se détend et en laissant paraître l'émail des dents, ne dit rien. Il ne faut rien dire à ce moment-là puisque c'est le moment de la lenteur, le regard aveugle et lointain derrière le mur épais de la peau et des cavités, des orbites, de la pointe du nez. Lui, son regard est dans les doigts qui s'avancent et osent la peau
de l'autre, le cou, le menton. Son regard scrute autour des paupières
et sur le front. Les doigts avancent et veulent connaître sous
l'ombre ce que le visage recèle, puisque, ici, il tient droit
avec ses ombres et ses bosses, ses expressions d'attente et de soumission,
déjà, s'étonnant vaguement d'être l'objet
qu'on touche pour faire parler le reste, comme si c'était lui
la clé et qu'il retenait le secret des limites parce qu'on
n'est pas sûr que les limites du visage tiennent en son dessin
alors lui, bientôt, ce sera à pleines mains la forme entière
de la figure et de ses cavités, les orbites, une bouche et un
nez, qu'il faudra tenir et pétrir pour y trouver la chance que
s'ouvrent des vérités comme les visages n'en donnent jamais.
La lumière bleutée, comme un tremblement
de craie pour marquer la rage
forcenée de l'arcade et la peau couleur de coquille d'uf, jaune par endroits, avec par-delà la peau la lenteur qui se fait sourde à ce qui va venir, alors que le calme est là pour retenir de crier ce qui attend. Il prend de ses doigts, il veut prendre à l'obscurité des plis ce qui s'entremêle dans le visage, qui ne se découvre que par les doigts : le sillon des rides trop pauvres, où la jeunesse dissimule la fatigue et la vieille douleur qui attend, le tremblement encore et le souffle qui retient les mots, les corps entiers qui tremblent et n'osent rien tant que les mains cherchent autour des yeux, à l'aile du nez, tant que les doigts dessinent le portrait pour en reconnaître l'ardeur et cette densité si rare, si folle déjà, de savoir qu'il s'agit de quelqu'un, d'une présence. Oui, ce visage, il ne l'invente pas, il est là.
Il ose le chercher. Il avance les mains et les doigts suivent les traces,
les ombres, des expressions et des sourires venus d'ailleurs. Il reconnaît
une femme dans l'angle pointu du menton, une autre dans la douceur de
la ride, là, sous l'il, au-dessus de cette veine bleutée
qui lui fait peur. Mais peu importe, la peau est une pâte qui modèle
l'image de toutes les images. C'est le silence et parce qu'il ne connaît pas ce visage-là, c'est tous les visages qui se tiennent derrière ces traits qu'il touche. Mais aucun trait, rien ne lui semble marquer suffisamment la figure, rien ne la limite dans ses contours, il suffit d'appuyer, de lisser pour qu'alors un autre visage apparaisse ou s'efface avec l'expression qu'il portait, d'attente, de soumission déjà à l'amour qui va venir, indifférent et violent, que les doigts qui cherchent quand ils tâtent et creusent dans les joues annoncent avec maladresse, c'est vrai, tant ils tremblent et déjà coupent, avec l'ongle, là où ils voudraient souligner la peau. La bouche et la douceur des lèvres, ce qu'elle dit, cette douceur, sous l'apparence charnue et rouge les doigts savent ce qui est rouge, l'ossature sous la peau. Au-dessus des sourcils, ils devinent ce qui se cache des idées et des attentes, mais ne savent pas mesurer la fièvre et l'incandescence de ce qui brûle sous les cheveux. Lui, il sait par expérience qu'un sourire est
liquide et qu'il n'y a pas de trait, aucun creuset pour forger une décision,
une idée parce que, non, c'est un mouvement qui tourne sur lui-même
et se vante de son propre délire à fuir, à
changer d'idées et de masques, puisque c'est la même chose, que rien ne tient ici que les changements et les coups de vent dans les yeux, dans les marques du front. Et pourtant, tous les jours et toutes les nuits, lui, il veut la même idée du visage, la même sensation de retrouver une image, quand ce sera soudain l'émerveillement de sentir sous le grain de peau ce qu'il ignore d'un pli ou d'une ride. Et de ce sourcil, de cette arête du nez, tiens, il est plus brutal
et volontaire que celui de la dernière fois, où il avait
compris la courbe de la paupière et la nostalgie qu'il pouvait
lire comme, plus bas, la mélancolie qui venait traîner,
incongrue, sur une bouche qui en s'ouvrant s'était élancée
vers la main, accrochant les doigts et les lissant de salive
comme l'autre bouche va faire, tout à l'heure, quand il sera
temps de ne plus retenir sa faim. Ce n'est pas encore le temps des soubresauts ni de
cette lutte qui les a portés l'un vers l'autre, qui l'a porté,
lui, vers cet autre corps. Mais ce n'est plus le temps de se dire qu'il
est vain de chercher à résoudre dans un corps qu'on ne
connaît pas ce qui tient dans la tête, l'hallucination qui consume toute paix et travestit les promesses en vertige, tempes et front brûlants, en peur aussi, quand les silhouettes se cherchent dans la nuit, derrière les cigarettes et les pas lents qui tournent sur le gravier, près des hangars et sur les trottoirs des grands boulevards. Il n'est plus temps, puisqu'ils sont là tous les deux, face à face, de se dire que le corps ne délivre pas du désir du corps. Ni de se demander, qu'est-ce qu'il peut, mon corps, quand je vais le charrier dans les draps et sous les ponts, quand je vais le livrer avec l'illusion d'oubli et la peur de la mort si forte qu'aussi forte alors ma solution c'est de m'y jeter, entre les cuisses de celles que leurs maris regardent s'épanouir sous les coups qu'on jette à tour de rôle, s'enfonçant là où d'autres avant ont jeté ce qui les tenait à cran. Ni le temps de se demander jusqu'où pour se trouver il faudrait chercher jusqu'où, maintenant, entre ces draps, ces deux corps peuvent-ils espérer en finir avec ce qui les tient en otages, cette furie qui les a fait se lever dans la nuit, fumer des cigarettes quelques heures, chercher déjà en fouillant entre les jambes une accalmie qui n'est pas venue et trébucher sur les images de seins, de membres
dilatés et de ceux des hommes dans la nuit, qui attendent quelque part, comme les femmes dans les bars et dans les manteaux qu'elles entrouvrent sur les résilles et les rondeurs. Il faut chercher la nuit, le jour. Le secret est là, quelque part, qui tient dans ces corps qui cherchent aussi, sous les lunettes de soleil et dans les laveries automatiques, à la terrasse des cafés, les regards silencieux et les mains bavardes, des figures muettes et des gueules grandes ouvertes qui font tapage de ce qu'il est trop dur de tenir seul dans sa peau. Ils sont là, face à face. Chez lui ou
chez l'autre. C'est la même nuit, le même jour. La même
impatience qui bouillonne aux bouts des doigts de ces deux-là qui,
tendant les bras, se retenant encore de cabrer les muscles, cherchent
sur le visage, par les caresses d'une tendresse qui s'étonne d'elle-même,
quand sous la retenue elle renferme les curs battants et l'ivresse,
ce qui tourne déjà entre eux d'aimer la fulgurance des corps
d'emprunt, les visages dispersés que les doigts tentent de ramener.
Les mains de l'autre lui saisissent le cou, les épaules. Les mains
qui veulent lui imposer ce basculement vers le visage. Et soudain l'image
se confond, les lèvres vont se prendre. C'est encore la lenteur et l'odeur d'un parfum. La sueur, un peu, douce et chaude, qui se dilue dans l'air et se mêle à l'encens dans la chambre, au goût du vin dans la bouche. On prend sa nuque et ses lèvres. Il prend la nuque à pleines mains, les lèvres de cette bouche. Les corps sont là, frôlés l'un à l'autre et sans la chaleur qui tout à l'heure les clouera au même souffle, à la même dilatation désespérée des membres, des yeux fermés. Il embrasse la bouche et déborde vers les joues.
Il veut goûter les traits que ses mains ont reconnus, tout à
l'heure, elles qui maintenant veulent reconnaître la chaleur du
corps sur l'épaule, les seins déjà, très vite.
On se regarde peut-être. Il s'agit de sourire et de voir sur l'épaule
la lumière qui rase et caresse, pour se couler en elle et parfaire
ce qu'elle dessine chercher d'un doigt les ombres, profiter de
ce mouvement de la clavicule pour y porter la langue et deviner la peau,
le goût de sel puisqu'il ne s'agit pas, toujours pas, de connaître
avec l'amour ce goût du ressentiment et de la solitude. Quelque
chose va qui s'acharne et se met à battre, qui veut de la vitesse
et du désordre. Joindre la
bouche et le sexe, non, pas tout de suite, tout à l'heure. Il faut du temps pour comprendre que la peau n'est pas assez nue. Des initiatives, des audaces, que la salive dans sa
bouche se répande sur le lobe de cette oreille, qu'elle coule vers
le cou et que sa langue l'y étale, lentement, pour que monte l'odeur
de la peau, son grain, qu'émergent du dessous les veines et le
sang. Il s'applique. Il tient à la lenteur, la retenue qu'il ne
faut pas abandonner trop vite pour que ne sombre pas ce qui vient de profond
en lui, qu'il retient quand ses mains malaxent le ventre, la peau tannée
des bras, les reflets jaunes du duvet et cette pâleur près
de l'aine, qu'il devine sous le pli de la peau à cause de la douceur
trop grande, presque trop lisse. Ils sont tous les deux au plus proche.
Ils vont basculer dans l'ombre et faire du lit l'horizon sans limites
où vont tanguer avec eux les imaginations qu'ils devaient avoir
l'un et l'autre, dans l'enfance, quand ils rêvaient de ce qu'était
l'amour, quand ils se le figuraient sans odeurs ni glapissements, sans
os qui craquent, sans violences ni désordres, mais lisse, blanc
- ni tremblements ni liquides rien. Et presque rien
aussi, le moment où il a entendu les frottements du tissu des derniers vêtements sur sa peau, quand l'autre lui a retiré son slip de coton. Et puis, cette seconde de silence. Il a entendu son cur. Le cur,
la poitrine de cet autre corps, là, qui veut plus maintenant,
qui ne tient pas dans cette attente et qui se cambre. La bouche attaque,
mordille les bras, la pointe de ses seins, à lui, le ventre.
Alors, à son tour il oublie qu'il ne connaît pas le visage
et le corps qui sont là. Il oublie qu'il aime peut-être
quelqu'un, ailleurs. Des images viennent, des accrocs, fleurs orange,
un champ de tournesols sous des cris de corbeaux. Elles passent et s'effacent
et son corps alors s'enroule et se plie vers le dos de cet autre corps
qui glapit et craque et veut cette fois qu'on se livre entier à
l'oubli. Il tend la bouche et lui, alors, qui ouvre grand la sienne,
jette la langue et fore et creuse dans l'autre bouche au plus loin,
longtemps. Le cou se plie et roule et cette fois les mains en cherchant
trouvent d'autres mains, d'autres doigts. Viens. Il intime à l'autre l'ordre de s'asseoir
au bord du lit. Il se redresse à
son tour, il est debout, lui, devant ce corps qui se tient assis, qui cherche du regard le visage et soudain : non, les yeux ne veulent plus du visage. Ils ne veulent plus rien savoir. Ils veulent ce que les mains veulent quand elles se collent à son corps à lui, qui est là, debout, très proche. Elles le palpent, elles tâtent en aveugle. C'est la nuit pour elles et il faut apprivoiser le corps qui est là, s'étonner, se réjouir d'un grain nouveau, d'une peau qu'on ne connaît pas, dont l'ignorance fait palpiter, dont la découverte fait tendre le sexe, encore, avec l'odeur qui se fait forte tout à coup de son corps à lui qui balance et dont le sexe maintenant tend plus haut, vers la bouche. Elle arrive. Elle happe, par à-coups, joue et darde avant de se jeter sur le sexe c'est au bas du dos qu'il ressent la morsure, la salive, cette succion qui le tient planté debout, droit. Ses jambes fléchissent un peu, tremblent, son souffle est saccadé mais ses mains à lui se font lentes et précises. Elles s'attardent à caresser les cheveux blonds ou roux, noirs, les mèches qui tombent et se battent entre ses doigts à lui qui les cajole et y enroule les phalanges, avant de malaxer le crâne de l'autre, cette tête courbée dont la nuque, il la voit, lui, à la pointe de la colonne vertébrale, se
prolonge par le dos qui ondule sous les mouvements que fait la bouche sur le sexe. Il regarde le dos, jusqu'aux fesses, sur le lit. Il
aime ce corps dont il devine les imperfections, les manques et les mollesses,
de petites cicatrices sur les fesses, des vergetures. Il regarde les bourrelets
entre les cuisses et le ventre, qui reviennent sur les côtés.
Ce n'est pas beau. Il aime ce qui n'est pas beau. Il sent que ce qu'il
n'aime pas le trouble davantage et il aime ce trouble, oui, ce vieux trouble
qui le tient et gonfle maintenant le sexe plus haut et fort que ne le
font les doigts de l'autre, qui le malaxent et le soutiennent avec la
langue, la salive qui roule et enduit ce sexe, son sexe et le souffle
qui accompagne et tourne autour de lui, de son sexe qu'il tient planté
dans la bouche, les yeux fixés sur le dos, le bas du dos que ses
mains vont chercher. Il se penche pour mener loin le mouvement des mains,
des bras et le sexe entre mieux et plus loin entre les lèvres,
sans doute que pour l'autre c'est jusqu'au dégoût, proche
de l'écurement. Mais lui veut maintenir la pression du sexe,
loin, comme ça. Comme de loin aussi viennent les soupirs qui lui
soulèvent la gorge et font
remonter, en regardant ce dos et cette nuque qui s'acharnent sur lui, cette rage, cette furie qui souvent l'oppresse. Voici la chambre. Il regarde le crâne de l'autre,
ses cheveux, l'application à bien faire, du va-et-vient de la bouche
et des lèvres autour de son sexe gonflé, avec les veines
qui se dessinent sous la langue de ce visage qui est là, s'appliquant,
alternant douceur et boulimie, et que lui regarde en caressant doucement
les cheveux. Il caresse le dos, les épaules. Il regarde et ce qu'il
ressent est parfois proche de la douleur. La tension et la douceur aussi
s'accompagnent. C'est là et alors il pense non, il ne pense
pas, il ne pense à rien. La foule et la nuit déboulent dans
sa tête. Les images sont nettes, des heures à traquer derrière
les visages, dans les pissotières les mines effarées, dans
les voitures les sexes lâches et les mains hasardeuses, les regards
derrière les pare-brise, les seins lourds et les fesses osseuses,
tous ceux-là qu'anime le même désespoir de retrouver
cette exaspération et la force d'y céder. Tous ceux-là
qui n'ont rien à attendre ni à donner et qui pourtant attendent
et donnent à celui qui comme eux ne veut que prendre, prendre et
prendre et rendre à son
corps, à lui-même ce qui s'étouffe tous les jours, là, qui se coince et se tarit dans les rames de métro, sous les habits du dimanche et les vestes, les robes saturées quand chacun se fait victoire de sa défaite un travail, ce temps muselé sous contrat et cette vieille sauvagerie des ancêtres tenue en laisse dans les corps et les mots bien rangés. Mais elle revient. Elle ne déploie plus ses lances ni ses fers. Elle ne croit plus en dieu ni non plus à son feu dans la nuit. Mais elle revient par là, sous les langues glacées. Elle s'invite au détour d'un frisson, d'une hanche, elle remonte dans les veines et harcèle celui qui veut s'en soustraire trop souvent, par peur, par honte. Elle creuse dans sa tête ses galeries, ses jeux de miroir et ses soupirs et tend ses filets et l'image de son enfer, rouge, grouillante, sale elle se fait forte, et soudain implacable elle est là, avec l'ivresse irrésolue de sa liberté, ce mystère. Oui, lui, il regarde.
Il aime les mains qui tiennent ses hanches et s'y
agrippent pour faire levier. Le mouvement s'accentue de son corps, de
la bouche accueillante et tendue. Il
en veut plus encore, de cette gloutonnerie qui éclate dans sa tête, il aime cette ivresse d'images, il aime son dégoût des images qu'il a vues, il aime se voir là où il s'est vu, lui qui n'aurait jamais cru se défier lui-même et triompher de se voir branlé, léché, fouillé par des langues et des doigts, il aime les rires et la chiennerie joyeuse de ceux qui comme lui aiment prendre et donner, oui, là, il aime ce corps, il est hanté par la boulimie des fesses et des hanches, des seins ronds et des mamelons violacés, brûlés par la cire, les pincements et les fers, les langues qui happent. Il pense à ça, qu'il voit devant ses yeux. Alors d'un mouvement bouche et sexe se séparent. Ils ne se retrouveront plus, jamais. Non, il y a tous ces organes où le rêve et la folie copulent en attendant les corps, en attendant que lui se penche et que de chaque main il écarte les cuisses de l'autre qui ne s'étonne pas de ces mains qui forcent, étalant alors le sexe, les poils, l'impudeur quand l'un et l'autre se mettent à croire qu'il faut ça, que lui, il ouvre les jambes de l'autre, écarte ces cuisses qui alors s'ouvrent largement, s'offrent aussi pendant que le reste du corps bascule en arrière, les coudes le retenant sur le lit pour qu'il puisse voir s'approcher de son sexe la bouche, la langue qui lisse
et plonge sous les plis et la chair qui s'ouvre et s'étale. Maintenant agenouillé, de la langue il titille le sexe, s'engouffre et se moque des images pour dire ça, ce qu'il fait, quand c'est seulement cette poussée en lui qui parle et rumine, qui martèle les mots qu'il reconnaît quand cette poussée susurre : considère à ta hauteur la faillite de celui qui ne sombre pas. Considère que n'est bafoué que celui qui ne sait pas étendre ses désirs ni prendre sur la mort la revanche d'une courte ivresse oui, ces désirs que sans mal parfois tu traces dans la nuit, avec la facilité que tu as de connaître des mains, des sexes d'hommes, des sexes de femmes oui les sexes durs ou s'ouvrant plus béants sous tes mots, sois sale, plus sale parce que rien n'est sale de ce que tu cherches, tu t'exaspères dans le corps de l'autre à chercher la saleté qui ne s'y trouve pas, c'est toi que tu veux sale pour éprouver ta vie et la reconnaître un peu : alors va, salis tout et va dégueulasser tout ça encore plus loin et pétris ce qui est retenu, là, sous la chair. Oh oui, tes doigts qui cherchent aussi et frôlent, caressent, heurtent des lumières et les rouges sur les lèvres dépeintes, les cheveux décoiffés et hirsutes jetés dans les yeux ou lâchés. Et que tes mains à pleines poignes entraînent encore
dans les secousses tous les plis, les cris et les muscles qui bandent et arrachent les écarts. La peau, écarte-la. Les fesses entre, n'attends plus, supplie qu'on t'ordonne d'abandonner tout et ordonne à ton tour, ordonne le désordre, exige l'amplitude, le subissement, ordonne que la nuit soit plus sale que ne sera jamais le jour, entre, écarte, écorche et entre avec ton souffle pour que la voix pétrisse sous la peau les insanités qui la secouent. Qu'elle s'agite et supplie. Qu'elle s'agite et supplie. Fleurs orange encore et flaques rouges et la chair déployée qui gémit, fais-le-moi plus, avilis, besogne, cogne aussi aux angles de ta pudeur puisque encore c'est elle qui te fait trembler et s'achemine vers le cur. Elle, qui trouble le sang et alimente cette autre voix qui s'étonne des images sous tes yeux, de ce que tes mains déplient comme du kraft ce corps qui fait le bruit du papier qu'on défroisse. Tes mains qui déploient la chair et les odeurs, soulevant les fesses qui remontent avec les jambes de cet autre, là, sous toi maintenant. Avec tes mains qui fouillent et préparent la salive avec laquelle ta langue va enduire le ventre et les cuisses. Elles s'ouvrent déjà et dévoilent ce lieu où s'engouffrent vite ton attente et ton cri, la fin suppliciée qui se retient toujours
sous les balancements. Viens, prends, dépouille d'humanité et de nom, écarte et invente la nudité. Plus de nom. Rien. D'idées. Le monde s'abat où tu te vautres, là, entre les cuisses et sous les coups que tu jettes pour que le monde entende comme tu entends les mots qu'on te dit, plus fort, plus sale. Avec les mots dans ta voix d'un bonheur et d'un râle que tu ignores, que tu ne crains plus maintenant. Plus, encore, jouir, prendre au fond ce qui dépasse la peau et le nom, et l'histoire aussi, et l'enfance avec les images qui dorment de l'odeur de colle, des pommes de pin : la tête bat, les tempes, la sueur. Ça ruisselle et l'odeur du parfum c'est du sucre qui s'écoule sous ton sexe, entre les fesses et les cuisses, le bassin est un tambour, va, cherche sous la nudité un endroit qui soit plus nu, plus vif encore à te prendre et enfonce en ce corps ta peur de ne jamais plus tenir que cette envie de t'y perdre. Enfonce pour te dissoudre et tant pis si l'alcool, si les étourdissements, la stupéfaction des grimaces et des lèvres ouvertes - corps arraché à lui-même, fonctions ineptes, membres disloqués. Les jambes ne sont plus faites pour marcher, les yeux pour voir, tourner la tête ne regarde ni n'écoute plus sur les côtés.
Il tombe, s'affale. Sa voix donne des coups de pied. C'est la voix
d'emprunt, habillée dans les poubelles. Oui, elle ne croise personne,
elle chahute les fragments d'une vie qui tient sur un cintre, là-bas,
dans l'entrée, en attendant le retour de son clown obstiné
et macabre qui va chanter sur les tourniquets comme une capsule en expédition
sous les voûtes. Lui, il marmonne dans le noir qu'il veut tout
oublier parce qu'il sait qu'il ne s'oubliera pas, qu'on fait
semblant de croire à l'oubli et que s'il oubliait il n'aurait
pas le souvenir, après, bien après : et demain plus seul
ce serait comme si rien jamais n'avait été vécu
de ce moment.
Et pour briser par avance la honte qui le rongera
demain ou tout à l'heure, il s'acharne à s'enfoncer, à
modeler ce que demain la honte dénoncera quand elle lui dira :
tu as fait ça, toi ? Et lui, déjà, il force la réponse.
Il n'a pas de honte maintenant, il aura demain honte de sa honte, dans
sa glace elle sera sale s'il sait la mener au plus loin, lui faire regretter
ce vertige d'avoir pris pour lui le droit de se dire : je vais faire ça.
Je vais faire plus que ça, pire que ça. Aller un peu après
le pire de moi-même et marcher sur le cercle qui m'est tracé,
de ma propre vie.
Tenir moi-même le fer contre la nuque et faire pencher le crâne pour me dire, avance, traîne pas, tu ne trouveras pas les autres si au bout du cercle que tu t'es tracé tu ne tiens pas toi-même le fer contre ton crâne, là, sous le cervelet, juste sur la nuque. Et tous les deux avec les mots, maintenant, balivernes,
tocards, ils n'en reviennent pas de cette histoire où ils rient
à se dire, chacun pour soi, oui, des pantins scélérats
qui se voient vrais comme des clichés, impeccables dans l'idiotie
d'être pantelants, tenant dans les halètements et les râles
des oracles renversés sur la boue trop chic des mots. Ils rient,
ces deux corps, de la sexualité épanouie et de l'amour libre.
Ils rient de tout, là, avec leurs os évidés qui battent
et le sang dans les veines, blanc comme neige. Ils iraient rire de leurs
mains floues, des membres flous et des contours des bras, des jambes,
les contours qui tremblent autour des arêtes, des angles de la chambre,
du lit, du parquet. Et rire aussi de la retenue qu'ils avaient encore
et qu'ils méprisent et conjurent maintenant que les mots peuvent
se coucher et les corps se prendre.
Ils rient sans se dire qu'ils rient, de l'obscénité larvée, des mots prévus, ridicules reliquats qui couvrent à peine la rage de déchaînements d'insultes et de viols en secret, de meurtres, de brûlures en souffrance, et puis, non, c'est impossible, on le sait, là, tout de suite, on ne le fera pas. On n'ira pas au plus sale même si c'est lui qui se couvre quand on le réclame, en criant, en respirant. C'est l'heure de la méchanceté, il faut
faire jouir, branler les sexes et l'autre maintenant, à quatre
pattes, par terre, qui gobe et malaxe, vite, les couilles glissent dans
la bouche, un filet de sperme sur la joue, les seins ballottants et autour
le monde s'écroule et eux : ils rient de ce monde et des guerres,
non, ils en riraient seulement s'ils pouvaient se souvenir de ce qu'autour
d'eux il y a encore le temps qui joue, les avions dans la nuit, les usines
qui tournent et les trains et les échafaudages et les sirènes,
les bateaux, les télévisions et les rotatives, mais eux
maintenant vont plus vite à liquider tout ça, puisqu'ils
ont pour eux la méchanceté de jouir, l'idiotie d'être
entiers dans la chaleur et lui, qui s'enfonce entre les parois,
fourre son sexe au plus profond en lissant ses
lèvres avec la salive, tordant les muscles du cou pour voir les jambes écartées, avec sa voix toujours qui s'emballe et les gestes qui s'emballent et s'éclabousseront bientôt, quand il ne tiendra plus et que le sperme ira éclater quelque part, dans le sexe, dans la bouche ou, non, là, sur le visage et dans le dos, pourquoi pas. Et tous les deux iront mêler ensuite les langues, tous les deux se lécheront et ruisselleront du sang blanc jusqu'au dégoût, avec l'odeur d'urine et la sueur, la peau mouillée. Ils veulent, ils supplient d'être une seule chair, dans l'ignorance parfaite qu'ils ont, eux, puisqu'ils ne se connaissent que par ce désir d'être et qu'il n'y a ni amour ni projet, rien qui les lie autrement que par cet instant, que par ce sperme et les muscles chauffés à blanc. Parce que tout a commencé après le désespoir,
bien après la peur et la certitude de devoir rompre avec sa figure
de terre. Cette folie, ils savent qu'il ne faut plus se retenir, qu'il
faut se jeter jusque dans la honte de cette vie qui va les ramener tout
à l'heure, en leur prenant la main et en les écartant l'un
de l'autre, en déchirant dans leur peau la tentative de cette utopie,
le rien, le vide, ce besoin de trouver un répit à son humanité
et à cet ordre des hommes. Alors, non, ils
désobéissent encore et pour la dernière fois ils vont chercher et chercher sous eux-mêmes à ramollir les muscles et à les liquéfier, ensemble, ce même corps, une seule chair qui pendouille entre leurs os et les liquides, avec les voix qui supplient, viens, donne-moi tout, et l'autre, prends-moi en toi, efface-moi en toi, et l'autre encore, écarte-moi de moi, les deux se suppliant, dégoulinant, c'est la même chose qu'ils veulent et qu'ils n'auront jamais, le même espoir qui les excite et pousse ces deux-là à connaître ce moment de s'écraser comme la craie. Les convulsions, les fesses s'écrasant, la peau mordue, le sperme
mélangé qu'il va chercher à coups de langue dans
le sexe trop ouvert, béant et qui répand le sperme et
son propre liquide, visqueux, ils se mélangent ainsi et les souffles
comme le silence leur font croire un instant qu'ils ont quitté
les ombres des humains et la vie qui les traîne tous les jours.
Non, cette fois ils ont la rugosité des chiens
et du granit, la méchanceté qui les enverrait du côté
de la mort avec la même facilité qu'ils auront demain à
se tenir droit dans les souliers, quand il faudra recommencer l'étroitesse
et le mensonge. Mais pour l'instant ils sont entiers et ne s'impatientent
pas du plaisir
qui viendra, de ce repos qui viendra, du temps de la cigarette, de la lenteur des ventres tambourinant lentement l'un contre l'autre, à cause des souffles lourds qui les agiteront tous les deux, d'abord avec force avant que la force à son tour sans force retombe. Et les ventres auront la sueur encore pour les tenir
dans la même chaleur, la même illusion pour les unir
la chaleur et la palpitation du cur, du sang dans les veines, le
sang qui redeviendra rouge, les mains qui redeviendront l'extrémité
des bras, les yeux qui sauront se baisser à cause de la lumière,
cette sourde timidité qui va renaître, les souffles qui sauront
se tarir et la voix qui se fera claire et radoucie, polie et rabotée
pour donner à chacun la force de se récupérer, de
reprendre son corps, de lui redonner cette autonomie, ce poids d'un véhicule.
Cette force qu'il faudra reprendre comme son seul bien pour ne pas s'avouer
qu'il est trop lourd et lent, ce corps, pour la rapidité qu'on
voudrait, qu'il est trop vieux déjà, pour soi et la course
qu'on voudrait tenir.
Et ce qu'on aurait voulu, autrefois, il y a longtemps,
quand ces deux-là n'avaient pas même l'idée qu'on
pouvait chercher dans l'autre corps à survivre
aux étroitesses du sien puisqu'on croyait encore qu'il suffisait et qu'il n'était amputé de rien. Qu'il ne lui manquait rien pour donner à la vie le goût et l'ivresse, la certitude de pouvoir s'échapper de soi-même. Mais peu importe, demain n'est pas une menace. On s'avance vers là-bas, on cherchera et on saura attendre. Le lendemain, il faudra user de l'ombre et de la patience, et tenir pour soi de recommencer toujours, ce plaisir, ce bonheur et sa peur, vivre plus haut que la mort et savoir la négliger, la dédaigner alors il se dit qu'à nouveau il ira sur les boulevards, il guettera la nuit, les néons, il ne dormira pas.
Laurent Mauvignier a publié Loin d'eux (Les Éditions de Minuit), Apprendre à finir (Les Éditions de Minuit).
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