claustration, labsence de lumière du jour, une amplitude caverneuse comme nappée de poussières minuscules, glissant partout, sur les visages, sous les habits, dans les narines et lodeur âcre du métro, mélange, émulsion des atomes en suspension autour des rails, de la faïence des murs, du revêtement des sols, ravivé à chaque passage de rame, ajouté au souffle chaud des freins. On est immobile, regards circulaires. Vue à
droite, vue à gauche. Toujours lespace, rien qui accroche,
dilate, rétrécisse la pupille, du vide. Juste un truc vaguement
carré, massif (panneau publicitaire ?), attirant le coin de lil
à gauche, une sensation, paupière plissée sans percevoir
la nature de lobjet, sans en être vraiment conscient, plutôt
ressenti comme une gêne dans la nudité du lieu, comme une
poussière dans lil. Vue en haut, vue en bas. Pas le
haut, on regarde rarement le plafond. Le bas. Le sol, linoléum
brillant sous les néons, couleur vaguement brune, tirant sur le
rouge, imprégnant durablement la rétine, on sen souvient
longtemps après. Le sol ainsi quune plage, cest-à-dire
: qui vient mourir contre les chaussures, comme en vacances le mélange
deau et de sable au contact des pieds dans une immobilité
semblable. Les chaussures en
cuir marron, solides, le pantalon (on ne voit que le bas de lourlet qui recouvre les lacets), un jean : la tenue parfaite pour arpenter Paris, on le pensait ce matin en shabillant, de même que le sac à dos léger, idéal et pratique. Le blouson, les mains dans les poches, on ne les voit pas, on les sent. Lattente, donc. La position naturelle du corps tourné face à la voie, les rails devinés à lintérieur de la fosse, peut-être quatre-vingts centimètres de profondeur, parfois il est tentant de sauter pour rejoindre lautre quai, on guette aussi en sapprochant, on espère apercevoir des rats mobiles couleur de mâchefer, courant sur des pattes mécaniques comme ces vieux jouets munis dun ressort spiralé et remonté à laide dune clé. Mais là, station Porte de La Villette, dans lattente du métro pour aller à Aubervilliers, lautre côté du fossé nest pas un quai jumeau, semblable à la plupart des autres arrêts, cest un mur vertical, une rupture dans la dimension concave, une indisposition, un quai borgne perdu sans son double habituel des stations classiques. On ressent un vertige dans lélévation de ce mur tapissé de carreaux émaillés et blancs, courbé tout en haut vers soi comme un spectre étendant ses mains.
Alors on remarque laffiche. Le souvenir
quon en garde est imparfait. Il y a la photo, au centre, légèrement
à droite. Le texte. Limpression du noir et blanc. Le texte
disant à peu près ceci : on ne les montre plus au journal
de vingt heures, pourtant, ils continuent à mourir. La photo
aide à comprendre : on voit un enfant décharné,
de dos, enfin, on comprend que cest un enfant, avec juste la taille, les épaules, le cou et la tête.
On voit bien que cest un enfant noir. Afrique, horreur que ces
pays en guerre, dictature, famine, les mots Rwanda, Sahara, Sahel, désert
qui avance, catastrophe comme à Agadir. Sapprochant de
sa nuque, une grande main décharnée dadulte, comme
une caresse, un soutien, un geste que lon ferait pour lâcher
un gamin apprenant à faire du vélo. En bas à gauche,
un pictogramme dAction Faim et une autre phrase : vous ne pouviez
pas dire que vous ne saviez pas.
Maintenant, il y a la femme. La femme qui regarde laffiche.
On ne le sait pas : je veux dire, on ne voit pas ses yeux, elle est devant
moi un peu plus en avant, devant la fosse des rails, à environ
cinquante ou soixante centimètres de la bande de peinture blanche
quasi effacée (dans toutes les stations, cette bande,
on le suppose, destinée à prévenir les voyageurs du danger à sapprocher davantage de la fosse, cette bande, ainsi usée par les chaussures, ternie, floue, parfois incolore, zébrée de traces noires, laissées par le frottement de millions de semelles, et les quelques écailles blanches subsistant, reconstituant malgré tout limpression dun pansement rectiligne de dix centimètres de large, déroulé sur le quai comme une bande Velpeau), la femme, donc, en avant et à droite, me précédant dune distance dun mètre quatre-vingts à deux mètres, étant moi-même situé juste en face du bord gauche de laffiche fixée sur le mur au-delà de la fosse, suffisamment en retrait pour que me traverse lidée saugrenue dune course délan, appel du pied droit et venir me scotcher comme un moustique sur ladite affiche après un improbable bond de six mètres. La femme de dos, ou presque puisque postée en
avant et légèrement à droite, donc juste en face
de la photo de laffiche, me permettant de constater dans la parfaite
immobilité du visage (ne sont visibles quune oreille, une
branche de lunettes, larc ovale du tour en plastique soutenant le
verre, le tour du verre lui-même, ses reflets digérés
des images vagues éclairs translucides et
mouvants sur le tranchant du verre , et le vide creusé entre larcade sourcilière et la pommette annonçant lemplacement du globe oculaire), aucun tressaillement de la peau ne pouvant indiquer même un battement de cils, cest-à-dire autre chose quune parfaite fixité du regard en direction de la photo. Sa nuque raide, adjectif approchant le mieux sa consistance,
sa composition : deux muscles partant des épaules, montant droit
pour soutenir la tête, un vague creux au milieu des deux appuis
de chair, lensemble formant le cou comme un pilier déglise,
froid comme les pierres dune colonne. On voit la peau grise, loreille,
la tempe, petits points fragiles dhumain. Aucun tressaillement,
la femme regardant laffiche. Au-dessus du pilier déglise,
comme un chou-fleur, la coiffure : une permanente bleutée. Sous
la nuque, le col dun manteau gris-bleu et le tissu semblant peser
sur les épaules, une texture anthracite presque noire, légèrement
mouchetée de bleu, on devine un drap épais et de bonne qualité,
le genre de manteau acheté non pas dans une de ces innombrables
boutiques de fringues, mais chez un tailleur, dans un magasin avec façade
en bois triste, propriétaire sévère, ici on ne fait
que de la qualité, genre
dadresse où lon va de mère en fille. Sous le manteau, les jambes et les chaussures, la taille du mollet assez fin, la femme plutôt sèche, on réalise leffort quil faut pour supporter le poids dun manteau de bonne qualité. La photo de laffiche, la nuque mangeant tout
lespace projeté vers nous, limpression dune corde
de chanvre, une corde de pendu, et noire avec cela, comme trempée
dans du goudron. La comparaison de cet ensemble de muscles partant soutenir
la tête avec un pilier déglise devenant inappropriée,
évoquant plutôt une de ces poupées en fil de fer justement
fabriquées dans ces pays-là et que nous achetons par charité,
et, chaque brin partant des épaules, grimpant se torsader vers
un renflement grotesque en équilibre, une sorte de globe terrestre
déformé, plein de cals et de creux, on réalise :
cest une tête. Les cheveux crépus, presque inexistants,
confondus avec le cuir du crâne. Et les épaules, les omoplates,
la peau tendue comme autrefois ces peaux de lapin retournées sur
des cintres en fer, suspendues, laissées à sécher
dans la remise du grand-père, le réseau des veines et des
vaisseaux brunissant au fil du temps, lensemble devenant jaune,
se craquelant, arborant la consistance du parchemin. Enfant,
limpérieuse envie décrire dessus. Les omoplates comme deux protubérances extraordinaires semblant dun instant à lautre déchirer le dos. La femme ne bougeant pas, fixée, le manteau
lourd sur les épaules, décroché tout à lheure
avec effort du portemanteau dans lentrée, certainement un
de ces portemanteaux solides en Inox, acheté à prix dor
vers 1970, un tel manteau ne pouvant se placer sur un vulgaire perroquet
en bois exotique dune fragilité inconcevable à moins
quil ne vînt dune lointaine tante bretonne, récupéré
à la mort de celle-ci et datant des années quarante à
lépoque où lon savait fabriquer des choses inusables.
La dame enfilant le manteau, le poids tout de suite senti sur les épaules,
mais elle, habituée aux épaisseurs : six mois un manteau,
quatre mois un pardessus, deux mois un gilet beige en coton, il faut toujours
se méfier de lair pouvant être frais même en
été. Elle, ouvrant la porte de son appartement à
Paris. Quand il avait fallu sinstaller : Paris, le seul choix possible
avec son mari et ses affaires. Lappartement refait il y a peu. Le
mari parlant rarement, les soucis, les affaires. Pourtant bon père,
bon mari. La fille à la Sorbonne, non plus comme étudiante,
mais Chargée de cours. Lappartement
refait récemment, quelques années pourtant, le temps passant si vite. Lui, le bon mari et bon père peut-être dans une de ces pièces en enfilade aperçue depuis lentrée où la femme endosse son lourd manteau devant un guéridon et une glace dorée, à côté du portemanteau. Visible depuis le vestibule, la double porte vitrée du salon-salle à manger et ses poignées Louis XV rappelant le mobilier en merisier ; le mari certainement debout devant la glace biseautée à côté de la bibliothèque, ajustant sa cravate, il faut y aller, les affaires, les affaires Dans la cuisine ou sur un coin de la table de la salle à manger, le journal financier aux lettres grises, lu et laissé là par habitude après la tasse de café. La femme, tournant les talons à lenfilade des pièces, saisissant la clenche de la porte dentrée et sortant. Maintenant, devant laffiche, la fixant.
Sur la photo, la main soutient la nuque sans la toucher,
la main immense : on détaille les os, les ongles, taches oblongues,
claires sur la peau noire. Ongles grattant, fouillant la terre ou la
poussière, émiettant une herbe sèche, broyant un
insecte sur un tronc darbre mort, portant lun et lautre
à la bouche.
Terminaisons des doigts récurant en spatule des assiettes vides avec frénésie, comme le prolongement dun il écarquillé. Les phalanges interminables recouvertes de la peau noire épaisse, la même texture que celle des hippopotames au zoo, ou au cirque, ou à la télé. Les articulations entre les phalanges, le tendon que lon devine blanchâtre sous le renflement. La main, donc : cinq doigts interminables à lapparence dune mygale ou dun scorpion, mais pacifique, se faisant douce, donnant le sentiment dêtre faible, modérée, dun aspect bénin (Bénin, protectorat français dAfrique de 1882 à 1893). Main protégeant la nuque décharnée, donnant un peu dombre. Main, tas dos. Main de femme solide comme une main dhomme. Sachant tuer un poulet dune seule torsion. Longtemps quil ny a plus de volailles. Sachant taper, griffer, bousculer devant un camion de laide humanitaire. Main noire, gigantesque, descendant légèrement vers le sol, enterrant déjà le corps décharné. Devant elle, devant la nuque et les épaules, la tache lumineuse de larrière-plan. Vision floue, la photo ayant certainement été prise au téléobjectif. On ne devine quun sol clair, des pierres plus sombres, lensemble comme vu au travers de la
myopie. Rien dautre que ces miettes minérales. Cailloux meurtrissant les corps couchés, les peaux fines, labsence de muscles. La lumière desséchant, tuant en plein jour. Nuit vide, le repos sans repos, cruel. Et le matin renouvelé, la même lumière, la même absence, les mêmes corps un peu plus désertés. La femme et le manteau gris-bleu, de bonne qualité.
La femme captivée par laffiche. Moi regardant la photo qui
lui saute à la gorge, qui bondit par-dessus la fosse, les rails,
les rats couleur de mâchefer, laffiche qui enveloppe la femme,
la chiffonne, la mélange. Premier plan, la main, deuxième
plan, la nuque et le corps décharné, arrière-plan,
les cailloux dans la lumière blanche. Moi spectateur, en dehors
du plan, au-dessus de la mêlée, regardant le tigre de papier
de laffiche dévorer la femme en manteau gris-bleu, immobile,
figée, nuque raide, col empesé de bonne qualité,
permanente bleutée. Le photographe est un professionnel de la sensation.
Aujourdhui dans ce camp dAfrique, demain en Afghanistan. Ambiance
ocre, veste reporter, un grand angle, un zoom impressionnant, filtres
en tous genres, boîtiers Canon ou Nikon, bandoulières larges,
un appareil sur le ventre, lautre soutenu à la main. On ne
se cache pas,
on fait son métier. La Croix-Rouge, Croissant-Rouge, Médecins du Monde, sans frontières, casques bleus, partout la même arrivée, le même encerclement de camions quelque part au milieu du vide et la ville de néant qui sest construite de bric et de broc, toiles, cartons, tissus, gamelles, brouettes, carrioles, ce quen Occident, on appelle camp de réfugiés avec la voix qui baisse dun ton, plus grave, au journal télévisé. Un reportage de nos envoyés spéciaux. Justement les envoyés : accueillis par la Croix-Rouge (ou Croissant-Rouge ou Médecins du Monde ou sans frontières ou casques bleus), descendus de la Jeep, promenés parmi le rien couleur darbre sec, poussière et corps nus, faisant leur métier, prenant des photos, mitraillant sans tuer, la faim sen chargera. Pourrons-nous interviewer ? Oui. Le médecin (on manque de tout), le responsable de laide humanitaire (on manque de tout), le militaire (on manque de tout). Et prendre des photos, encore et encore : la vieille grand-mère nonchalante avec le bébé sur son ventre maigre (mais cest sa mère, elle na pas trente ans, affirme le médecin), le gamin qui vient tendre la main vers le photographe (attendre que les mouches soient posées sur son visage avant de
déclencher lobturateur), le médecin qui ausculte (bien saisir le contraste entre blouse blanche et peau noire), la vache finissant de pourrir au milieu de lindifférence, les hommes qui piochent en rond pour agrandir un puits tari deau saumâtre, en rectangle pour enterrer des corps raides, membres arachnéens maculés de poussière. Puis le photographe repartant. Machinalement les mains serrées du médecin, du responsable de camp, du militaire. Dans la Jeep, on rembobine les pellicules. Plus tard à lhôtel, torse nu dans la moiteur de la nuit, accoudé à la fenêtre, le photographe regardant atterrir sur laéroport juste en face, un Transal affrété par laide internationale au nom de la solidarité. Bruit sourd, lumière, agitation, puis retour au calme, bruits de la nuit, criquets, chauve-souris frôlant la fenêtre. Nuit lourde, à létouffée. La rambarde de la fenêtre encore chaude sous les coudes, le dos ruisselant, le photographe claquant un moustique. Putain de pays ! On part demain. Demain, direction Kaboul, femmes voilées, photos volées : pas question dafficher la veste reporter et les deux appareils photo sur le ventre. Quelques semaines plus tard, le photographe signant un contrat de cession avec Action Faim pour la photo
dun corps décharné et dune main semblant soutenir la nuque comme un geste naturel pour lâcher un gamin apprenant à faire du vélo. Mais la femme se débattant avec la photo (ou
plutôt passive, se laissant attaquer, déjà frappée
sur la joue droite et tendant la joue gauche, bonne chrétienne),
et moi, voyeur, exactement placé à une distance dun
mètre quatre-vingts à deux mètres, juste derrière
et légèrement à sa gauche. Ce malaise indéfini,
diffus, soluble dans la poussière, dans lodeur âcre,
dans lémulsion des atomes en suspension de la station, quelque
chose de dérangeant, lattitude compassée, affectée
de la femme, ou plutôt interprétée ainsi, cet ensemble
de choses, manteau de bonne qualité, permanente bleutée,
comment dire une riche discrétion , et linterprétation
dapitoiement, de miséricorde et de charité en résultant.
Miséricorde comme certains tableaux religieux, ceux de la Renaissance
italienne ou le fameux Saint Sébastien soigné par Irène
de Georges de La Tour, lexpression dIrène, front blanc
éclairé par la torche tenue dans la main droite, main gauche
posée sur la cuisse, épaules relâchées dans
un mouvement entier vers saint Sébastien allongé, percé
de flèches, les yeux
dIrène surtout, presque clos, regard intérieur, lensemble tendu vers un seul mot : sainteté. Éducation, valeurs, laïcité, chrétienté, droits de lhomme, liberté, égalité, sainteté, rabâchage de nos concepts, malaise donc, devant la photo. Charité comme on dit de la femme dun général, dun ministre, dun ambassadeur, enfin dun homme de pouvoir : elle fait ses charités. Et ce malaise sinstallant, persistant, augmentant sans que ces constatations puissent lapaiser. La femme, compassée, compressée, prise
de pitié dans mon interprétation, extirpée de lappartement
aux meubles Louis XV, pieds chantournés en volutes caractéristiques,
sortie pour y faire quoi, visiter une vieille tante quasi centenaire hébergée
dans un mouroir de luxe, la vieille ne reconnaissant personne, jurant
les pires horreurs comme un charretier, les infirmières assurant
que cela nest pas bien grave, dégénérescence
normale, la femme donc, sapprêtant à recevoir son lot
mensuel, hebdomadaire ou quotidien dinsultes. Le soir répondant
à la question de politesse purement formelle de son mari, celui
qui ajuste sa cravate chaque matin devant la glace biseautée à
côté de la bibliothèque (il faut y aller, les affaires,
les affaires
). Et tante Léonie (ou Louise, ou Victoire) comment
va-t-elle ? Le soupir apitoyé en guise de réponse ou un laconique toujours pareil, le léger tremblement de la permanente bleue pendant cet instant et le retour du silence. Lhomme daffaires retournant à son journal financier (le lendemain laissé sur un coin de la table de la salle à manger), lisant le titre « Les actionnaires rassurés... » puis en plus petit « par lannonce du plan social qui permettra léquilibre financier à lhorizon 2003, déclare le directeur de... ». La femme changeant de chaîne pour ce téléfilm à épisodes déjà commencé la semaine dernière et la pensée habituelle lui traversant lesprit nimporte quand : sa fille, Chargée de cours à la Sorbonne nayant pas encore trouvé lâme sur (il y a deux ans, cet espoir pendant trois mois du garçon, certes plus âgé, dun milieu modeste, peu dégourdi, cependant bavard), la femme donc, ayant lenvie dêtre grand-mère, pourtant ses amies, accomplies dans ce rôle depuis longtemps, lui assurant quelle a bien de la chance, lobligation de rendre service aux parents, la garde pendant les vacances, les inévitables heurts avec les belles-filles, lingratitude des petits-enfants devenus grands, hochements de tête convaincus faisant cercle autour de tasses de thé en porcelaine fine, dessins
bleus, cuillères dorées, tandis que la serveuse, derrière la caisse enregistreuse, encadrée par les vitrines réfrigérées contenant à droite, les gâteaux (cette réputation que les paris-brest sont les meilleurs de la capitale), à gauche, les chocolats fins, la serveuse donc, au tablier immaculé échangé chaque jour, se rongeant les ongles, regardant la pendule, encore deux heures et son petit ami venant la chercher, quel film aller voir ? Ce malaise, quelque chose me dé-rangeant. Donner.
Oui il faudrait donner, noter le numéro de téléphone
dAction Faim. Les sous, où vont-ils ? Lenveloppe cachetée.
À lintérieur, le formulaire et la case cochée
membre actif (plutôt que membre bienfaiteur où cest
dix fois plus quil faut donner), la phrase avec déductible
des impôts, un reçu vous sera envoyé. Mais tous ces
scandales, lArc, largent détourné, les militaires
récupérant laide humanitaire dans ces pays-là,
où la loi du plus fort... Enfin, tout ce quon imagine, ce
quon oppose à notre sainte démocratie. Mieux vaut
donner dans le métro. La pièce préparée, ronde
dans la paume de la main, attendre la fin de la musique. Laccordéoniste,
ou le guitariste, ou le violoniste, ou même les trois ensemble.
Leurs regards vers les passagers (interrogatifs donneront-ils ?) tout en jouant machinalement un air de Paris ou de folklore balkanique. Celui qui passe avec une soucoupe, un gobelet en plastique, une casquette et le sou rond dans la paume que lon fait glisser entre le pouce, lindex et le majeur avant douvrir les doigts. Tintement des pièces qui sentrechoquent. Le hochement de tête ou le merci prononcé avec un fort accent slave. Parfois on donne aussi à celui ou celle assise sur une marche au milieu du flot des passagers. Notre certitude quil (ou elle) ira le boire. Parfois on passe, on se ravise, on sort une pièce, on revient, on la donne, on sourit faiblement, on ne dit rien, on hoche la tête, on comprend, du moins, on le voudrait. Lenfant noir. Lenfant noir de dos sur
la photo de laffiche.
Croquis dartiste, volutes crayonnées,
plus sombres et denses dans les plis de la peau, le relief et les rondeurs
du corps presque blanc et sans trait. Écorché desséché
parmi des bocaux de ftus formolés, oublié dans une
salle poussiéreuse, porte sombre au détour dun escalier
monumental, plafond haut, mouluré, bustes graves des anciens Maîtres
de la médecine. Planches des
dictionnaires : les muscles du corps humain. Trapèzes aux fibres visibles sous la peau comme une écorce, le léger creux à la jointure des deltoïdes vers lamorce des bras, le grand dorsal dans lombre du triceps, racorni par la malnutrition. Les os du corps humain : exposés comme un cri sous la barrière fine de la peau, la protubérance de larrière du crâne, recouverte par plaques dune mousse de cheveux épars, les sept vertèbres cervicales prolongées par les douze vertèbres dorsales, lensemble imitant une chenille maléfique cachée sous la peau, les deux clavicules déployées, le renflement des acromions. Les articulations saillantes, leurs divers assemblages : plat, à rotule, semi-mobile, à charnière, condylien, à pivot. En plus clair, battues par le soleil, les deux omoplates à laspect cartilagineux comme deux ailes de raies et la peau tendue dessus, on sattend à la voir se déchirer dun instant à lautre. Les ailes dun ange : on en rit avec mon maigrelet de fils. À le voir parader torse nu devant moi, notre vieille plaisanterie sur la proéminence de ses omoplates. Un jour, il va te pousser les ailes dun ange. Il force le trait, fait jouer ses épaules, imite lenvol dun oiseau. Nous rions.
La peau noire de lenfant est comme brûlée, la photo
semble inévitablement sassombrir et retourner à
ses néants chimiques.
La rame arrivant dans un bruit pneumatique, passant
devant laffiche aperçue maintenant par intermittence entre
chaque élément de carrosserie des voitures à travers
les vitres (comme dans ces vieux montages successifs de photos destinés
en les feuilletant rapidement à donner lillusion du mouvement
ou du cinéma). Le sifflement devenant plus fort et la rame simmobilisant.
Laffiche invisible, ou plutôt, distraits par larrivée
du métro, la femme et moi ne cherchant plus à la voir ;
elle, bougeant à présent, se dirigeant vers les portes entrouvertes,
et moi, faisant de même, la suivant avec des gestes connus et chronologiques.
Les pas, le regard vers les chaussures, la dernière image du sol,
linoléum brillant sous les néons, couleur vaguement brune
et tirant sur le rouge, avant denjamber le quai par-dessus la bande
blanche quasi effacée, juste quelques écailles de peinture
imprégnant la rétine. La chaussure en cuir marron, solide
et idéale pour arpenter Paris, se posant en travers des éléments
en métal brossé, rainurés suffisamment pour permettre
aux portes automatiques de se
refermer des millions de fois sans faillir. Se saisissant machinalement de lappui en Inox pour anticiper la secousse du départ. La femme se tassant sur un strapontin, manteau gris-bleu de bonne qualité, mains placées lune sur lautre, le visage tourné vers les genoux, limpression dune tristesse sous la permanente. Le dernier regard vers laffiche, moi cherchant la photo, mais la rame faisant écran à léclairage, les murs devenus sombres, seuls quelques mots du texte encore visibles et la photo cachée derrière un élément de la carrosserie du wagon, le regard inévitablement ramené à lintérieur du compartiment, les reflets métalliques sous les néons, le schéma de la ligne au-dessus de la porte, la poignée rouge et plombée du signal dalarme, le pictogramme représentant un lapin avec linscription : attention, tu peux te faire pincer les doigts très fort ! Les secousses caractéristiques du départ, les rats couleur de mâchefer simmobilisant, un instant plaqués au hasard entre deux rails avant de reprendre leurs divagations après léloignement du métro. Laffiche et la photo sous lentière lumière artificielle retrouvée, à nouveau sous dautres regards. Action Faim, je nai retenu ni ladresse
ni le numéro de téléphone. Dans la rame qui séloigne,
la femme se tasse dans son manteau gris-bleu de bonne qualité.
Accroché à lappui en Inox, jai envie de pleurer.
Vers Aubervilliers / Thierry Beinstingel Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel est cadre dans
les télécommunications. Il vit à Saint-Dizier.
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