Ce texte est proposé par Suzanne Doppelt dans le cadre de sa résidence à Inventaire/Invention




 

L'amour sera le sujet. Je sais très bien qu'il est là. Des voix solitaires tentent de se faire entendre comme pour reconstituer leur tout dernier rêve.

Mais qui se soucie encore d'un incident aussi mineur ? Je sais très bien qu'il est là que l'amour est là du moment qu'il est là. Mais qu'est-ce que nous aimons quand nous disons amour amour ? L'amour est là.

Ne jamais se cacher que l'amour puisse être non seulement encombrant fatigant mais destructeur. Il arrive que l'amour tienne la mort pour joie et dise comme le vent : sans elle sans lui ma chair est vide de moi.

Pourrait-on aimer autre chose que l'amour quand on aime ?

Souvent nous pensons à ceux qui nous ont aimés comme si nous étions les seuls qui avions aimé et qu'eux étaient restés à nous attendre.

Les dix maux d'amour selon le Kâma Sûtra sont : aveuglement obsession hantise insomnie amaigrissement chagrin mélancolie folie effacement et mort.

L'amour est sans doute la plus austère école de la vie.

 

Dans l'amour il existe un texte angoissant que nul n'a jamais le courage de lire jusqu'au bout. Ce texte est écrit depuis que nous nous aimons depuis que nous nous déchirons depuis que nous pensons que tout ce qui peut ressembler à une recherche de souffrance est parfois un moyen de sauver notre esprit. 

ET SI L'AMOUR ÉTAIT UN DICTATEUR ? Tous ceux que nous aimons ressembleraient soudain à de pathétiques bourreaux dont le plaisir suprême serait de nous faire dire et signifier tout l'amour que nous avons pour eux.

L'amour que je persécutais a écrit saint Paul m'a pourchassé à son tour et rattrapé.

L'amour a dit : vous ne me connaîtrez qu'après mon départ. Vous ne me connaîtrez qu'une fois le but atteint et perdu. Et sachant souffrir vous saurez comment ne plus souffrir.

Les messagers ajoute le Kâma Sûtra sont les meilleurs amants.

 

Quand j'aime je donne des signes d'enchantement. Très peu de signes de compréhension.

Aimer est un acte spirite. Il est essentiel pour aimer de penser à une personne déterminée. Mais on ne saura jamais à quoi tient le fait que ce soit cette personne-là précisément et pas une autre.

Il n'y a pas de lieu corporel à l'amour. Mais l'amour ne fait pas moins allusion à notre corps et l'utilise comme medium.

Le Kâma Sûtra recommande de s'infliger régulièrement morsures et griffures sur tout le corps pour impressionner et exciter jeunes femmes et jeunes hommes. Les marques d'ongles ou de dents sur le corps rappellent à une personne le passage de l'amour. Au moment de partir en voyage on se fera une marque sur les cuisses ou la poitrine comme signe du souvenir. Une femme qui verra des marques d'ongles sur les parties secrètes de son corps — même anciennes et effacées — se souviendra de l'amour. Un homme ou une femme qui portera des marques d'ongles ou de dents sur certaines parties du corps inspirera à l'autre amour et respect.

 

Comment connaître l'amour ? On peut connaître dans l'amour la position des membres et leurs mouvements mais si l'on me demande de localiser en moi l'amour je ne sais pas. Il n'y a pas d'espace en moi à cette sensation aussi peu qu'il y a de temps en moi à l'évocation d'un souvenir.

L'amour ne désigne rien du tout. Il opère en moi une magie mais si l'on me demande ce que c'est je ne sais toujours pas.

Il n'y a dans l'amour que du langage ancien des mots mâchés de vieilles paroles. Combien de fois d'autres s'y sont dits aimés et trahis ? La sagesse de l'amour révèle le prophète Jérémie est de comprendre alors qu'une chose peut en signifier une autre.

L'amour se distingue des autres expériences humaines par une expression bizarre et inconfortable qui l'apparente à la joie. Comme si la joie avait un corps. La joie de l'amour se manifeste dans l'expression du visage par exemple. Ou dans le comportement et dans les façons de parler. « J'aime » dit-on. Mais où ? L'amour en moi a tout l'air d'un non-sens. L'amour n'est pas localisé même lorsque l'événement qui lui donne naissance est localisé. Par exemple lorsque nous nous réjouissons de revoir quelqu'un que nous aimons.

Lorsque je dis « j'aime » je n'assigne pas une cause à l'amour. Ou dans « j'aime quelqu'un » ce quelqu'un est l'objet et non la cause de l'amour.

En disant « je suis malade d'amour » je n'assigne pas non plus une cause à l'amour. Mais pourquoi utiliser les mots « souffrance » ou « maladie » pour l'amour comme pour la douleur ? L'amour n'est pas un sentiment, expliquait Wittgenstein. « On met l'amour à l'épreuve pas la douleur. »

L'amour rend palpable une existence tout autre. Il y a en lui quelque chose d'automatique et de tranché. Une logique brutale d'associations. L'amour n'a pas de profondeur, pas d'histoire. Il prend racine dans la paille que le vent emporte.

On apprend le mot aimer ­— c'est-à-dire son emploi — dans des circonstances déterminées. Mais chaque circonstance donnée en rend l'emploi incertain et neuf. Par la manière dont ce mot dérape et dont son écho s'avère bien plus cruel que le mot lui-même. Un trou noir.

 

Qu'il y ait ou non un lien essentiel entre l'amour et la vérité — nombreux parmi nous contestent que ce soit le cas — ne suffit pas à expliquer que nous ayons tant rêvé de l'amour en restant immobiles presque morts la plupart du temps.

L'amour naît de ce qu'on croit être la révélation d'un secret et se développe avec le dévoilement progressif de ce secret puis meurt d'épuisement quand il n'y a plus aucun secret. Ou comprenant enfin qu'il n'y a jamais eu de secret autre que celui auquel nous avons cru. C'est-à-dire une fois le mystère entièrement élucidé et l'illusion dissipée.

Le mystère commence avec la pensée que les mots ont plus de poids quand ils disent que le monde existe. Et avec le désir de dire tout comme le disent les mots. Il y a une grande quantité de poésie dans la minute inconsciente où nous disons à quelqu'un ce que jamais nous aurions imaginé pouvoir lui dire. La plupart du temps il sait déjà tout. La plupart du temps il a peur d'apprendre qu'il savait tout et préfère ne pas entendre. Les tueurs naissent comme ça. Les poètes aussi. Chaque chose qui existe est une manière de dire cette chose.

Appliquer cette remarque de Wittgenstein à l'état amoureux : « Quelqu'un peut feindre qu'il est inconscient. Mais conscient  ? »

Souvent il arrive dans l'amour d'avoir l'impression que la banalité d'un être et du monde soit submergée par le bizarre. On se trouve embarqué dans une tragédie muette sur un mode de vie disparu avec ses rituels bien déterminés.

 

Anna Karénine est revenue. Elle n'a plus ni dents ni yeux ni chevelure. L'amour la serre contre lui et embrasse sa chevelure absente.

Certaines rencontres nous font prendre conscience que nous n'avons rien vécu rien éprouvé et que nous n'avons aucune expérience. Que nous n'avions fait jusque là aucune rencontre.

Je fais ce que je n'aime pas. Et je ne fais jamais ce que j'aime. Se lamentait l'apôtre Paul dans une lettre adressée à des amis romains.

L'amour survient toutes les fois où on pense à un mur, expliquait dans une autre lettre Van Gogh à son frère Theo.

Jusqu'au moment où on voudrait faire ce qu'on fait.

 

Au commencement lui prendre la main et garder l'empreinte de sa main dans la sienne. Penser à la marque de ses fesses sur le rocher comme si le rocher avait été d'argile. Pratiquer plusieurs tentatives d'enlacement. Lui montrer dans la nature des formes suggestives. A la piscine, plonger et remonter à la surface en frôlant l'autre de façon à effleurer ses cuisses ou ses fesses. Lui décrire les gouttes de chagrin qui tombent une à une de vos yeux en pensant à elle ou à lui. Raconter à l'autre les rêves bizarres que l'on fait depuis. S'asseoir tout près et procéder aux premiers attouchements sérieux. Presser le bout de ses ongles. Boire l'eau du torrent avec laquelle il ou elle vient de se rincer la bouche. Et seul dans un endroit solitaire ou dans la nuit procéder lentement à l'extinction des murmures pour laisser place aux signes muets des corps. Jusqu'au lever du jour.

Si seulement il me parlait. S'il pouvait se séparer de sa femme. Si je devenais riche. Si elle me rappelait. Si cette coupe passait loin de moi. S'il savait. Si je pouvais lui parler. Si elle pouvait être là. S'il revenait à cette table. S'il me possédait. Si elle se doutait de quelque chose. Si elle ou il disparaissait. Si c'était différent.

L'amour parfois n'aime rien de ce que nous aimons.

 

L'amour est un cochon très gras tombé dans un trou. On peut le voir nager avec son mari la tête en bas et dire : je ne te crois plus.

L'amour est un modèle pour tous les grands contemplatifs et les meurtriers en série. Car aimer, depuis la nuit des temps, c'est obéir à un commandement.

L'amour fait des bonds à la surface et tire les larmes de quelques spectateurs restés sur la rive. Un jour, l'amour vient mourir sur le rivage et ne peut plus voyager.

Comment ce geste, cette position de la main, ce mouvement des lèvres, cette lumière du regard peuvent-ils être l'expression de l'amour ? Après tout, ce n'est qu'une main, qu'un regard. L'amour est un jeu théâtral, un spectacle. Il n'y a de vie, il n'y a de sens que durant la représentation.

 

L'amour n'a pas de dents pour combattre ce qu'il n'est pas. On pourrait dire qu'il s'agit d'un serpent ou d'une bête ou d'une chose qu'on nous a promis de nous montrer, il y a déjà très longtemps, et qu'on ne nous montre toujours pas. L'amour est un tout petit scorpion noir découvert un matin dans la douche d'une maison de location en bord de mer. Un tout petit scorpion noir en train d'embrasser l'image d'un autre petit scorpion noir dans une rue déserte.

 

L'amour s'avance à pas muets dans la nuit. Fantôme sous le lit des enfants. Plus tard, l'amour est ce revenant dans l'existence simple et placide des gens. Illusion étonnante qui est aussi a posteriori, écrivait Proust, un genre inéluctable de la connaissance.

Notre Seigneur qui nous aime, dit l'apôtre, n'a pas jugé exorbitant de porter une croix.

C'est le ciel quand nous perdons le ciel.

L'amour encercle ma maison. Je lui souhaiterai la bienvenue dans une minute après ma mort.

 

Les étranges techniques de la stimulation du désir sexuel remontent à l'enfance. La connaissance de l'amour s'acquiert dès l'enfance dit le Kâma Sûtra : apprendre à parler aux petits merles du jardin. Apprendre par cœur le dictionnaire. Voler des fruits sur les arbres du voisin. Apprendre à danser. A cuisiner. A rire sans raison. L'enfance nous apprend que l'amour relève uniquement du problème qu'il nous pose et jamais de sa solution. Faire un jeu. Inventer un langage. Inventer quelqu'un.

L'expérience de l'amour sexuel relève principalement du sens du toucher. Tourbillon vertigineux de sensations. Depuis la nuit de notre petite enfance nous désirons connaître l'ivresse interdite du toucher et des caresses.

Après avoir rêvé, enfant, aux différentes techniques de l'amour, le reste de la vie consiste en événements divers selon l'humeur de l'assistance.

Exemple chez les Esquimaux : A l'aide d'un bâton pointu, on éventrera l'amour comme un poisson sur le sable. On se prosternera devant lui et on le présentera encore frais aux amants qui le mangeront cru sans l'ombre d'une hésitation.

 

L'amour de l'autre côté de la cloison fait du bruit. L'amour est un danseur qui ne danse pas. Tenir l'amour par les hanches. Raidir son sacrum. Presser son cœur comme un citron. Ramasser les vêtements dispersés sous le lit.

 

Certains font l'amour dans les fourrés de l'esprit. Autrefois selon le Kâma Sûtra on commençait l'amour par jouer aux dés ou aux cartes ou par compter les heures sur ses doigts. Par cueillir des fleurs ou ramasser de petits cailloux brillants. Fruits lunes vêtements brodés sang secrets mots sentiers folies.

 

Il faut avouer que l'amour n'a jamais pour amants que des ennemis. L'amour a toujours aimé que son ennemi devienne un amant.

Combien d'entre nous ont pensé qu'il faudrait réussir un jour à remplacer l'idée même d'amour par autre chose pour accepter d'aimer son prochain ?

Quand certains soirs l'amour porte le même manteau réversible doré et noir qui rappelle celui des Vierges de Naples. Lunettes noires. On dirait Al Pacino dans Le Parrain II.

 

Mais le plus préoccupant dans cette situation n'est sans doute pas de s'évertuer à faire passer pour véritable cet état imprécis et perméable qui a du reste toujours été reconnu et accepté dans les faits mais plutôt de croire à l'existence d'une psychologie amoureuse.

Il n'y a pas d'amour. Nulle part. Il n'y a que des techniques de l'amour. Au cas par cas. L'amour du genre ou l'amour absolu expliquait Dostoïevski conduit à la folie et au crime de masse. Ce n'est jamais par amour qu'une mère défenestre son enfant ou qu'un amant tue sa jeune maîtresse mais par haine de cet insupportable amour si particulier du proche qu'est l'enfant ou la jeune femme amoureuse.

 

La première loi expliquait Jésus est de s'abstenir de juger l'autre. C'est une loi d'amour.

Et qu'est-ce que c'est d'autre que s'emparer d'un souvenir qui nous manquait cruellement à l'instant où elle ou il apparaît devant nous comme le spectre d'une histoire à venir et soudain déjà passée ?

Les gens qui s'aiment vivent dans un arbre creux que la foudre a brûlé. L'amour se bat jusqu'au sang. Il est pauvre de chez pauvre. Les oiseaux emportent ses chaussures.

L'amour n'aime pas les diamants pas les roses pas les virgules pas les voyages pas les romans. L'amour aime les énumérations les photographies le superflu les vampires qui boivent dans nos veines les trous dans la haie le chiffre 9 l'Ancien Testament une rivière bordée de bambous.

L'amour dit qu'il n'y a pas d'ordre particulier à suivre pour s'embrasser s'enlacer se mordre se lécher. Il y a différentes morsures possibles rappelle le Kâma Sûtra. Morsure cachée : nuage et serpent. Morsure ouverte : bijou et corail.

 

N'importe quoi n'importe quand n'importe qui. Soudain se retenir et se détourner.

Il s'est donc passé quelque chose.

L'amour plus vif que l'éclair effraie le flâneur. Et détruit sur sa gauche tout un pan de croyances dures.

 

Il est dit qu'imprimer ses ongles sur la peau d'autrui pour dessiner une demi lune ou la griffe d'un chat est un signe d'amour. Comme s'étreindre se prendre s'accoler, s'empoigner se pénétrer.

Nervosité. Excitation. Montrer et cacher son corps. La voix tremble. Les mains le cou la poitrine en sueur. Caresses. Massages. Se jeter à terre.

 

Parmi les femmes que l'on peut séduire facilement d'après le Kâma Sûtra j'ai retenu :
           une femme assise sur le pas de sa porte
           une femme avec un secret
           une femme dont les enfants sont morts
           une femme folle
           la veuve d'un acteur
           la femme d'un bijoutier
           une femme qui rêve souvent

Et parmi tous les hommes faciles celui-là :
           un homme dont l'habillement et les façons de vivre sont magnifiques

 

 

 



 



Suzanne Doppelt en résidence invite
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