Va-t-en !
Va-t-en-guerre ! Le mal inexistant qui tient nos corps debout Vertébrales Cervicales La bête à la verticale Les femmes se couchent Les hommes tremblent Le jour au ventre dur d'horreurs accouche du malheur Autopsie Je suis celle qui fouille
vos ventres
avec le mien Voyez ma bouche, fente rouge, goule à jouir entre les cuisses de ma pensée ouverte au rire, au dire et au déglutir des chairs englouties qui me rendent déserte La femme qui est bouche a la bouche poète Avaleuse de siècles, croqueuse d'instants salivant pour les siècles des siècles Cette bouche mangeuse de futur
en prononçant le oui dans l'oeuvre au noir
de son palais
fabrique le grand non L'homme tombe en ma bouche Je suis la tombe de son sexe et je couche en moi-même au tombeau de l'aimé Ma bouche à quatre lèvres mûrit des lendemains dans son oeil de méduse Elle Voyante Végétative Meurtrière Et devant la psyché
accroupie écartée
Quels animaux ? on me demande et je réponds n'importe peu importe Ensuite je me lave je pisse dans la douche l'argile colle à mes cheveux les épingles tombent le blanc est entré dans ma peau dans tous les petits sillons mon bras ressemble à un serpent à cinq têtes Je vois dans ma main les dollars que depuis deux mois je dois à un jeune Blanc de Harlem. Et dans mon âme des Noirs assis sur les marches des immeubles dans mon âme des marches
des Noirs
Bougies rouges Au point du jour je veux voir advenir ma naissance Crue et nue Statufiée je dirai à cette heure où toujours mon utérus s'éveille pour expulser du sang ou un enfant L'aube du siècle vient je me contracte Je saignerai Et peut-être naîtra un nouvel être humain
Ma chair par la mémoire mutilée de sa chair et sur le sable un jour d'hiver cette baleine échouée en décomposition
décomposée plus encore aujourd'hui par les marques de l'oubli qui grèvent ma mémoire je vois des pans d'oubli s'élevaient devant toute chose devant toute vie vécue et ma vie n'est rien d'autre que cette baleine grignotée par la mort lourde, puante, et même morte, rutilante et même morte, joyau sensible et même lourde, évanescente et même puante, irrésistible Je vois ma vie passée présente et à venir s'inscrire
sur les tentures blanches de l'oubli
l'une après l'autre tombant au gré du labyrinthe dans un hasard très contrôlé de train fantôme et je vois qu'indifféremment le vent feuillette les pages blanches et les pages noircies. Je vois mes rêves dans mes rêves, présents, passés et avenir, ma vie dans ma vie, je vois le début et la fin, et le noeud de la boucle, à chaque instant défait et renoué. Je vois tes yeux je vois ton sexe je vois mon corps tombé par terre.
Nos membres entrelacés contre le sol racines cherchant l'envol Je vois toutes les vies que je n'ai pas vécues La première pénétration en gros plan que j'ai vue à la télé L'enfant quand il sortait de mon ventre L'enfant quand il sortait de mon ventre L'enfant quand il sortait de mon ventre L'enfant quand il sortait de mon ventre
Les visages des morts que je n'ai pas pu voir Mon corps debout sur sa tête comme un point d'exclamation Le cahier où j'appris à tracer des lettres encre violette Tes yeux ton sexe mon coeur tombé par terre Et mon plaisir l'AMOUR
Je revois le moment où nous sommes passés
dans la vie qui se gagne
où nous avons quitté les forêts de l'enfance les sentiers escarpés de nos adolescences pour entrer dans la course le tunnel Nous nous tenions près des parois cherchant l'issue et comme dans les vieux immeubles les bébés s'empoisonnent à manger sur les murs la peinture écaillée -saturnisme- à gratter sur les marges un peu d'argent pour vivre l'argent le besoin peu à peu l'argent plombe les ailes peu à peu les croûtes d'argent grattées aux murs de la prison vous emprisonnent vous
empoisonnent d'une
mélancolie profonde. Je vois le travail de mes mains - écrire - La langue, ce bloc toujours renouvelé d'huîtres à détroquer de mots agglomérés opaques fermés qu'il faut ouvrir et séparer à l'arme blanche Et vous savez la vie à l'intérieur. La perle
qu'un jour, un jour vous trouverez.
Face au néant promise à la défaite plus sûrement que le toro dans l'arène Car le néant a toutes les clés en mains car je suis brute et fruste face à ce qui danse et se joue de moi, mauvaise bête humaine, aveugle de pulsions d'incompréhension et noire dans le cercle ébloui de soleil, irradiante.
Je revois Montréal
la neige grise et les poèmes des Indiens Cris Animaux, nature, et surtout mouvements de l'âme humaine vents ciels nuages et les voyages... Je revois le traîneau et les chiens dans la neige un jour d'hiver au Canada le Grand Nord devant soi grand comme tous les possibles et l'impossibilité grand comme l'espace entre moi et moi
grand et blanc et vide
comme l'espoir Les chiens ne voulaient obéir qu'à leur maître J'ai mes propres chiens attelés dans ma gorge parfois ils me conduisent et parfois ils me mordent. Je revois toutes les fourmis noires en marche dans les livres caractères laborieux, solidaires. Fourmis noires du langage vouées à la mémoire. Un autre jour, je vois sur la montagne des nuées floconneuses se lever, s'agripper
aux branches et aux cailloux
qu'elles dérobent. Plus de repères le pied du randonneur dans le sentier hésite maintenant il peut se perdre faire un pas et disparaître à son tour avalé par le ravin mangé de brume In memoriam Je revois ma première pêche en mer sur un chalutier dans l'estuaire de la Gironde l'encre noire que crachaient les seiches - animal à os pour oiseaux en cage
Je vois les eaux je vois les eaux du temps s'écouler à l'envers A l'envers je retourne et je vois le présent Mémoire... aléatoire... Ce petit Arabe dont j'ignore le nom... je l'aimai le temps d'une soirée... Je le revois, je le revois sa langue était très longue et il était très gai... L'amour ne m'est plus si important peut-être
à quarante et un ans
je ne mets plus des bagues en faux argent à tous les doigts des bracelets qui tintinnabulent d'énormes boucles d'oreilles Mon désir a changé avec le temps le désir se précise et un peu de joie s'en va. Je vois l'amour que je fais aujourd'hui plus sophistiqué plus désespéré chaque geste voulant abolir les limites corps kamikaze
pour une cause entendue
perdue L'amour que je fais encore ogresque et plein de joie car j'ai le sang qui tourne vite et la tête aussi et j'ai les sens et le bon sens dessus dessous au quart de tour Je vois la plume la brume
la lune
et le tambour je vois la peau si fine au bout du gland et celle qui coulisse je vois les saccades le sperme qui jaillit en perles je vois des Polaroïds leur vérité La vie, forêt vierge, littérature,
et le chemin
à s'y frayer. L'homme étant verbe parole mémoire et invention Faisant du temps une histoire et du monde et de toute vie un texte à déchiffrer et à écrire Je vois qu'un jour je serai morte, je vois qu'un jour je serai morte, et qu'en disant
cela je me sens bien vivante,
bien vivante aujourd'hui et dans ma mort future Je vois qu'un jour je serai morte, et que peut-être (PEUT ETRE) je continuerai à hanter les lieux où j'ai vécu, comme dans mes rêves. Je vois que tous les hommes, d'une manière ou d'une autre, croient à leur permanence, mais qui pourrait l'expliquer, je veux dire réellement, clairement et totalement l'expliquer ? Tandis que dans la grange les bébés dorment et qu'au dehors les feuilles du sureau tremblent dans l'air plombé, attendant l'orage, je revois - tous mes enfants tous mes bébés tout ce qu'ils m'ont donné ce qu'ils me donnent toujours
Leurs bonnes joues bonnes à manger Toutes les nuits où je me suis levée pour les bercer Leurs sourires leurs bras tendus leurs premiers pas Et puis... la vie... Les aînés qui maintenant me parlent comme à une petite fille... Je suis la mère-enfant de mes enfants...
Déambulant dans les albums photos comme on visite les cimetières... Je vois que j'ai toujours su vivre en paradis. Je vois la guêpe qui arpente la vitre. Au loin contre la montagne la voile rouge d'un parapente. Entre les pierres de ses murs, scellées à la terre, la grange abrite des nids d'abeilles et de bourdons quelquefois des mésanges d'autres oiseaux il y eut même un lérot comme il était joli avec ses yeux masqués ! Un soir aussi, depuis mon lit, j'ai vu un loir
sortir d'entre les pierres et
me regarder moi qui ne dormais pas. Je vois la vie que nous vivons, hommes et bêtes Organique avant tout. A grandes orgues organique gémissante et chantante et battante de sel ogresse
bouffée
et pourrie de douleur Je cherche l'issue de secours Désir... Je ne crois pas au nirvana. Je ne crois à rien. Sauf à la nécessité de vivre ou de mourir.
Ce à quoi il faut croire
n'existe pas. Je revois les romans que je n'ai pas écrits. Je revois le grand arbre il pleuvait rue de Seine et le plancher du Pont des Arts devait briller. A la bibliothèque Mazarine une fille qui sentait l'enfermé et qu'on avait envie d'ouvrir comme une grenade Carpe diem
Je revois tous mes paradis. Ici, en altitude, dans la main des montagnes. Sur la dune la villa prise dans les rêves du vieil Atlantique. Dans une banlieue, le parc aux saules pleureurs. La plage secrète au bord du lac, où nous étions toutes et tous nus comme aux premiers jours du monde. Mes voitures.
Tous ces endroits où j'ai écrit. Je revois Montmartre sans la pluie - je vois toujours la pluie à cause de Bordeaux, mais à Paris on est plus loin de l'Atlantique - la pluie me rend lascive, dis-je un jour à un garçon, j'étais jeune et croyais que lascive voulait dire languide - par mimétisme la pluie me fait écrire, l'encre coule de moi, je suis une animale, sensible et peu sensée - une femelle, un ventre à hommes et à bébés - ventre alchimiste où s'emmêlent chairs, rêves, chères et songes, je suis la mère-enfant de mes enfantements - le monde va et vient par mes jambes ouvertes - femme, écris jambes ouvertes ! je suis la femme, le ventre, le passage, je bouffe du sperme et je rends de l'humain,
je suis
foutue je mords, je crève, je suis l'animale à animaux, dresseuse de ruts, arracheuse de mots avant moi la femme était muette j'ai joui pour lui donner des mots j'ai joui de l'homme et de mon propre corps dans la joie le sentiment de puissance celui que voulait Nietszche pas dans la romance ou le fantasme masochiste de femmelette j'ai joui dans la lumière et j'ai dit ma joie et ma misère
mes vies et mes morts
et tout ce que je ne pouvais pas dire je l'ai dit quand même à qui sait lire à qui sait voir La mort seule m'empêchera d'écrire - ma façon de vous baiser, tous, et dans tous les sens du terme. Je vois que je tends la main pour caresser et que je frappe. Je vois qu'un jour vous me verrez
Et qu'alors pour beaucoup je serai moins visible
encore qu'aujourd'hui.
Je vois que je suis trop brute pour faire bander l'armée des impuissants qu'il faut émoustiller, flatter à petits coups de préciosités. Je vois que je ne me tuerai pas à la vie comme tant d'autres ont dû le faire - et je ne parle pas que des poètes. Et surtout, je vois le truc qui me rend raide (celui de mon amant) Ici, tout à l'heure, dans le creux de ma main.
Je vois les grands espaces les champs d'étoiles dans l'autre hémisphère l'appel du large toutes les routes de tous les avions tout autour de la terre et celles des voitures des bus des camions des trains des bateaux tous les aéroports toutes les gares tous les ports tous les motels et les station-service et les restos routiers toutes les selles sur les dos des chameaux chevaux éléphants tout le putain de trafic de la fourmilière humaine toutes les langues parlées écrites tous les dialectes tous les visages toutes les peaux tous les costumes tous les immeubles les maisons les tentes les yourtes que sais-je encore toutes les lois frontières douanes guerres exodes famines sécheresses tornades inondations tremblements de terre toutes les douleurs toutes les morts
toutes les naissances toutes les fornications et
les cérémonies les fêtes les arts les cultures les
agicultures les industries les grandes usines qui fument et s'illuminent
magnifiquement la nuit les eaux polluées les fleuves les océans
Moby Dick et tous les animaux des terres et des mers les vents les images
Internet toutes les télés tous les journaux Armand Robin
à l'écoute de toutes les radios dans toutes les langues
toutes les ondes qu'on ne voit pas les satellites qu'on voit tracer les
soirs d'été au milieu des étoiles tous les films
tous les livres tous les savoirs toutes les histoires toutes les époques
tous les hasards les crimes les choix les abandons les séparations
les deuils les blessures les séquelles les rires toutes les routes
des rires et des plaintes tout autour de la terre les grands arbres qui
attrapent le ciel et qu'on abat toutes les victimes de la bassesse humaine
(les femmes et les enfants d'abord) tous les horizons les pierres les
sables les rivières les laves les terres grasses les marécages
les articulations poignets coudes genoux et les mâchoires les oreilles
le nez les yeux les amygdales toutes les routes de toute la tuyauterie
interne
oesophage trachée alvéoles veines
vaisseaux tubes intestions les cavités sinus et les grottes gratte-ciel
avions fusées pluies les grands voyages de la pluie et les feux
d'artifice les incendies l'incendie que Stevenson alluma dans une forêt
californienne et les îles au trésor les routes du temps la
mémoire fantômes réminiscences et toutes les filles
de Mnémosyne l'alpha et l'oméga dictionnaires grammaires
et la beauté et la lumière et la pureté et le silence
logorrhée il faut pourtant bien finir par se taire Je vois au loin Florent étendu dans le pré les bébés qui rient et roulent par-dessus - de la vie qui grouille et donne envie de vivre et de grouiller aussi
chairs contre chairs
entrechoquées entremangées entrétourdies sous l'oeil froid du soleil. Je vois par le soleil des femmes ailées venir féconder de noirs petits caractères qui courent sur les pierres Je vois mon amour aux pieds de glaise il tend les bras vers moi mais il ne peut s'extraire
du trou de boue dont il est né
Je vois son corps à l'oblique la glaise dont il est fait, tendue, humide et suppliante Et sans doute suis-je faite de la même glaise car je ne peux le rejoindre. Je vois notre impuissance le trou de boue dont nous sortons et où nous finirons. Un autre jour, les yeux fermés, une autre nuit, presque endormie je vois un cercle de lumière une frontale qui fait reculer la nuit
sur un sentier obscur entre l'homme et la pierre
Pas après pas, membres éteints, phrase après phrase, sous moi le chemin s'ouvre, et l'inconscient au front, à la poursuite de mes pas, cherchant l'extase, j'entre dans l'ascension d'un improbable mont. Je vois qu'un jour je mourrai jeune. Je vois le chemin de mon corps quand il sera sous terre les cendres de Florent qui veut être incinéré. En attendant je brûle vive
pour lui.
Le muezzin résonne je me lève interprétant l'appel à la prière comme un appel à vivre et à écrire Par le ciel de ma maison je vois l'aube prochaine dans les dernières étoiles En diagonale sur le carré de la cour intérieure trois mouettes ouvrent le jour Des coqs crient et la mer la mer toujours roule ses rêves et ses poissons et ses baleines Hier au marché j'ai acheté de l'ambre
Je bois mon premier café
la brise descend sur mes pieds nus la mer roule mes rêves d'adolescente et je les vis mon corps dans mon jean est le même ma torpeur est égale à celle des anciens jours la vie est un gros fauve endormi dans mes bras son coeur pulse dans ma poitrine et sous ses paupières je vois rouler l'orbite de son âme agitée. Chaque quart d'heure l'église fait sonner ses pauvres cloches les coqs répondent à toutes les religions d'Essaouira
la mer monte ou descend
là-haut sur la terrasse je pourrais la voir par les meurtrières percées dans le mur blanc Nous sommes à peu près le 18 novembre 1997 j'oublie de lire les journaux j'ai quitté Paris en laissant partout une fausse adresse mes amis me croient à Agadir je suis partie beaucoup plus loin à la rencontre de moi-même à l'heure de mourir à mon heure l'âme légère le corps parfumé d'épices et de menthe visage tourné vers le ciel je vois maintenant le jour se lever.
Salam alekoum j'ai encore longtemps à vivre. Et chaque jour de mes yeux blancs stupéfaits je vois le monde la vie moi les autres et la mécanique des corps et celle des esprits et le mouvement des corps célestes dans ma tête et celui des rues qui nagent à travers ville brassant des foules et noyant des regards carrefours aux membres employés, bras en croix,
à faire voguer Paris au risque de couler.
Je vois le chemin que tu creuses en moi chaque jour à coups de reins Et les voies que je t'ouvre Défrichages Le sexe voie royale du grand déchiffrement Je vois que je suis la soeur humaine de mes amants et celle de mes enfants Que tous et toujours ils peuvent bien partir je les porte en mes chairs et les emporterai
Je vois à force de creuser ton sexe dans mon corps qui creuse une pensée. J'ai vu à l'heure de ma naissance mon front taché de sang et gluant de liquides se plisser sous l'effort du cri J'ai vu le cri sortir par ma bouche il était rouge et froid j'ai bu la douleur j'ai vu toutes choses et j'ignore tout ce que j'ai pu voir
L'autre soir sur la place du village j'ai vu une
petite fille
seule dans la cage aux fauves Habillée de paillettes elle faisait rouler tout le long de son corps très menu, agité en cadence, comme un i pris de spasmes sur ses pieds ancrés au tabouret du lion de larges cerceaux de hula-hop. J'ai vu l'effroi rigide et terrifiant sur son petit visage tandis qu'ondulant ses hanches maigres elle regardait sans peut-être la voir la foule amassée derrière les grilles. (Plus tard j'ai vu les tigres qui entraient dans l'arène. Ils étaient engourdis, certainement drogués et bien moins inquiétants que le show de l'enfant).
J'ai vu le cri retourné dans mon ventre involuté J'ai vu mon corps comme une spirale cherchant toujours à s'échapper d'elle-même à dérouler le noeud en cri ondes pulsations battements vers tout ce qui est sensible ou insensible à toucher l'intouchable franchir l'inaccessible Je me suis condamnée à balancer les mots
en cercle autour de moi que je balance
à la foule que je suis amassée à mes grilles. J'ai vu à ma naissance que j'étais désormais déchaînée libre et déterminée. J'ai vu l'aube se lever en écrivant ces mots et j'ai eu envie de me coucher. J'ai vu dans mes sommeils
tout ce qu'il faut écrire
pour aller vers la mort définitive. J'ai vu qu'écrire n'est pas espérer l'immortalité mais la disparition l'anéantissement de soi dans l'impossible recension du monde. J'ai vu mon utérus rétroversé dans un rêve où une dentiste me faisait de mes doigts retourner tout entière
comme un gant
à partir de mon trou J'ai vu les cyles de la terre saisons lunes nuits jours entrer à rebours dans ma physiologie J'ai vu le partage des eaux au son du tambour le rire ondoyer dans mes veines et la mélancolie refluer par mes os. J'ai vu mes dents tomber une à une
cailloux
d'être Et ma bouche édentée béate sourire à l'éternité. Quelle idiote ! Voyez-vous, je l'aurais bien serrée, cette gorge durcie par le sanglot et déployée en rire ! J'ai vu mon coeur dans un bocal sombre et luisant des dissecteurs en blouse blanche s'aggloméraient autour et sortant leurs queues excitées l'enculaient par tous ses ventricules
C'est pourquoi j'ai voulu
l'enterrer. Mais refusant de reposer en paix, le salaud s'est taillé vers tout ce qui bouge bat palpe bande Et même tue Et même joue A faire semblant de ressembler à qui existe à qui vibre et ne mourra jamais. N'empêche, tu les a bien baisés, mon coeur,
tes morts-vivants de dissecteurs !
J'ai vu la beauté pour la première fois dans mes livres de grec l'aurore aux doigts de rose baignait Ulysse en ses voyages dans la salle d'un collège une petite fille grise se laissait pénétrer par la beauté j'ai fait l'expérience de la beauté avec les caractères étranges d'une langue dite morte j'ai vu le jour se lever en moi pauvre enfant sauvage dressée pour le cirque des adultes et depuis ce jour je me suis mise à boire des livres
mes veines charriaient des fleuves de voyelles
de consonnes vindicatives et sous l'effet du flux et du reflux les noyaient. J'oubliai tout. Et je devins définitivement inculte Terre ingrate chassant les graines à coups de vent. J'ai vu les bêtes me brouter le visage pour me mettre en réserve dans leurs quatre estomacs J'ai vu l'aube se lever en écrivant ces mots et j'ai eu
envie de m'en aller.
J'ai vu la faim du matin me torturer le ventre J'ai vu le soleil nouveau sculpter les montagnes Et c'était comme toujours le tout premier soleil et les premières montagnes du dernier monde. J'ai vu la folie me guetter C'était un jeu entre elle et elle je promenais mon corps hagard dans la nuit noire il voyait des étoiles s'entourbillonner, la lune toujours ronde parfois grosse
et bombée ou bien petite et acérée
il entendait la mer rouler ses eaux énormes, une mer d'encre, proche à vous noyer et pourtant invisible et par-dessus le tintement agaçant du vent dans les mâts des voiliers par dizaines amarrés nulle part car ils n'existaient pas ailleurs que dans ma tête abandonnée. Je l'ai vue revenir avec son jeu cruel entrer dans ma poitrine l'enserrer à me couper le souffle. Accroupi par terre, la tête entre les jambes, mon corps qui expulsait - un oiseau mort.
J'ai vu mon âme à la fenêtre voguer dans un oeuf rouge. J'ai vu dans les montagnes des exhalaisons froides sortir d'entre les flancs des accouchées géantes accouchant aux ravins, aux couloirs d'avalanches des brumes et cailloux et des chaos de râles j'ai vu mon corps peu à peu se remplir de cailloux jusqu'au dernier sanglot mes yeux, dures agates, ouverts sur une nuit perpétuelle et visionnaire. J'ai vu, je vois et je verrai, car j'ai vaincu le besoin d'ignorer
le besoin de savoir
j'ai vu qu'il me fallait surtout connaître intimement connaître. Prions pour nous pauvres humains en marche pour la potence, les yeux fermés, les yeux ouverts, noire potence dans la neige dressée à l'image de notre âme d'humains. Autopsie / Alina Reyes Alina Reyes a notamment publié Lillith, chez Robert Laffont et Moha m'aime, chez Gallimard
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||