écossais, déjà ancien, laid, remarquablement propre. Elle l'a en main comme un objet de tous les jours, sa façon de le tenir semble indiquer qu'elle en apprécie la solidité, l'économie. Un volume parfait pour faire les courses.
Son portefeuille appartient à la même catégorie d'objet.
C'est une pochette plus qu'un portefeuille, dans laquelle les femmes comme
elle glissent leurs billets de banque pliés en quatre à même
le porte-monnaie, un chéquier, des cartes de sécurité
sociale, d'allocations familiales, sans doute quelques photos d'enfants.
J'ai vu déjà des femmes possédant ces pochettes. Malgré
moi, je les envie toujours, sans savoir pourquoi, comme si elles détenaient
quelque chose que je n'ai pas, une assurance ménagère peut-être,
la confiance dans ce qu'elles possèdent. La façon dont ses
mains enserrent le cabas, les clés et le portefeuille exprime une
grande familiarité avec ces choses, presque une certitude, comme
son sourire patient, flottant. C'est un sourire d'absence parfaite. Elle
accomplit ce que sa fonction de ménagère lui demande d'accomplir,
en toute connaissance de cause ; sa robe pourrait avoir été
portée il y a vingt ans, trente ans peut-être, par une femme lui ressemblant. C'est une robe courte sans manche, beige pâle virant sur le gris, une de ces robes en mauvais polyester épais, d'entretien facile, d'aucune douceur sur le corps. Les chaussures ressemblent à la robe, des escarpins de cuir sommaire comme on en trouve dans les friperies mais elles sont très propres elles aussi. Elle est habillée de façon féminine, avec réserve ; féminité ni montrée ni réellement approuvée. Acceptée sans doute. Ses cheveux longs sont tirés en arrière, elle tient son corps droit, ne semble avoir l'habitude ni de mentir ni de blesser. Sa maison est certainement bien entretenue.
A Tulle, en 1944, les Allemands occupant la ville ont pris une centaine
d'hommes en otages. La débâcle allemande avait commencé.
Les principaux chefs nazis avaient déjà quitté la ville
mais le responsable de la Gestapo encore présent a tenu à
pendre les otages. Il a dit à l'aumônier venu lui demander
de remettre sa décision qu'il avait reçu des ordres, que malgré
le départ de ses supérieurs -ou à
cause de ce départ peut-être- il devait respecter la consigne. Un homme banal. Banalement mauvais. La guerre était presque finie mais les hommes de Tulle ont été pendus dans les rues de la ville. Je sais que la femme va rentrer chez
elle, ranger chaque chose à sa place, préparer un déjeuner.
En souriant toujours, elle s'adresse à un enfant plus loin, un garçon
d'une dizaine d'années qui lui ressemble. Non par les traits mais
la propreté, la netteté du visage, des vêtements, de
l'attitude. J'entrevois la connivence entre la mère et l'enfant,
une affection sans heurts, admise. Les traits
du visage de la femme sont égaux, tranquilles, sans effarement ni
volonté particulière, sinon peut-être celle d'accompagner
ce à quoi elle s'est patiemment destinée. On peut imaginer
sans mal en la voyant le visage qu'elle avait, enfant. Le même sourire
peut-être, raisonnable, gentil. Quelque chose dans ses traits, ses
vêtements et la manière dont elle tient ses clés me
fait penser qu'elle est portugaise. Je pense en la regardant aux pendus
de Tulle. C'est une femme ni pauvre
ni riche, qui gère sûrement avec justesse l'argent du ménage. Parmi les pendus, un homme au moins ressemblait à celui qui a glissé l'anneau d'or qu'elle porte au doigt. Un anneau simple, le symbole seul. Je sais en la regardant que je n'atteindrai jamais cette absence d'aspérités, le lisse du visage ni la patience du sourire. Dans
le journal du matin, Zumer Guerguri a dit qu'un soldat masqué a jeté
son cousin dans la rivière, que sans un mot il lui a lâché
une rafale dans le dos, s'est approché en souriant et lui
a tiré une balle dans la tête. Qu'ensuite le même homme
s'est approché d'Enver, le frère sourd-muet de Zumer, que
son frère lui a tendu huit cent marks allemands pour qu'il l'épargne,
que l'homme les a empochés, l'a regardé et l'a tué.
Son second frère, Namon, a donné plus encore : mille quatre
cent marks, tout ce qui restait. Le Serbe les a pris puis cette fois encore,
il a tiré. Namon s'est affalé sur le sol. Le soldat serbe
a posé son fusil sur sa nuque et l'a achevé. Les deux hommes
lui ont rapporté deux mille deux cent marks, environ huit mille francs. A
Tulle aussi, ceux qui pendaient les hommes savaient sourire. Du temps de
Tulle, ils étaient les ennemis du soldat serbe.
Je sais les hommes capables de ces gestes, comme les femmes, la plupart
d'entre eux le sont, beaucoup ont montré déjà qu'ils
aimaient le faire. C'est pour ça peut-être que le soldat
souriait en abattant sa victime. Je voudrais trouver l'explication de ce
sourire. Même aveugles, les nouveau-nés sourient, évoquant
un plaisir. C'est peut-être la seule explication : le plaisir. Lire
ces lignes dans le journal m'a pourtant affolée, comme à chaque
fois. La distance entre ce que je suis et la femme du supermarché
m'affole aussi, mais d'une autre manière.
Je sais, à lire la cruauté du soldat comme j'en ai lu tant
d'autres déjà, que nous appartenons à la même
race, la même exactement, il n'y en a pas d'autres où se réfugier,
annoncer sa différence ; aucune autre. Je sais aussi, à regarder
la femme du supermarché, que je n'appartiendrai jamais à la
même race qu'elle, la soumission souriante à la place qui lui
est échue, qu'elle a choisie peut-être.
Je me demande si le soldat a choisi de devenir un homme qui sourit
en tuant.
Peut-être est-ce pour cela que ceux de son peuple, comme lui, ont élu l'homme qui les a conduits jusque là. Seul cet homme, celui-là précisément, pouvait leur offrir de devenir un homme qui tue en souriant ; ils le pressentaient en le choisissant, le savaient déjà ; c'est ainsi qu'ils l'ont voulu. Comme la femme a voulu sans doute devenir un jour l'image souriante de perfection ménagère, patiente et tranquille que j'observe de la file d'attente. Les deux sourires m'obsèdent, celui du soldat comme celui de la femme, ce sont deux indifférences aussi, l'une à l'humanité, l'autre à toute autre forme d'existence que la sienne. Comme le soldat de Tulle, qui ordonna les pendaisons. D'où vient
que ce sourire me manque? D'où vient que j'envie l'homme capable
de pendre inutilement les hommes de Tulle et celui qui tua les frères
de Zumer, comme une simple routine? Je sens que c'est une force qui me fait
défaut. Je me doute bien pourtant que je pourrais tuer, que dans
certaines circonstances je pourrais le faire, sûrement, achever même
un homme d'une balle dans la tête, mais
pas avoir ce lisse de la femme portugaise. Je l'envie elle aussi, qui me semble si étrangère, vaguement paradisiaque. * Il paraît que les hommes de Tulle (tue-le?)
n'ont pas crié, aucun d'entre eux, qu'ils sont allés dignement
se faire pendre pour qu'un soldat allemand ait la conscience tranquille
d'avoir obéi aux ordres. Où est-il ce soldat? Et son frère
serbe? Peut-être tranquilles, je l'imagine. Pourquoi
dit-on qu'il est digne de ne pas crier quand un homme vous pend pour rien?
Pourquoi est-ce méritant de se taire à ce moment-là?
Serait-ce indigne de hurler à l'Allemand les pires insultes et que
ces voix-là restent en lui, ce souvenir-là au moins, gravé,
inaltérable, son dans sa mémoire contre laquelle aucune mémoire
ne peut rien?
Depuis l'enfance, c'est la même question,
inchangée ; c'est à cause d'elle que je regarde la femme du
supermarché comme une étrangère. Un éloignement.
Dominique Sigaud
Dominique Sigaud a notament publié La vie, là bas comme le cours de l'oued et Blue Moon, chez Gallimard.
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