appris ça dans mon cours d'arts plastiques. Se servir du cerveau droit perfectionne les capacités à voir les côtés cachés du dessin. Par exemple lorsqu'on dessine deux profils exactement pareils aux deux extrémités de la feuille, on se rend compte que ça forme un vase au milieu. J'essaie souvent de me servir de mon cerveau droit avec les gens que j'ai du mal à comprendre. C'est ma méthode. Peut-être que si tout le monde faisait la même chose, on se comprendrait mieux. Faïza Guene J'ai rencontré Faïza le mercredi 19 mai 1999 à la
toute récente Maison de quartier de Pantin, cité des Courtillières,
près du Fort d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. Je m'y étais
rendue pour assister à des ateliers théâtre et cinéma,
un projet de reportage vaguement en tête, abandonné ensuite.
Faïza, presque quatorze ans et collégienne de troisième,
y réalisait un court-métrage, La
zonzonnière, aidée des conseils de Julien, un intervenant rompu aux techniques cinématographiques. Elle avait écrit le scénario tout au long de l'année scolaire. Si sa bonne bouille un peu ronde m'était d'emblée sympathique, son calme apparent tranchait avec l'impérieuse nécessité de s'agiter qui animait les autres jeunes. Les cheveux tirés et une veste noire finement rayée de blanc ajoutaient une gravité qui pourtant n'avait rien d'austère. Faïza me rassurait. Je venais d'assister à la projection de Petits frères,
de Jacques Doillon, un long-métrage tourné aux Courtillières.
Faïza avait également vu le film : "Le fait que l'héroïne
ait un gun (pistolet) à quatorze ans, ça m'a énervée.
Les armes ne sont pas monnaie courante dans les banlieues et encore
moins à cet âge. Tout ça c'est pas réaliste
et ça donne une image encore plus sombre des cités."
La jeune beur est bien plus dure avec un reportage passé sur
TF1 : "Les journalistes ont demandé aux jeunes de leur dire
des gros mots en argot des banlieues. C'était du n'importe quoi."
Faïza refuse la vision noire de la banlieue que certains médias
- notamment l'audiovisuel - aiment à conjuguer du vandalisme
au crime, en passant par tous les trafics. La jeune fille m'a décrit
son
quotidien dans un texte où elle marie avec pudeur facétie, auto-dérision, gravité et volonté de ne pas baisser les bras. Son récit écrit apparaîtra en bleu au fil de ce reportage-portrait. Durant deux mois, nous avons échangé coups de téléphone et courriers. Nous nous sommes longuement baladées ensemble. Aussi est-ce par le biais des lieux que fréquente Faïza que je vais relater nos rencontres et ses propos. Les Fonds d'Eaubonne
Une porte bleue. J'habite aux Fonds d'Eaubonne,
c'est juste en face des Courtillières. C'est du pareil au même
mais avec moins d'agitation... Ce sont de grands immeubles marron avec,
à chaque étage, trois portes de trois couleurs différentes
: rouge, verte et bleue. Ma porte est la bleue du troisième étage.
Faïza a toujours été Pantinoise. Il y a quelques années,
sa famille logeait dans un vieil immeuble, à présent détruit,
près du métro Aubervilliers-Pantin-
Quatre-Chemins, juste à côté du parc de La Villette. C'était moins gigantesque et plus urbain que la cité actuelle située, elle, au nord de la commune, au-delà du cimetière parisien, métro Fort d'Aubervilliers. "Mais l'appartement n'était pas aussi confortable que celui-ci où on nous a relogés." Elle y vit avec son père, retraité des travaux publics, sa mère, qui s'occupe d'elle, son petit frère et sa sur, Mounia, âgée de seize ans. "Question parents, dit-elle, lors de notre seconde rencontre,
j'ai trop de la chance par rapport aux autres. Il y a plein de parents
qui s'en vont au bled pendant quelques semaines en laissant leurs enfants
seuls. Jamais mes parents ne nous abandonneraient ainsi. Et puis, il
y en a qui donnent trop de choses à faire, surtout aux filles
: le ménage, les courses..."
Plus tard : "Ils me font confiance, je peux aller
et venir. Ils savent que je respecte les règles, que je ne m'éloigne
pas trop et ne fais pas de bêtises."
Là-bas, l'Algérie.
"Mes parents sont d'Oran. Je dis tout le temps que je suis
algérienne même si je suis née ici." Faïza espérait y aller cet été, voilà cinq ans qu'elle n'y a plus séjourné. Son père a cherché à se procurer des billets mais tous les vols étaient complets. "Là-bas, poursuit-elle, j'ai des cousines qui sont nées en 86 et 84. Moi je suis née en 1985 et ma sur Mounia est de 1983. On s'écrit. L'année prochaine, je vais étudier l'arabe littéraire au lycée. J'espère que, dès la fin de l'année de seconde, j'arriverais à lire au moins une page du Coran et à écrire une lettre en arabe à ma famille." Ne craint-elle pas les troubles de ces dernières années
? "Avec le nouveau président (Abdelaziz Bouteflika), ça
devrait aller mieux. Il est bien." Une preuve ? "Le concert
de Cheb Mami à Alger. C'était la première fois
depuis des années qu'il y retournait. On a écouté
la retransmission sur une chaîne captée par satellite."
Aimerait-elle y vivre? "Mon père pense que c'est mieux pour
les études de rester ici. Moi j'aimerais mieux vivre là-bas,
c'est plus gai."
La cité des Courtillières Le labyrinthe. Les Courtillières ont
été conçues par un architecte ingénieux,
dans les années 50 : un joli serpentin bleu et rose qui entoure
un parc... Un jardin d'Eden ? "Ce rose et ce bleu, c'est
trop", dit-elle, rigolarde. "La première fois que j'ai
traversé les Courtillières pour me rendre au collège
Jean-Jaurès, j'ai cru que je n'arriverais jamais à me
repérer." Un sentiment très partagé... J'avais
rendez-vous avec elle dans ce même établissement scolaire.
Nous avions déjà fait des repérages. Elle m'avait
réexpliqué le chemin au téléphone. Mais
j'avais néanmoins prévu une marge de vingt minutes pour
être sûre d'arriver à l'heure. Entre un immeuble
bleu ciel écaillé ponctué de paraboles et celui
tout aussi courbe de la rue opposée, difficile de faire la différence,
d'autant que les passages aménagés sous les bâtiments
s'ouvrent sur la même pelouse rase à force de servir de
terrain de foot. Un vrai labyrinthe qui doit rendre de bons services,
à l'occasion... Mais Faïza est depuis longtemps une initiée.
Elle salue quasiment tous les passants, fait la bise ou tend la main
: "Les
vieux m'aiment bien parce que je suis polie. Et les jeunes me respectent." Les prisonnières des ragots.
La vie dans la cité est importante, elle influe sur tout et
tient le rôle principal. D'abord, les rumeurs. Il y a une certaine
catégorie de gens, qu'on appelle familièrement les commères,
qui se nourrissent de ces ragots et les recrachent ensuite partout où
elles passent. Car ici, le bruit ne court pas, il se tape un sprint à
la Carl Lewis. Et je me demande si l'inventeur du téléphone
arabe n'est pas né aux Courtillières. Cela explique pourquoi
certaines filles sont condamnées à rester chez elles pour
aider leur mère. Elles sont en quelque sorte protégées
du regard des autres et surtout de leurs médisances. Aucun père
n'aimerait que l'on parle de sa fille partout et en mal, évidemment.
Ainsi, il l'enferme parce qu'il refuse qu'elle ait une réputation
de traîneuse. Mais est-ce la bonne solution ? Est-ce que ce que
pensent et disent les autres compte vraiment ? Est-ce que ça a
de l'importance au point de rendre sa propre fille malheureuse ? Je ne
pense pas. Mais chacun fait comme bon lui semble, non ? Ce qui prouve
que le
regard des autres est important ici. Que c'est un juge. Les garçons, eux, s'accordent bien des liberté
: une inégalité des sexes qui a inspiré le sujet
du court-métrage qu'elle réalise à la Maison de quartier
: La Zonzonnière (de zonzon : prison). L'argument : une
ado a été surprise par son frère allant en cachette
au cinéma. Il moucharde auprès du père, qui enferme
sa fille. Le grand frère, lui, a tous les droits et fait ce qu'il
veut.
Scène de rue. Début
juillet, en milieu d'après-midi. L'atelier vidéo de la Maison
de quartier de Pantin est en tournage devant un bloc des Courtillières,
en face du collège Jean-Jaurès. La Zonzonnière Samira,
quinze ans, d'origine marocaine, est collégienne dans la classe
de Faïza. Une grande fille mince dans son survêtement Eden
Park bleu marine. Lui aussi du Maroc, Monsieur Hamdani, la cinquantaine,
a accepté de lui tenir lieu de père, le temps de la fiction.
Sitôt l'équipe sommairement installée, les copines
de Samira, sans doute au parfum, rappliquent et se campent de l'autre
côté de la rue. "Samira, il faut
que je te parle, lance le père au pied de l'immeuble. Où étais-tu passée ? J'ai téléphoné au collège. On m'a dit que tu n'y étais pas. Ton frère me l'avait déjà dit." Et Samira de s'étouffer de rire avant d'avoir
à prononcer les premiers mots de la réplique. Les groupies
s'esclaffent. Julien a sorti la caméra : le public est de plus
en plus dense. Des gamins de cinq ans aux mères de famille, tout
le monde y va de sa remarque. L'ambiance est bon enfant. Faïza, rouge
d'excitation, se marre avec les uns et reprend son sérieux avec
les autres. Le père hausse le ton devant les balbutiements mensongers
de sa fille, l'admoneste en l'entraînant à l'intérieur
de l'immeuble. Samira pouffe une nouvelle fois : "Je n'y arriverais
pas, vous ressemblez trop à mon père", lance-t-elle,
entrecoupant ses phrases de mots arabes. Sur l'autre trottoir, les adolescentes
applaudissent : Monsieur Hamdani est vraiment convaincant. Julien, même
si l'euphorie générale le fait sourire, ne fixera plus de
séquence de tournage à une heure aussi passante...
Le collège Jean-Jaurès Caméra et interphone.
Le collège Jean-Jaurès de Pantin est une enceinte où
les secrets restent bien gardés, où le silence est d'or
et où il ne faut jamais cramer les blases (divulguer
les noms). Surtout pas, sinon vous devenez une
poucave. C'est une chose qu'il ne faut pas être ici, mais le choix
est vaste : bouffon, suceur, tête, caillera, perturbateur, boss...
Voilà déjà
quatre ans que je suis dans ce collège. Malgré ça,
il m'arrive d'avoir peur. Le pire, c'est que je ne sais pas précisément
de quoi. Je suppose que c'est normal, je l'espère. Néanmoins,
je m'inquiète car je sens que ça dégénère
de plus en plus. Les agressions répétées et des conseils
de discipline parfois injustifiés.
Une enceinte, Faïza ne croit pas si bien dire.
Quelques jours après qu'elle m'a fait parvenir ce texte, nous avons
rendez-vous au centre de documentation
du collège : sa professeur d'anglais anime un petit journal relatant la vie de l'établissement mais aussi celle de la cité, et je suis invitée à y participer. L'entrée de la cour de ce bâtiment standard est bouclée. Une caméra vient juste d'être installée et me filme alors que, par l'interphone, je décline mon nom et les raisons de ma visite. A la sortie des classes, un jeune homme baraqué veille à ce qu'aucun étranger ne s'introduise dans l'établissement, prêt à s'interposer en cas de grabuge. "Ça dégénère, parce que les petits (douze-treize ans) commettent les mêmes bêtises que leurs grands frères. Je ne sais pas ce que ça donnera lorsqu'ils auront dix-sept ans..." Une voiture crame. Au rendez-vous suivant,
j'évoque à nouveau la violence au collège. Alors,
elle me raconte : "C'était en octobre, en plein conseil
de classe, que la voiture a cramé. On a entendu une explosion.
Tous les profs sont allés aux fenêtres. Moi aussi. La principale
est d'abord restée assise puis elle est partie voir. Elle a dit,
très calme, que c'était la sienne. Elle en était
à sa deuxième voiture brûlée... Depuis, elle
utilise la caisse du collège. J'étais très énervée,
en
colère." Faïza, déléguée de 3ème2, poursuit : "Les profs ont fait grève, le maire de Pantin a tenu un discours devant le gymnase. Il y a eu une réunion de tous les délégués de classe pour mettre en place des initiatives en liaison avec "Stop la violence". Mais la fois suivante, nous n'étions plus que trois." "Deux ou trois profs ont par ailleurs été agressés lors de l'année scolaire 1998-99", rajoute-t-elle. Les filles sont des têtes.
Le manque de motivation de la plupart des jeunes et de leurs parents pour
les études et l'acquisition de connaissances de base n'améliorent
pas l'ambiance. "Même dans ma classe de 3ème2 où
sont réunis les meilleurs élèves, il y en a qui ne
visent pas loin. Dès qu'ils ont la moyenne, ils sont contents"
: c'est la bonne élève qui prend à présent
la parole. Dans sa classe, ils étaient vingt-quatre originaires
du Maghreb, de Mauritanie, des Dom-Tom, de France métropolitaine,
du Cameroun, du Mali, du Sénégal ou encore d'Inde. Vingt-quatre
mais seulement quatre garçons. Immaturité de ces derniers,
revers du machisme des grands frères qui prennent leurs surs
pour des
servantes, le bénéfice pour les filles d'une privation de sorties ou simplement leur espoir de pouvoir s'en sortir par le biais rassurant d'une bonne profession, loin des trafics de tous acabits ? "Du fait qu'ils sont minoritaires, les garçons de ma classe se la jouent moins petite frappe." La solitude de la bonne élève.
Avec une année d'avance, cumulant les bonnes notes, surtout en
français, lisant à treize ans Les Mots, de Jean-Paul Sartre,
Faïza se sent quelque peu seule : Parfois,
il m'arrive de me sentir rejetée ou peut-être pas assez écoutée.
Et ce sentiment est partagé par d'autres élèves.
J'en arrivais quelques fois à me demander s'il fallait être
insolent et perturber les cours pour enfin se faire remarquer. Peut-être
croient-ils que les bons - ou assez bons - élèves n'ont
jamais de problèmes et qu'ils n'ont rien à dire ? Ils se
trompent complètement. C'est sans doute ceux qui ont le plus besoin
de parler avec, paradoxalement, les élèves en difficulté.
Malgré des attitudes opposées, le besoin que l'on ressent
est le même. Pas de disponibilité pour les élèves.
Mais dire aux profs qu'on a besoin de leur parler, n'est-ce pas une façon
de
leur avouer, malgré notre orgueil naturel, que l'on a vraiment besoin d'eux. C'est dommage qu'ils ne le comprennent pas quelquefois... La Maison de quartier Ouverte en octobre 1998, la Maison de quartier des
Courtillières est notre lieu de rendez-vous favori : Faïza
peut y traîner à son aise. En dehors des jours de classe,
elle la fréquente quasi quotidiennement. Le samedi elle participe
à un cours d'art plastique pour adultes, le mercredi à l'atelier
vidéo et les autres jours elle y pioche ses lectures à la
bibliothèque. "La Maison de quartier était fermée
le week-end de la Pentecôte. Je ne savais où aller pour sortir.
C'était vraiment pas drôle."
Lieu d'activités, de discussions ou simplement
de passage, l'architecture conçue par Suzel Brout paraît
bien adaptée aux besoins des Pantinois : on y
rentre comme dans un moulin. Les salles, toujours dotées d'un mur de verre, permettent aux jeunes qui ne participent pas aux ateliers de voir où sont leurs copains, de venir éventuellement leur dire un mot. Ce qui ne peut que les inciter à s'y inscrire. Un sac à la main rempli de salades fraîchement cueillies dans sa parcelle de jardin ouvrier, juste de l'autre côté de l'avenue Jean-Jaurès, une mère de famille africaine échange des conseils de jardinage avec un retraité. Plus loin, des jeunes bavardent assis autour d'une table dans le grand hall de verre Carrefour et sa galerie commerciale à Drancy Le no man's land. Si Faïza
a envie de sortir, le supermarché Carrefour de Drancy est l'alternative
à la Maison de quartier. Elle aime y flâner avec sa mère
ou une copine. Nous y sommes allées à deux reprises. Après
les Courtillières, il faut cheminer dans une zone commerciale ou
industrielle encore inoccupée. Un rond-point, des routes goudronnées.
Par-ci par-là, dans les herbes folles, des
gravats, un matelas défoncé, une affiche pour une lointaine campagne électorale de Jean-Marie Le Pen : "Tu te rends compte, le Front national avait placardé des affiches en plein dans la cité des Courtillières, ils sont vraiment gonflés !" Des panneaux indiquent le nom des rues. Nous sommes dans le no man's land, tour à tour dans les marchés de Pantin, Bobigny et Drancy. Puis un grand parking et un MacDo. Première halte pour manger des hamburgers. Faïza n'en prend qu'au poisson, respectueuse des règles musulmanes. Elle connaît la carte par cur et obtient des réductions avec une carte de transport scolaire. Nous buvons du Coca et trempons les frites dans le ketchup. Faïza balaie du regard les personnes attablées et me dresse la liste des habitants de sa cité, sans commérage. C'est la fin de l'année scolaire : le brevet en poche, le tournage du court-métrage est achevé, sa jambe cassée lors d'une sortie vélo n'est plus qu'un mauvais souvenir dont elle ne garde aucune claudication. Un peu désuvrée, elle ne savoure pas encore les vacances. Nous demeurons souvent silencieuses. Game boy et Adidas. Sans
hâte pour cette deuxième balade à Carrefour,
comme la première fois, nous nous rendons dans une boutique de jeux interactifs. Elle songe à l'anniversaire de son petit frère qui a une console. Repérage des nouveautés, des prix, des jeux d'occasion. Elle lui offrirait aussi volontiers un maillot de l'équipe de France de football ou de l'OM. Nous passons donc à la boutique de sport de la galerie commerciale : "Ici, c'est le top pour l'habillement." Les jeunes des Courtillières viennent y regarder ou acheter vêtements et chaussures de marque. Faïza s'attarde devant des tennis blanches aux fameuses trois bandes, qui, dans ce modèle, sont vert bouteille verni. "Personne dans la cité ne les porte. C'est original." Le prix avoisine les 500 F. Au-delà de la somme, ce genre d'achat est inconcevable d'autant plus que pour la tenue vestimentaire, il faut faire comme tout le monde, sinon vous êtes exclu et on ne vous admet pas dans le clan. C'est la marque qui compte. Pas la couleur ou la forme : la marque. Mais tout le monde ne se plie pas à cette règle, heureusement d'ailleurs. Il reste des gens qui gardent leur personnalité et s'habillent comme ils l'entendent. Même si c'est sans marque et bon marché, l'important c'est d'être à l'aise dedans.
Les stylos. Ce n'est que la seconde fois mais c'est déjà un rituel : se rendre au rayon stylos de Carrefour. Faïza en est un tantinet maniaque. Après l'examen de boîte de perles, de tubes d'huile, de châssis, nous restons presqu'une heure dans le rayon. Elle m'explique la douceur de certains feutres, la sécheresse des plumes de telle ou telle marque, etc. Elle me recommande un stylo à plume à un peu plus de neuf francs non rechargeable aux encres fantaisie, du rose au turquoise. J'opte la première fois pour le sépia, la seconde pour un Parker sobre. Faïza trouve une nouvelle marque de feutres. Je lui en offre. "Chaque nouveau stylo qui me convient, me donne du courage pour entamer un travail." Depuis, elle ne m'écrit qu'avec un roller bleu et je lui réponds en sépia. Epilogue Nous revenons de Carrefour, stylos dans le sac. Le collège ne
fera plus partie de son quotidien. A la rentrée, Faïza prendra
le bus ou le métro pour
suivre ses cours au lycée Marcelin-Berthelot à Pantin-Quatre-Chemins. Elle a été convoquée chez le proviseur : au vu de ses excellents résultats scolaires, elle intégrera une seconde européenne. Même si elle ne se la joue pas et ne crie pas la nouvelle sur les toits, elle est flattée, d'autant qu'aucun autre collégien de Jaurès n'a reçu une telle proposition, ce qu'elle déplore. Un nouvel univers s'ouvre à la jeune beur. Petite, elle rêvait d'être présidente
de la République. Adolescente, elle est plus attirée par
le journalisme audiovisuel ou la peinture. Du haut de ses quatorze ans
idéalistes, elle aimerait devenir célèbre, pour elle-même
et sa famille, mais aussi pour redorer le blason des Courtillières
et y insuffler un peu d'espoir. Sans avoir bougé de Pantin, Faïza
est déjà une "passeuse" entre la "zone urbaine
sensible" et l'autre monde. Elle va s'énerver en lisant ces
dernières lignes, elle qui par principe refuse l'idée de
la fracture sociale. Je la remercie de m'avoir guidée dans sa cité.
Petit traité topographique du Pantin d'une collégienne/ Marie Gauthier
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