Vers Aubervilliers
de Thierry Beinstingel
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 44 pages

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  inédit

 

 

 

 


la station Porte de La Villette, le changement de métro. Sur le quai, l’attente. En lettres peintes : attention 750 volts ne pas descendre danger. La voie : deux rails invisibles d’où l’on est placé, juste cette sorte de fossé et danger d’y descendre. On voit, on sent. Machinalement. L’espace, le plafond inaccessible, rarement regardé, l’odeur inimitable d’enfermement. L’espace, oui : amplitude, étendue, envergure, cette impression de grandeur, comment dire, étroitement mêlée à la
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claustration, l’absence de lumière du jour, une amplitude caverneuse comme nappée de poussières minuscules, glissant partout, sur les visages, sous les habits, dans les narines et l’odeur âcre du métro, mélange, émulsion des atomes en suspension autour des rails, de la faïence des murs, du revêtement des sols, ravivé à chaque passage de rame, ajouté au souffle chaud des freins.
On est immobile, regards circulaires. Vue à droite, vue à gauche. Toujours l’espace, rien qui accroche, dilate, rétrécisse la pupille, du vide. Juste un truc vaguement carré, massif (panneau publicitaire ?), attirant le coin de l’œil à gauche, une sensation, paupière plissée sans percevoir la nature de l’objet, sans en être vraiment conscient, plutôt ressenti comme une gêne dans la nudité du lieu, comme une poussière dans l’œil. Vue en haut, vue en bas. Pas le haut, on regarde rarement le plafond. Le bas. Le sol, linoléum brillant sous les néons, couleur vaguement brune, tirant sur le rouge, imprégnant durablement la rétine, on s’en souvient longtemps après. Le sol ainsi qu’une plage, c’est-à-dire : qui vient mourir contre les chaussures, comme en vacances le mélange d’eau et de sable au contact des pieds dans une immobilité semblable. Les chaussures en
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cuir marron, solides, le pantalon (on ne voit que le bas de l’ourlet qui recouvre les lacets), un jean : la tenue parfaite pour arpenter Paris, on le pensait ce matin en s’habillant, de même que le sac à dos léger, idéal et pratique. Le blouson, les mains dans les poches, on ne les voit pas, on les sent. L’attente, donc. La position naturelle du corps tourné face à la voie, les rails devinés à l’intérieur de la fosse, peut-être quatre-vingts centimètres de profondeur, parfois il est tentant de sauter pour rejoindre l’autre quai, on guette aussi en s’approchant, on espère apercevoir des rats mobiles couleur de mâchefer, courant sur des pattes mécaniques comme ces vieux jouets munis d’un ressort spiralé et remonté à l’aide d’une clé. Mais là, station Porte de La Villette, dans l’attente du métro pour aller à Aubervilliers, l’autre côté du fossé n’est pas un quai jumeau, semblable à la plupart des autres arrêts, c’est un mur vertical, une rupture dans la dimension concave, une indisposition, un quai borgne perdu sans son double habituel des stations classiques. On ressent un vertige dans l’élévation de ce mur tapissé de carreaux émaillés et blancs, courbé tout en haut vers soi comme un spectre étendant ses mains.
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Alors on remarque l’affiche. Le souvenir qu’on en garde est imparfait. Il y a la photo, au centre, légèrement à droite. Le texte. L’impression du noir et blanc. Le texte disant à peu près ceci : on ne les montre plus au journal de vingt heures, pourtant, ils continuent à mourir. La photo aide à comprendre : on voit un enfant décharné, de dos, enfin, on comprend que c’est un enfant, avec juste la taille, les épaules, le cou et la tête. On voit bien que c’est un enfant noir. Afrique, horreur que ces pays en guerre, dictature, famine, les mots Rwanda, Sahara, Sahel, désert qui avance, catastrophe comme à Agadir. S’approchant de sa nuque, une grande main décharnée d’adulte, comme une caresse, un soutien, un geste que l’on ferait pour lâcher un gamin apprenant à faire du vélo. En bas à gauche, un pictogramme d’Action Faim et une autre phrase : vous ne pouviez pas dire que vous ne saviez pas.
Maintenant, il y a la femme. La femme qui regarde l’affiche. On ne le sait pas : je veux dire, on ne voit pas ses yeux, elle est devant moi un peu plus en avant, devant la fosse des rails, à environ cinquante ou soixante centimètres de la bande de peinture blanche quasi effacée (dans toutes les stations, cette bande,
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on le suppose, destinée à prévenir les voyageurs du danger à s’approcher davantage de la fosse, cette bande, ainsi usée par les chaussures, ternie, floue, parfois incolore, zébrée de traces noires, laissées par le frottement de millions de semelles, et les quelques écailles blanches subsistant, reconstituant malgré tout l’impression d’un pansement rectiligne de dix centimètres de large, déroulé sur le quai comme une bande Velpeau), la femme, donc, en avant et à droite, me précédant d’une distance d’un mètre quatre-vingts à deux mètres, étant moi-même situé juste en face du bord gauche de l’affiche fixée sur le mur au-delà de la fosse, suffisamment en retrait pour que me traverse l’idée saugrenue d’une course d’élan, appel du pied droit et venir me scotcher comme un moustique sur ladite affiche après un improbable bond de six mètres.
La femme de dos, ou presque puisque postée en avant et légèrement à droite, donc juste en face de la photo de l’affiche, me permettant de constater dans la parfaite immobilité du visage (ne sont visibles qu’une oreille, une branche de lunettes, l’arc ovale du tour en plastique soutenant le verre, le tour du verre lui-même, ses reflets digérés des images – vagues éclairs translucides et
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mouvants sur le tranchant du verre –, et le vide creusé entre l’arcade sourcilière et la pommette annonçant l’emplacement du globe oculaire), aucun tressaillement de la peau ne pouvant indiquer même un battement de cils, c’est-à-dire autre chose qu’une parfaite fixité du regard en direction de la photo.
Sa nuque raide, adjectif approchant le mieux sa consistance, sa composition : deux muscles partant des épaules, montant droit pour soutenir la tête, un vague creux au milieu des deux appuis de chair, l’ensemble formant le cou comme un pilier d’église, froid comme les pierres d’une colonne. On voit la peau grise, l’oreille, la tempe, petits points fragiles d’humain. Aucun tressaillement, la femme regardant l’affiche. Au-dessus du pilier d’église, comme un chou-fleur, la coiffure : une permanente bleutée. Sous la nuque, le col d’un manteau gris-bleu et le tissu semblant peser sur les épaules, une texture anthracite presque noire, légèrement mouchetée de bleu, on devine un drap épais et de bonne qualité, le genre de manteau acheté non pas dans une de ces innombrables boutiques de fringues, mais chez un tailleur, dans un magasin avec façade en bois triste, propriétaire sévère, ici on ne fait que de la qualité, genre
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d’adresse où l’on va de mère en fille. Sous le manteau, les jambes et les chaussures, la taille du mollet assez fin, la femme plutôt sèche, on réalise l’effort qu’il faut pour supporter le poids d’un manteau de bonne qualité.
La photo de l’affiche, la nuque mangeant tout l’espace projeté vers nous, l’impression d’une corde de chanvre, une corde de pendu, et noire avec cela, comme trempée dans du goudron. La comparaison de cet ensemble de muscles partant soutenir la tête avec un pilier d’église devenant inappropriée, évoquant plutôt une de ces poupées en fil de fer justement fabriquées dans ces pays-là et que nous achetons par charité, et, chaque brin partant des épaules, grimpant se torsader vers un renflement grotesque en équilibre, une sorte de globe terrestre déformé, plein de cals et de creux, on réalise : c’est une tête. Les cheveux crépus, presque inexistants, confondus avec le cuir du crâne. Et les épaules, les omoplates, la peau tendue comme autrefois ces peaux de lapin retournées sur des cintres en fer, suspendues, laissées à sécher dans la remise du grand-père, le réseau des veines et des vaisseaux brunissant au fil du temps, l’ensemble devenant jaune, se craquelant, arborant la consistance du parchemin. Enfant,
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l’impérieuse envie d’écrire dessus. Les omoplates comme deux protubérances extraordinaires semblant d’un instant à l’autre déchirer le dos.
La femme ne bougeant pas, fixée, le manteau lourd sur les épaules, décroché tout à l’heure avec effort du portemanteau dans l’entrée, certainement un de ces portemanteaux solides en Inox, acheté à prix d’or vers 1970, un tel manteau ne pouvant se placer sur un vulgaire perroquet en bois exotique d’une fragilité inconcevable à moins qu’il ne vînt d’une lointaine tante bretonne, récupéré à la mort de celle-ci et datant des années quarante à l’époque où l’on savait fabriquer des choses inusables. La dame enfilant le manteau, le poids tout de suite senti sur les épaules, mais elle, habituée aux épaisseurs : six mois un manteau, quatre mois un pardessus, deux mois un gilet beige en coton, il faut toujours se méfier de l’air pouvant être frais même en été. Elle, ouvrant la porte de son appartement à Paris. Quand il avait fallu s’installer : Paris, le seul choix possible avec son mari et ses affaires. L’appartement refait il y a peu. Le mari parlant rarement, les soucis, les affaires. Pourtant bon père, bon mari. La fille à la Sorbonne, non plus comme étudiante, mais Chargée de cours. L’appartement
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refait récemment, quelques années pourtant, le temps passant si vite. Lui, le bon mari et bon père peut-être dans une de ces pièces en enfilade aperçue depuis l’entrée où la femme endosse son lourd manteau devant un guéridon et une glace dorée, à côté du portemanteau. Visible depuis le vestibule, la double porte vitrée du salon-salle à manger et ses poignées Louis XV rappelant le mobilier en merisier ; le mari certainement debout devant la glace biseautée à côté de la bibliothèque, ajustant sa cravate, il faut y aller, les affaires, les affaires… Dans la cuisine ou sur un coin de la table de la salle à manger, le journal financier aux lettres grises, lu et laissé là par habitude après la tasse de café. La femme, tournant les talons à l’enfilade des pièces, saisissant la clenche de la porte d’entrée et sortant.
Maintenant, devant l’affiche, la fixant.
Sur la photo, la main soutient la nuque sans la toucher, la main immense : on détaille les os, les ongles, taches oblongues, claires sur la peau noire. Ongles grattant, fouillant la terre ou la poussière, émiettant une herbe sèche, broyant un insecte sur un tronc d’arbre mort, portant l’un et l’autre à la bouche.
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Terminaisons des doigts récurant en spatule des assiettes vides avec frénésie, comme le prolongement d’un œil écarquillé. Les phalanges interminables recouvertes de la peau noire épaisse, la même texture que celle des hippopotames au zoo, ou au cirque, ou à la télé. Les articulations
entre les phalanges, le tendon que l’on devine blanchâtre sous le renflement. La main, donc : cinq doigts interminables à l’apparence d’une mygale ou d’un scorpion, mais pacifique, se faisant douce, donnant le sentiment d’être faible, modérée, d’un aspect bénin (Bénin, protectorat français d’Afrique de 1882 à 1893). Main protégeant la nuque décharnée, donnant un peu d’ombre. Main, tas d’os. Main de femme solide comme une main d’homme. Sachant tuer un poulet d’une seule torsion. Longtemps qu’il n’y a plus de volailles. Sachant taper, griffer, bousculer devant un camion de l’aide humanitaire. Main noire, gigantesque, descendant légèrement vers le sol, enterrant déjà le corps décharné. Devant elle, devant la nuque et les épaules, la tache lumineuse de l’arrière-plan. Vision floue, la photo ayant certainement été prise au téléobjectif. On ne devine qu’un sol clair, des pierres plus sombres, l’ensemble comme vu au travers de la
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myopie. Rien d’autre que ces miettes minérales. Cailloux meurtrissant les corps couchés, les peaux fines, l’absence de muscles. La lumière desséchant, tuant en plein jour. Nuit vide, le repos sans repos, cruel. Et le matin renouvelé, la même lumière, la même absence, les mêmes corps un peu plus désertés.
La femme et le manteau gris-bleu, de bonne qualité. La femme captivée par l’affiche. Moi regardant la photo qui lui saute à la gorge, qui bondit par-dessus la fosse, les rails, les rats couleur de mâchefer, l’affiche qui enveloppe la femme, la chiffonne, la mélange. Premier plan, la main, deuxième plan, la nuque et le corps décharné, arrière-plan, les cailloux dans la lumière blanche. Moi spectateur, en dehors du plan, au-dessus de la mêlée, regardant le tigre de papier de l’affiche dévorer la femme en manteau gris-bleu, immobile, figée, nuque raide, col empesé de bonne qualité, permanente bleutée. Le photographe est un professionnel de la sensation. Aujourd’hui dans ce camp d’Afrique, demain en Afghanistan. Ambiance ocre, veste reporter, un grand angle, un zoom impressionnant, filtres en tous genres, boîtiers Canon ou Nikon, bandoulières larges, un appareil sur le ventre, l’autre soutenu à la main. On ne se cache pas,
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on fait son métier. La Croix-Rouge, Croissant-Rouge, Médecins du Monde, sans frontières, casques bleus, partout la même arrivée, le même encerclement de camions quelque part au milieu du vide et la ville de néant qui s’est construite de bric et de broc, toiles, cartons, tissus, gamelles, brouettes, carrioles, ce qu’en Occident, on appelle camp de réfugiés avec la voix qui baisse d’un ton, plus grave, au journal télévisé. Un reportage de nos envoyés spéciaux. Justement les envoyés : accueillis par la Croix-Rouge (ou Croissant-Rouge ou Médecins du Monde ou sans frontières ou casques bleus), descendus de la Jeep, promenés parmi le rien couleur d’arbre sec, poussière et corps nus, faisant leur métier, prenant des photos, mitraillant sans tuer, la faim s’en chargera. Pourrons-nous interviewer ? Oui. Le médecin (on manque de tout), le responsable de l’aide humanitaire (on manque de tout), le militaire (on manque de tout). Et prendre des photos, encore et encore : la vieille grand-mère nonchalante avec le bébé sur son ventre maigre (mais c’est sa mère, elle n’a pas trente ans, affirme le médecin), le gamin qui vient tendre la main vers le photographe (attendre que les mouches soient posées sur son visage avant de
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déclencher l’obturateur), le médecin qui ausculte (bien saisir le contraste entre blouse blanche et peau noire), la vache finissant de pourrir au milieu de l’indifférence, les hommes qui piochent en rond pour agrandir un puits tari d’eau saumâtre, en rectangle pour enterrer des corps raides, membres arachnéens maculés de poussière. Puis le photographe repartant. Machinalement les mains serrées du médecin, du responsable de camp, du militaire. Dans la Jeep, on rembobine les pellicules. Plus tard à l’hôtel, torse nu dans la moiteur de la nuit, accoudé à la fenêtre, le photographe regardant atterrir sur l’aéroport juste en face, un Transal affrété par l’aide internationale au nom de la solidarité. Bruit sourd, lumière, agitation, puis retour au calme, bruits de la nuit, criquets, chauve-souris frôlant la fenêtre. Nuit lourde, à l’étouffée. La rambarde de la fenêtre encore chaude sous les coudes, le dos ruisselant, le photographe claquant un moustique. Putain de pays ! On part demain. Demain, direction Kaboul, femmes voilées, photos volées : pas question d’afficher la veste reporter et les deux appareils photo sur le ventre. Quelques semaines plus tard, le photographe signant un contrat de cession avec Action Faim pour la photo
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d’un corps décharné et d’une main semblant soutenir la nuque comme un geste naturel pour lâcher un gamin apprenant à faire du vélo.
Mais la femme se débattant avec la photo (ou plutôt passive, se laissant attaquer, déjà frappée sur la joue droite et tendant la joue gauche, bonne chrétienne), et moi, voyeur, exactement placé à une distance d’un mètre quatre-vingts à deux mètres, juste derrière et légèrement à sa gauche. Ce malaise indéfini, diffus, soluble dans la poussière, dans l’odeur âcre, dans l’émulsion des atomes en suspension de la station, quelque chose de dérangeant, l’attitude compassée, affectée de la femme, ou plutôt interprétée ainsi, cet ensemble de choses, manteau de bonne qualité, permanente bleutée, comment dire – une riche discrétion –, et l’interprétation d’apitoiement, de miséricorde et de charité en résultant. Miséricorde comme certains tableaux religieux, ceux de la Renaissance italienne ou le fameux Saint Sébastien soigné par Irène de Georges de La Tour, l’expression d’Irène, front blanc éclairé par la torche tenue dans la main droite, main gauche posée sur la cuisse, épaules relâchées dans un mouvement entier vers saint Sébastien allongé, percé de flèches, les yeux
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d’Irène surtout, presque clos, regard intérieur, l’ensemble tendu vers un seul mot : sainteté. Éducation, valeurs, laïcité, chrétienté, droits de l’homme, liberté, égalité, sainteté, rabâchage de nos concepts, malaise donc, devant la photo. Charité comme on dit de la femme d’un général, d’un ministre, d’un ambassadeur, enfin d’un homme de pouvoir : elle fait ses charités. Et ce malaise s’installant, persistant, augmentant sans que ces constatations puissent l’apaiser.
La femme, compassée, compressée, prise de pitié dans mon interprétation, extirpée de l’appartement aux meubles Louis XV, pieds chantournés en volutes caractéristiques, sortie pour y faire quoi, visiter une vieille tante quasi centenaire hébergée dans un mouroir de luxe, la vieille ne reconnaissant personne, jurant les pires horreurs comme un charretier, les infirmières assurant que cela n’est pas bien grave, dégénérescence normale, la femme donc, s’apprêtant à recevoir son lot mensuel, hebdomadaire ou quotidien d’insultes. Le soir répondant à la question de politesse purement formelle de son mari, celui qui ajuste sa cravate chaque matin devant la glace biseautée à côté de la bibliothèque (il faut y aller, les affaires, les affaires…). Et tante Léonie (ou Louise, ou Victoire) comment
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va-t-elle ? Le soupir apitoyé en guise de réponse ou un laconique toujours pareil, le léger tremblement de la permanente bleue pendant cet instant et le retour du silence. L’homme d’affaires retournant à son journal financier (le lendemain laissé sur un coin de la table de la salle à manger), lisant le titre « Les actionnaires rassurés... » puis en plus petit « par l’annonce du plan social qui permettra l’équilibre financier à l’horizon 2003, déclare le directeur de... ». La femme changeant de chaîne pour ce téléfilm à épisodes déjà commencé la semaine dernière et la pensée habituelle lui traversant l’esprit n’importe quand : sa fille, Chargée de cours à la Sorbonne n’ayant pas encore trouvé l’âme sœur (il y a deux ans, cet espoir pendant trois mois du garçon, certes plus âgé, d’un milieu modeste, peu dégourdi, cependant bavard), la femme donc, ayant l’envie d’être grand-mère, pourtant ses amies, accomplies dans ce rôle depuis longtemps, lui assurant qu’elle a bien de la chance, l’obligation de rendre service aux parents, la garde pendant les vacances, les inévitables heurts avec les belles-filles, l’ingratitude des petits-enfants devenus grands, hochements de tête convaincus faisant cercle autour de tasses de thé en porcelaine fine, dessins
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bleus, cuillères dorées, tandis que la serveuse, derrière la caisse enregistreuse, encadrée par les vitrines réfrigérées contenant à droite, les gâteaux (cette réputation que les paris-brest sont les meilleurs de la capitale), à gauche, les chocolats fins, la serveuse donc, au tablier immaculé échangé chaque jour, se rongeant les ongles, regardant la pendule, encore deux heures et son petit ami venant la chercher, quel film aller voir ?
Ce malaise, quelque chose me dé-rangeant. Donner. Oui il faudrait donner, noter le numéro de téléphone d’Action Faim. Les sous, où vont-ils ? L’enveloppe cachetée. À l’intérieur, le formulaire et la case cochée membre actif (plutôt que membre bienfaiteur où c’est dix fois plus qu’il faut donner), la phrase avec déductible des impôts, un reçu vous sera envoyé. Mais tous ces scandales, l’Arc, l’argent détourné, les militaires récupérant l’aide humanitaire dans ces pays-là, où la loi du plus fort... Enfin, tout ce qu’on imagine, ce qu’on oppose à notre sainte démocratie. Mieux vaut donner dans le métro. La pièce préparée, ronde dans la paume de la main, attendre la fin de la musique. L’accordéoniste, ou le guitariste, ou le violoniste, ou même les trois ensemble.
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Leurs regards vers les passagers (interrogatifs – donneront-ils ?) tout en jouant machinalement un air de Paris ou de folklore balkanique. Celui qui passe avec une soucoupe, un gobelet en plastique, une casquette et le sou rond dans la paume que l’on fait glisser entre le pouce, l’index et le majeur avant d’ouvrir les doigts. Tintement des pièces qui s’entrechoquent. Le hochement de tête ou le merci prononcé avec un fort accent slave. Parfois on donne aussi à celui ou celle assise sur une marche au milieu du flot des passagers. Notre certitude qu’il (ou elle) ira le boire. Parfois on passe, on se ravise, on sort une pièce, on revient, on la donne, on sourit faiblement, on ne dit rien, on hoche la tête, on comprend, du moins, on le voudrait.
L’enfant noir. L’enfant noir de dos sur la photo de l’affiche.
Croquis d’artiste, volutes crayonnées, plus sombres et denses dans les plis de la peau, le relief et les rondeurs du corps presque blanc et sans trait. Écorché desséché parmi des bocaux de fœtus formolés, oublié dans une salle poussiéreuse, porte sombre au détour d’un escalier monumental, plafond haut, mouluré, bustes graves des anciens Maîtres de la médecine. Planches des
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dictionnaires : les muscles du corps humain. Trapèzes aux fibres visibles sous la peau comme une écorce, le léger creux à la jointure des deltoïdes vers l’amorce des bras, le grand dorsal dans l’ombre du triceps, racorni par la malnutrition. Les os du corps humain : exposés comme un cri sous la barrière fine de la peau, la protubérance de l’arrière du crâne, recouverte par plaques d’une mousse de cheveux épars, les sept vertèbres cervicales prolongées par les douze vertèbres dorsales, l’ensemble imitant une chenille maléfique cachée sous la peau, les deux clavicules déployées, le renflement des acromions. Les articulations saillantes, leurs divers assemblages : plat, à rotule, semi-mobile, à charnière, condylien, à pivot. En plus clair, battues par le soleil, les deux omoplates à l’aspect cartilagineux comme deux ailes de raies et la peau tendue dessus, on s’attend à la voir se déchirer d’un instant à l’autre. Les ailes d’un ange : on en rit avec mon maigrelet de fils. À le voir parader torse nu devant moi, notre vieille plaisanterie sur la proéminence de ses omoplates. Un jour, il va te pousser les ailes d’un ange. Il force le trait, fait jouer ses épaules, imite l’envol d’un oiseau. Nous rions.
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La peau noire de l’enfant est comme brûlée, la photo semble inévitablement s’assombrir et retourner à ses néants chimiques.
La rame arrivant dans un bruit pneumatique, passant devant l’affiche aperçue maintenant par intermittence entre chaque élément de carrosserie des voitures à travers les vitres (comme dans ces vieux montages successifs de photos destinés en les feuilletant rapidement à donner l’illusion du mouvement ou du cinéma). Le sifflement devenant plus fort et la rame s’immobilisant. L’affiche invisible, ou plutôt, distraits par l’arrivée du métro, la femme et moi ne cherchant plus à la voir ; elle, bougeant à présent, se dirigeant vers les portes entrouvertes, et moi, faisant de même, la suivant avec des gestes connus et chronologiques. Les pas, le regard vers les chaussures, la dernière image du sol, linoléum brillant sous les néons, couleur vaguement brune et tirant sur le rouge, avant d’enjamber le quai par-dessus la bande blanche quasi effacée, juste quelques écailles de peinture imprégnant la rétine. La chaussure en cuir marron, solide et idéale pour arpenter Paris, se posant en travers des éléments en métal brossé, rainurés suffisamment pour permettre aux portes automatiques de se
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refermer des millions de fois sans faillir. Se saisissant machinalement de l’appui en Inox pour anticiper la secousse du départ. La femme se tassant sur un strapontin, manteau gris-bleu de bonne qualité, mains placées l’une sur l’autre, le visage tourné vers les genoux, l’impression d’une tristesse sous la permanente. Le dernier regard vers l’affiche, moi cherchant la photo, mais la rame faisant écran à l’éclairage, les murs devenus sombres, seuls quelques mots du texte encore visibles et la photo cachée derrière un élément de la carrosserie du wagon, le regard inévitablement ramené à l’intérieur du compartiment, les reflets métalliques sous les néons, le schéma de la ligne au-dessus de la porte, la poignée rouge et plombée du signal d’alarme, le pictogramme représentant un lapin avec l’inscription : attention, tu peux te faire pincer les doigts très fort ! Les secousses caractéristiques du départ, les rats couleur de mâchefer s’immobilisant, un instant plaqués au hasard entre deux rails avant de reprendre leurs divagations après l’éloignement du métro. L’affiche et la photo sous l’entière lumière artificielle retrouvée, à nouveau sous d’autres regards.
Action Faim, je n’ai retenu ni l’adresse ni le numéro de téléphone. Dans la rame qui s’éloigne, la femme se tasse dans son manteau gris-bleu de bonne qualité. Accroché à l’appui en Inox, j’ai envie de pleurer.

Vers Aubervilliers / Thierry Beinstingel

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Né à Langres en 1958, Thierry Beinstingel est cadre dans les télécommunications. Il vit à Saint-Dizier.
Il est l'auteur de Central aux éditions Fayard, 2000.
Site de l'auteur : http://perso.wanadoo.fr/tb/beinstingel.htm

 

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