Lou
de Catherine Lépront
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 46 pages

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  inédit


auf une frivolité de dentelle de Bruges qui lui soulignait la nuque assez bas, en arrondi, puis découvrait ses clavicules, la lente naissance trapézoïdale de son cou et descendait les branches du V de son décolleté un peu osé, Lou n'était jamais vêtue que comme une veuve du pourtour méditerranéen : toute de noir. Or elle n'était ni veuve ni méridionale, et ce n'est non plus avec l'âge que lui était venu le goût des couleurs sombres : quand notre grand-père Amédée l'a
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vue pour la première fois, parmi l'assistance de sa conférence sur les polders, puis au cocktail qui a suivi, elle avait trente-cinq ans et était pareillement vêtue, toute de noir, avec sa collerette de coton brut dont la pointe du V disparaissait, ce jour-là, sous une rose de soie bicolore : noire, bien sûr, et du même ton blond vénitien que sa chevelure. Lou avait peint la soie puis confectionné la rose elle-même. Amédée l'a revue quinze jours plus tard, dans le restaurant lillois où elle lui avait dit avoir ses habitudes à midi, et où il n'avait rien d'autre à faire que de l'y retrouver. Lou n'avait plus sa rose mais elle portait une robe noire, un extravagant gilet en angora noir, et toujours sa dentelle, toujours ses nattes en couronne sur la tête, ce jour-là coiffée d'un bibi noir. Il lui a demandé, d'abord si elle était elle aussi géographe - et elle a dit "non, mais je m'intéresse tout particulièrement aux polders comme à l'aménagement des estuaires, à la domestication des marais, des rivières et des fleuves" -, ensuite : "Pardonnez mon indélicatesse", parce qu'Amédée a toujours été vieille France, "mais portez-vous le deuil d'un être cher ?" et elle a ri : "Grands dieux
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non ! Bien sûr, ma mère... Mais voyez-vous, ce n'est pas cela, c'est que le noir va avec tout (quoique les noirs soient très difficiles à assortir), notamment avec tous les coussins et les rideaux, je peux aller chez n'importe qui sans jurer." Puis Amédée a repris le train pour Paris et, de nouveau le train pour Lille une fois tous les quinze jours. Six mois plus tard, Lou s'est vêtue de clair, non sans avoir préalablement visité la salle de la mairie où elle devait se marier, pour ne pas commettre d'impair dans le choix des teintes de sa robe, du chapeau, des rubans et du châle qu'elle n'a portés qu'une fois. Le soir-même, après la cérémonie, elle s'est revêtue d'une chemise de nuit noire, nous a raconté Amédée alors qu'il était un vieillard, et il s'est tu un moment avant de préciser que la chemise de nuit noire lui descendait jusqu'aux pieds. Ils ont visité la Camargue, et Lou ressemblait donc à une veuve camarguaise, alors qu'elle était au bras de son nouvel époux, rayonnante, et, quand elle est arrivée, quinze jours plus tard, dans l'appartement de la rue César Franck qu'occupaient Amédée, sa gouvernante Armandine, et ses trois filles,
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Joséphine, Élise et Gabrielle, qui avaient à l'époque entre six et dix ans, les trois filles (nos mères) ont d'abord cru que l'heure de la fin du deuil n'avait pas encore sonné, car Lou était de la même couleur que tout le cortège qui avait accompagné leur mère au cimetière deux ans auparavant. Puis elle ont compris que l'heure de la fin du deuil avait définitivement sonné, car le regard, le rire et le verbe de Lou, et son agitation fébrile étaient multicolores.
Elle est repartie après avoir examiné les lieux. Elle est revenue trois jours plus tard au volant d'une camionnette, avec deux malles de vêtements noirs, une grosse valise d'"accessoires" - fleurs en tissu, ceintures, foulards, rubans -, vingt-trois cartons à chapeau, et encore deux caisses pleines, l'une, du chevalet de Lou, de ses boîtes de peinture à l'huile, de gouache et d'aquarelle et d'une machine à coudre, l'autre, d'un incroyable capharnaüm d'objets, de produits et d'outils de "première nécessité", dont une lampe à souder. C'était son atelier de bricolage. Elle a tout empilé dans l'entrée, est repartie rendre la camionnette, est revenue par le train le
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surlendemain matin.
A son retour, les malles, les caisses et la valise étaient toujours dans l'entrée, mais ouvertes, leur contenu débordant de l'une dans l'autre et sur le parquet et le tapis du vestibule, la lampe à souder cotoyant les colifichets, et les pulls angora, les boîtes de clous et vis, car les filles d'Amédée avaient tout fouillé. Armandine, la gouvernante, était elle aussi toujours dans l'entrée. Il semblait qu'elle y avait passé la journée et demie et la nuit qu'avait duré l'absence de Lou. Elle était dans un état d'émotion extrême, assise sur une malle, la tête entre les mains. Lou lui a demandé si c'était la fin de la guerre d'Algérie qui la faisait pleurer de joie, mais Armandine a découvert son visage, et Lou a vu qu'il n'y coulait pas plus de larmes qu'il n'exprimait de joie, que c'était de l'affliction sèche, due au fait qu'Armandine n'avait rien pu empêcher, a-t-elle dit, "ou bien alors j'aurais dû monter la garde, et on aurait pas mangé, lits ménage pas faits, j'parle pas du reste", mais elle a parlé du reste, elle a dressé l'inventaire des tâches qui lui incombaient quotidiennement dans
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"cette" maison et qu'elle avait accomplies malgré tout, "bâclant l'boulot" parce qu'elle avait dû cent fois s'interrompre pour arracher Gabrielle à la malle de colifichets, puis Élise à l'atelier de bricolage, puis Joséphine ou les trois à "tout l'bazard, et monsieur qui souriait ou se contentait de lever les yeux au ciel, et moi qui pensais avoir fait l'exode, mais j'avais pas fait l'exode. Aujourd'hui, c'est l'exode, voilà ce qu'on peut dire.
- Eh bien disons-le : c'est l'exode", a dit Lou. Elle a éclaté de rire. Et, de ce jour-là, Armandine a décrété qu'elle avait quatre filles désormais, que c'était pas un cadeau mais qu'elle resterait pour monsieur. Elle a toujours appelé Lou mademoiselle Lou, comme elle disait mademoiselle Gabrielle, ou Élise, ou Joséphine, "mais elle serait partie la semaine suivante en plaquant tout, monsieur et les filles, je serais partie avec elle, et, d'ailleurs, j'aurais bien fait, parce que tout a été rangé en moins d'deux, nickel et net, un vrai miracle. Pourtant j'aurais juré que l'appartement pouvait pas contenir une boîte d'épingles en plus. Et tout a tenu sans
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que ça déborde. Le lendemain, les malles, la valise et les caisses, toutes vides, étaient dans la cave ni vu ni connu, et c'est comme si elle avait toujours été là, avec son bricolo d'colporteur par-dessus l'marché," nous raconte encore Armandine lorsqu'elle revient sur les deux grands jours de sa vie : le jour de l'arrivée des bagages de Lou, le jour de l'installation définitive de Lou et du miraculeux rangement de l'appartement de la rue César Franck. "Et je me suis même habituée à cette foutue odeur de térébenthine qu'elle a répandue partout jusque dans l'piano. Elle jouait, ça sentait comme sa boîte de couleurs, il y a pas une femme plus noire vêtue qui faisait plus de couleurs autour d'elle."

Vingt ans plus tard, le père de Lou est mort. Il avait été un "tyran sans fantaisie", disait Lou, à qui elle s'était opposée toute son enfance et qu'elle avait quitté à sa majorité en lui faisant le serment de ne plus jamais le revoir. Il l'avait maudite, elle et ses descendants jusqu'à la septième génération. Elle avait tenu parole, et lui aussi.
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Que Lou fût trempée jusqu'aux os par une averse subite, en effet, qu'elle se tapât sur les doigts en plantant un clou, qu'elle tombât malade, et elle reconnaissait bien là les "basses œuvres" de son père. Elle se mettait alors à l'agonir d'insultes en brandissant le poing vers le ciel. Comme nos mères avant nous, comme Amédée et la fidèle Armandine, nous nous étions habitués à ce fantôme, flottant au-dessus de la seule tête de Lou, menaçant Lou mais que nous n'avions pas à craindre, Lou nous avait en effet répété à l'envi que la malédiction du vieux salaud était et serait à jamais sur nous inopérante : il y aurait fallu des "liens du sang", or elle n'était pas notre vraie grand-mère. Elle disait cela avec une grande nostalgie dans la voix, mais elle avait insisté pour que nous l'appelions Lou, alors que nous appelions Amédée Grand-Père.
Une fois touché l'héritage du vieux diable, elle avait pareillement insisté pour faire l'acquisition d'une maison "fortifiée contre le mauvais sort", car "il" ne manquerait pas, par-delà la mort, de s'en prendre aux lieux eux-mêmes, et donc, par
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leur intermédiaire, à tous ceux qui les fréquenteraient et que l'absence de "liens du sang" avait jusqu'alors épargnés.
C'est ainsi qu'elle a jeté son dévolu sur l'ancien presbytère de L.

Nous étions déjà tous les douze : Olivier et moi, les deux aînés de la "cousinerie", avions sept ans et Mélanie, la plus jeune, venait de naître. Elle a été la seule, avec ma tante Gabrielle, à ne pas visiter les lieux, un jour de janvier 1982.
Lou était flanquée de deux ecclésiatiques, suivie immédiatement d'Amédée et Armandine, puis de mes oncles, Samuel Zimmermann et Jérôme Beaulieu, et de mon père Jacques Monod, puis de ma tante Joséphine et ma mère Elise, enfin des "cinq Zim", des quatre Monod, et des deux Beaulieu - les onze cousins d'abord livrés à nous-mêmes, les plus grands faisant la course avec les landeaux des plus petits dont ils avaient la charge, les moyens courant en tous sens, tous hurlant comme des possédés, puis, sur un simple froncement de sourcils de Lou, tous nous tenant en
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queue de cortège, aussi mutiques et solennels que si nous avions été les garçons et demoiselles d'honneur d'un mariage en grande pompe.

Le jardin était couvert de givre, dans un état d'abandon désolant, la bâtisse, elle-même, immense, glaciale et suintant d'humidité, était totalement délabrée. Elle avait été belle, probablement fastueuse - ici, un lustre à pendeloques oublié, là, des boiseries, des moulures, les manteaux des cheminées en témoignaient encore. Lou a commencé de faire une remarque aux deux ecclésiastiques sur le vœu de pauvreté, qu'Amédée a interrompue en lui pinçant les fesses. Malgré les résidus de splendeur de la maison, Lou hésitait.
Puis elle s'est avisée du fait que le presbytère était directement attenant à l'église. Aux deux ecclésiastiques, elle a dit : "Ça c'est un sacré bon point." Elle hésitait moins. Elle a commencé à sourire.
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Elle est soudain sortie dans le jardin, a posé des questions sur l'orientation de la maison, sur la hauteur du clocher, et a rapidement calculé que, les jours d'été, la croix fichée sur le clocher de l'église projetterait son ombre dans le jardin du milieu de la matinée jusqu'au début de la soirée, c'est-à-dire aussi longtemps que possible, et en traçant les deux tiers d'un cercle qu'elle a aussitôt qualifié de "magique", ce qui a plongé les deux ecclésiastiques dans des abîmes de perplexité. Le sourire de Lou s'est élargi, mais elle hésitait toujours.
Soudain, elle s'est tournée vers mon oncle Jérôme, et lui a demandé s'il avait l'intention de se convertir au catholicisme. "Les deux ecclésiastiques ont manqué s'étrangler", nous raconte Amédée depuis des années, et Jérôme a répondu "non", sans s'émouvoir de la ques-tion de Lou. "Ou, sinon toi, Gabrielle ?
- Elle ne m'en a jamais parlé, a dit tout aussi tranquillement mon oncle Jérôme.
- Qu'en penses-tu, Amédée ?
- Non, Lou, ne rêve pas.
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- Ferez-vous baptiser les trois petits ?
- Non, Lou, il n'en est pas question, a répondu Jérôme.
- Alors, c'est ce qu'il nous faut, a dit Lou avec un immense sourire, en s'adressant cette fois aux deux ecclésiastiques. Elle s'est employée ensuite à leur expliquer que, les Zim étant juifs, quoique modérément sur le chapitre de l'observance, les Monod étant protestants - même commentaire - et les Beaulieu étant agnostiques - ce qui se défend aussi -, et compte tenu de l'affaire de la malédiction, dont elle a fait l'historique dans la foulée, la protection d'un dieu "plutôt catholique" ne serait pas de trop. "C'est ce qu'il nous faut, mais accepterez-vous de bénir l'ancien presbytère, le jardin et la famille lorsque nous serons au complet, voyez-vous ma plus jeune belle-fille vient d'accoucher, et ni elle ni la petite Mélanie ne sont ici aujourd'hui, il faut vous dire que je ne suis pas la vraie mère des filles de mon mari ni, par conséquent, la vraie grand-mère de ses petits-enfants, mais, comme la maison me vient directement de mon vieux sagouin
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de père, il n'est pas impossible que...?
- Lou ! On se débrouillera bien avec tout ça", a sobrement dit Amédée, et il lui a refermé son manteau, car, dans ses mouvements fougueux, il s'était ouvert sur son décolleté souligné de sa sempiternelle frivolité de dentelle de Bruges, et assez largement pour découvrir la naissance de sa toujours ferme poitrine. Cette année-là, Lou avait cinquante-cinq ans, mais le temps semblait n'avoir aucune prise sur elle.

Le rituel des vacances dans la "maison de Lou" a été institué dès le mois d'avril 1982, alors que le presbytère était à peine habitable. Nos parents nous ont déposés, sont restés déjeuner, et sont repartis en laissant même Mélanie, qui avait quatre mois. Le premier soir, Lou a rassemblé les "grands", c'est-à-dire les plus de quatre ans (elle avait d'ailleurs fait de l'anniversaire de nos quatre ans une sorte de cérémonie initiatique, un rite de passage dans la "grande" classe d'âge). Alors que
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nous étions tous rassemblés devant la cheminée et qu'Amédée nous déroulait d'incompréhensibles plans sous le nez, que nous prenions pour des cartes au trésor, Lou a établi ce qu'elle a appelé le "protocole des soins" (à apporter au presbytère et au jardin). Les travaux ont commencé le lendemain.
Pendant cinq ans, chaque période de vacances a été ainsi inaugurée, avec plans et discours, et les vacances elles-même ont consisté à retaper la maison de Lou, les tâches n'étant interrompues que par les repas et, à midi, quand l'ombre et la croix se confondaient sur le clocher, par la promenade au lac, assortie, selon la saison et le temps, de la baignade au lac. La dernière soirée était la soirée de bilan. Le lendemain, nos parents revenaient nous chercher. Je me souviens que, le premier été, ils ont successivement osé une brève incursion, arguant qu'ils étaient "de passage". Puis ils s'en sont abstenus. Leur présence, chez Lou, avait quelque chose de curieusement déplacé, ils ne servaient à rien, ils interrompaient le déroulement des travaux, perturbaient la discipline et l'ordre particuliers qui sévissaient.
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Sauf le gros-œuvre de maçonnerie, certains travaux de plomberie et d'électricité, et lorsqu'il fallait faire venir un engin de terrassement pour le jardin, nous avons tout fait nous-même, de nos mains d'enfants. Lou était maître-d'œuvre et paysagiste, Amédée cumulait les fonctions d'architecte d'intérieur, de menuisier, peintre, maçon et jardinier, et nous étions ses apprentis. Les moins de quatre ans étaitent placés sous la gouverne exclusive d'Armandine, qui assurait en outre l'intendance et la confection des rideaux et coussins. Deux ans après le début des travaux, voyant venir le moment où Amélie passerait la barre fatidique du "grand" âge et apprendrait l'art de l'enduit, de la peinture, de la taille des arbustes et du repiquage des boutures, Armandine a décrété qu'elle n'avait "plus rien à faire", et a commencé à convoiter "le p'tit bout de verger-potager" que le voisin avait juré par tous mes grands dieux et sur la tête de sa mère qu'il ne le vendrait jamais, même mort. Il a fallu moins d'une demi-heure à Lou pour le convaincre de revenir sur cette décision, non sans avoir craché trois fois par terre, pour se "dénouer de son
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serment". Si bien que nous avons ajouté à toutes nos compétences l'art de cultiver un jardin potager et de faire des conserves. Nous en avons accumulé de quoi tenir des années de siège, "à la condition d'aimer les haricots", disait Amédée.
Ainsi avons-nous remis à neuf l'ancien presbytère. Aux heures où nous étions protégés de la malédiction par l'ombre de la croix, nous étions occupés à l'extérieur à refaire le toit, les façades et le jardin, dont nous avons retourné le sol sur un demi-mètre de profondeur et élagué les arbres les plus hauts. Par temps couvert et aux premières heures de la matinée avant l'apparition de l'ombre allongée, puis, de nouveau, dès la disparition de l'ombre (que semblaient engloutir, au fond du jardin, les dépendances, appelées Le Crépuscule), nous nous attaquions à l'intérieur de la bâtisse, de la cave au grenier, où vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous étions hors de portée des "visées assassines de mon satané salopard de père", disait Lou :
Notre "protection rapprochée" contre la malédiction du vieux sagouin était assurée par douze croix, plantées au-dessus de chacun de nos douze lits, le clou
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devant très exactement se situer au milieu du panneau, que Lou nommait le "point ad hoc". Au fil des ans, le grand dortoir - toute la surface du grenier - a été successivement découpé en deux dortoirs, des filles et des garçons, puis en chambres des grandes, des petites, et des grands et des petits, enfin en "cellule" individuelle. A mesure de ces transformations, chaque fois que nous déplacions notre lit, Lou arrivait avec son mètre en ruban et une équerre et reclouait la croix au "point ad hoc".
La protection intérieure était assurée par une quantité industrielle de gris-gris, amulettes, porte-bonheurs, abraxas, talismans qu'Amédée et ses collègues géographes, eux aussi mis à contribution, ramenaient de leurs conférences et colloques ou de leurs observations à l'étranger, et que Lou avait enfermés dans tous les placards, armoires, penderies et petites vitrines, dans tous les tirois de commodes, tables et bureaux, qu'elle avait dissimulés derrière les livres et, même, introduits dans tous les bibelots exposés à l'air libre qui pouvaient en contenir. Si
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bien qu'il arrivait souvent à Armandine ou à l'un de nous de remplir un vase et de voir flotter à la surface de l'eau, au moment d'y plonger les fleurs, telle petite figurine piquée d'une épingle, tel sachet de cuir contenant ce que Lou appelait, sur un ton mystérieux, des "substances", ou bien, cette fois en vidant le vase, de constater une noyade, ou de briser des reliques, de les jeter ou de les cuire. Quand un objet était irrécupérable, parce qu'il avait fondu à la chaleur ou s'était délité dans l'eau, Lou interrompait sur le champ ce qu'elle était en train de faire et partait brûler un cierge à l'église mitoyenne, une natte tressée et déjà enroulée en couronne sur sa tête, mais l'autre moitié de sa chevelure défaite, ou bien les mains pleines de peinture ou de farine, qu'elle ne prenait pas le temps de laver, ou telle qu'elle était au saut du lit si c'était tôt le matin, et nous voyions alors notre fausse grand-mère ouvrir la grille du jardin, nous adresser un petit salut rapide et franchir la cinquantaine de mètres qui séparent la grille de la maison du portail de l'église, aussi naturellement que si elle partait faire ses courses, sans se formaliser du fait
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qu'elle n'était vêtue que d'un vaporeux déshabillé de soie noire et de coquines petites mules.
Passée la première stupeur, personne, à L., ne s'en est plus formalisé. On la disait un peu "artiste mais tellement...", et les mots manquaient à ceux qui avaient succombé à son charme, puis ils terminaient par un respectueux " et, de toute façon, très pieuse".

Et nous-mêmes n'avions pas l'idée de nous offusquer des fantaisies de Lou, car elle semblait directement surgir d'une des histoires qu'Amédée nous racontait avant d'éteindre les lumières, les douze cousins rassemblés autour de lui dans la grande salle directement attenante à l'église, et que Lou avait donc appelée La Sacristie. Filles de charbonnier, de cordonnier, petites marchandes de fleurs, mais aussi femmes-pirates ou pionnières, et, quoique plus rarement, princesses et fées qui allaient par des rues de villages, dans les ports ou sur les mers, ou dans le
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grand-ouest américain ou dans des chateaux, toutes les héroïnes des histoires d'Amédée avaient la grâce naturelle et la vitalité de Lou.

Et la jeunesse de Lou, surtout. A certains moments de la journée, et le soir, toujours, dans la lumière artificielle, Lou paraissait plus jeune que nos mères. Et nous qui n'accordions aucun pouvoir à ses gris-gris et ses amulettes, ni à la flamme des bougies dans l'église et aux vœux prononcés qui étaient notre sujet de plaisanterie préférée, mais qui croyions ferme à la menace du vieux sagouin - malgré les rappels à la raison de notre très positiviste grand-père Amédée -, sans doute avions-nous mis toute notre confiance dans cette miraculeuse jouvence de Lou - pas un fil blanc dans les cheveux, une silhouette d'adolescente, son visage n'accusait pas la moindre fatigue, sa gaieté était constante -, car je ne me rappelle pas que l'inquiétude nous ait jamais effleurés.
Nous pensions que, comme elle avait été, Lou restait et demeurerait, aussi
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inaltérable que les héroïnes des histoires que nous racontait Amédée, dont elle était l'unique inspiratrice et l'unique modèle.

Or, Lou était gravement malade.

L'été 1987, il n'a plus été possible de nous le cacher. Quand elle n'était pas couchée, ses cheveux magnifiquement répandus sur son oreiller, ou assise dans un fauteuil, elle allait soutenue par Amédée ou Armandine, ou Olivier et moi qui avions déjà douze ans, ou s'appuyait sur une canne, et son visage, quoique toujours jeune, était marqué par la souffrance.
Tant qu'Amédée nous a raconté ses histoires, pourtant, l'idée qu'elle pourrait ne pas guérir ne nous est pas venue, car il allait de soi que notre grand-père avait pris le relais de Lou, malgré son rationalisme, et se livrait, avec ses histoires, à des pratiques conjuratoires : les créatures fictives, inspirées par Lou, allaient rendre à
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leur modèle, par un magique retour des choses, la force, la joie de vivre et la jeunesse qu'elles lui devaient. Mais sans doute, l'écart qui se creusait au fil des jours entre le modèle et ses avatars a-t-il eu finalement raison de l'imagination d'Amédée. Un soir, devant la cheminée de la sacristie, il est resté mutique.
C'était le treize août.
Le vingt-six août, comme Amédée n'avait pas repris la parole et que Lou ne s'était pas levée depuis quinze jours, Olivier et moi avons réuni la cousinerie au grand complet, et décidé de faire venir le curé de l'église de L., mais non plus en voisin, habillé en civil, comme il avait l'habitude de le faire, pour voir où en étaient les travaux, et donner de discrets coups de goupillon dans un coin ou dans l'autre quand Lou le lui demandait, non : cette fois, en prêtre, revêtu de sa tenue d'apparat et avec tout son attirail, dont le "fumigène", avons-nous précisé. Il est venu, le 27 août, habillé en curé, avec toutes sortes d'objets magiques, quoique sans l'encensoir.
Quand il est arrivé auprès d'elle, Lou lui a dit : "Vous savez bien que je ne suis
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pas croyante, débarrassez-vous de tout ça, vous allez me porter la poisse." Il a posé les objets qui ont pris soudain, sur la table de nuit de Lou, une allure de vulgaire vaisselle, certes dorée, mais impuissante. Il s'est défait de son étole et de sa chasuble blanche avant de s'asseoir et d'échanger avec elle les propos qu'ils échangeaient d'ordinaire, sur les gens de L. ou le temps, sur le presbytère tel qu'il était auparavant. Comme d'habitude. A ceci près que Lou ne parlait plus que rarement, sinon dans un souffle presque inaudible, et qu'elle ne souriait plus depuis des jours et des jours, comme si ce simple mouvement des lèvres lui était devenu trop pénible. Et il l'était devenu, je crois.
Il ne nous restait plus qu'une chose à faire pour éloigner de Lou la malédiction de son vieux sagouin de père : la déclarer liée à nous par les "liens du sang", et non plus à lui, et donc, puisque Armandine nous avait dissuadés de lui saigner le poignet, de nous saigner le poignet et de mêler nos sangs comme dans certaines histoires d'Amédée, de la nommer comme si elle était notre vraie grand-mère. Aussi
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sommes-nous rentrés tous les douze dans sa chambre comme chaque matin pour lui dire, et l'avons-nous tour à tour embrassée en lui disant non plus "bonjour Lou", mais "bonjour grand-mère," douze fois, et une treizième tous ensemble, sur un mouvement de chef d'orchestre d'Olivier, qui a sur moi un droit d'aînesse de deux jours.
C'était le 28 août à dix heures.
Lou est morte le 28 août à dix heures et deux ou trois minutes, parce que nous n'avons pu empêcher qu'elle meure - sans doute nous y étions-nous pris un peu tard -, mais du moins a-t-elle souri largement, et, nous a-t-il semblé, sans souffrir, et ses yeux, brillants de quelques larmes d'émotion, ont-ils de nouveau pétillé comme par le passé, du temps où Lou était pirate ou fille de cordonnier, qu'importe, mais jeune, éternellement jeune, et la vie même, et multicolore.

Lou / Catherine Lépront

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Catherine Lépront a notamment publié Le passeur de Loire, aux éditions Gallimard et Namokel, aux éditions du Seuil
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