuées ; Franz s'en est sorti d'une manière ou d'une autre. Vivant, il est plus mort ou du moins plus vulnérable que les enfants assassinés. En même temps, Franz a son mot à dire sur la force de son existence parasitique, vivant aux dépens des frères morts à qui il est redevable d'une dette impayable. La manière dont il dispose le récit impose une orientation freudienne, revisite le territoire de Totem et tabou et révise certains de ses termes clés. Privé de la foule fraternelle, il n'avait aucune chance de vaincre son père, aucune alliance primordiale, aucune lignée garantie pour soutenir des rites patricides. Les sœurs ont tardé à arriver et aux frères fut porté un coup fatal. Franz Kafka n'examine pas l'impact de la foule fraternelle décimée, le poids mort qui leste thématiquement les lettres lancées ; il ne fait qu'associer sa solitude mise à nu aux frères disparus. Sans la fraternité, le patricide est hors de propos. En revanche, ils lui doivent taxes et intérêts pour les efforts qu'il a dû consentir en tant que successeur solitaire, avec et sans ses frères, faisant cavalier seul, tout seul, en tant que ce prétendant que père l'a toujours cru être.

 

 

 

1. Voir Agamben sur « Der Erzähler » de Walter Benjamin dans Enfance et histoire : Dépérissement de l'expérience et origine de l'histoire , trad. Yves Hersant, éd. Payot, 1989, pp. 19-25

 

 



 



Suzanne Doppelt en résidence invite
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2008
w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m

 

Le monde est rond