Autopsie
de Alina Reyes
Un petit livre d'Inventaire/Invention
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  inédit

 



e dis je pour parler de moi
car moi c'est vous qui m'entendez

J'entends les siècles et leurs armées
s'entrechoquer dans les colonnes
Va-t-en !
1/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Va-t-en !
Va-t-en-guerre !
Le mal inexistant qui tient nos corps
debout
Vertébrales
Cervicales
La bête à la verticale
Les femmes se couchent
Les hommes tremblent
Le jour au ventre dur d'horreurs accouche
du malheur

Autopsie
Je suis celle qui fouille
2/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

vos ventres
avec le mien

Voyez ma bouche, fente rouge, goule à jouir
entre les cuisses de ma pensée ouverte
au rire, au dire et au déglutir
des chairs englouties qui me rendent déserte

La femme qui est bouche
a la bouche poète
Avaleuse de siècles, croqueuse d'instants
salivant pour les siècles des siècles
Cette bouche
mangeuse de futur
3/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

en prononçant le oui dans l'oeuvre au noir de son palais
fabrique le grand non

L'homme tombe en ma bouche
Je suis la tombe de son sexe et je couche en moi-même
au tombeau de l'aimé
Ma bouche à quatre lèvres mûrit des lendemains
dans son oeil de méduse
Elle
Voyante
Végétative
Meurtrière

Et devant la psyché
4/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

accroupie écartée
je vois
l'animale cannibale

Et je vois
mon corps nu dans une glace
un maquilleur le peint en blanc
un photographe sur une terrassse
dit ferme les paupières
car les statues ont les yeux blancs
et l'on voit mieux les yeux fermés
la raison pour laquelle
on a voulu être de pierre.

5/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Quels animaux ? on me demande
et je réponds n'importe peu importe
Ensuite je me lave je pisse dans la douche l'argile colle à mes cheveux les épingles tombent le blanc est entré dans ma peau dans tous les petits sillons mon bras ressemble à un serpent
à cinq têtes

Je vois dans ma main les dollars
que depuis deux mois je dois
à un jeune Blanc de Harlem.
Et dans mon âme des Noirs
assis sur les marches des immeubles
dans mon âme des marches
6/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des Noirs
et des douceurs de soirs qui tombent
La tête contre
le tissu bleu
qu'un Africain
m'offrit là-bas
dans les sables roses de Tamanrasset.

Les yeux fermés je vois la dent
plantée dans mon coeur et dans celui de mon enfant
comment je dus l'en délivrer
en le mordant à la poitrine

7/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Bougies rouges
Au point du jour je veux voir advenir ma naissance
Crue et nue
Statufiée je dirai
à cette heure où toujours mon utérus s'éveille
pour expulser du sang
ou un enfant

L'aube du siècle vient
je me contracte
Je saignerai
Et peut-être naîtra un nouvel être
humain
8/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma chair par la mémoire mutilée de sa chair
J'ai envie de dormir des rêves pleins d'oubli
quand le train file à plus de 300 km/h
et que les rails entrecroisés tracent mes lignes d'écriture.

Es prohibido atraversar las vias.

Je revois les livres et les livres
les vies aventureuses et tourmentées que dans mon lit je dégustais
tandis qu'autour de moi contre les vitres frappait le vent de l'Atlantique

Je revois l'océan
et sur le sable un jour d'hiver
cette baleine échouée
en décomposition
9/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


décomposée plus encore aujourd'hui par les marques de l'oubli
qui grèvent ma mémoire
je vois des pans d'oubli s'élevaient devant toute chose
devant toute vie vécue
et ma vie n'est rien d'autre que cette baleine
grignotée par la mort
lourde, puante, et même morte, rutilante
et même morte, joyau sensible
et même lourde, évanescente
et même puante, irrésistible
Je vois ma vie passée présente et à venir
s'inscrire

10/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sur les tentures blanches de l'oubli
l'une après l'autre tombant au gré du labyrinthe dans un hasard très contrôlé de train fantôme
et je vois qu'indifféremment le vent feuillette les pages blanches et les pages noircies.

Je vois mes rêves dans mes rêves, présents, passés et avenir,
ma vie dans ma vie,
je vois le début et la fin, et le noeud de la boucle,
à chaque instant défait et renoué.

Je vois tes yeux
je vois ton sexe
je vois mon corps tombé par terre.
11/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Nos membres
entrelacés contre le sol
racines
cherchant l'envol

Je vois toutes les vies que je n'ai pas vécues

La première pénétration en gros plan que j'ai vue à la télé

L'enfant quand il sortait de mon ventre
L'enfant quand il sortait de mon ventre
L'enfant quand il sortait de mon ventre
L'enfant quand il sortait de mon ventre
12/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les visages des morts que je n'ai pas pu voir

Mon corps debout sur sa tête comme un point d'exclamation

Le cahier où j'appris à tracer des lettres
encre violette

Tes yeux
ton sexe
mon coeur tombé par terre
Et mon plaisir
l'AMOUR

13/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je revois le moment où nous sommes passés dans la vie qui se gagne
où nous avons quitté les forêts de l'enfance
les sentiers escarpés de nos adolescences pour
entrer dans la course
le tunnel
Nous nous tenions près des parois cherchant l'issue
et comme dans les vieux immeubles les bébés s'empoisonnent
à manger sur les murs la peinture écaillée
-saturnisme-
à gratter sur les marges un peu d'argent pour vivre
l'argent le besoin
peu à peu l'argent plombe les ailes
peu à peu les croûtes d'argent grattées aux murs de la prison vous
emprisonnent vous
14/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

empoisonnent d'une
mélancolie profonde.

Je vois le travail de mes mains
- écrire -
La langue, ce bloc toujours renouvelé
d'huîtres à détroquer
de mots agglomérés opaques fermés
qu'il faut ouvrir et séparer
à l'arme blanche
Et vous savez
la vie à l'intérieur.

La perle
15/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

qu'un jour, un jour vous trouverez.

Face au néant
promise
à la défaite plus sûrement que le toro dans l'arène
Car le néant a toutes les clés en mains
car je suis brute et fruste
face à ce qui danse et se joue
de moi, mauvaise bête humaine,
aveugle de pulsions
d'incompréhension
et noire dans le cercle ébloui de soleil,
irradiante.

16/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je revois Montréal
la neige grise et les poèmes des Indiens Cris
Animaux, nature, et surtout
mouvements de l'âme humaine
vents ciels nuages
et les voyages...

Je revois le traîneau et les chiens dans la neige
un jour d'hiver au Canada
le Grand Nord devant soi
grand comme tous les possibles
et l'impossibilité
grand comme l'espace
entre moi et moi
17/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

grand et blanc et vide
comme l'espoir
Les chiens ne voulaient obéir qu'à leur maître
J'ai mes propres chiens attelés dans ma gorge
parfois ils me conduisent et parfois ils me mordent.

Je revois toutes les fourmis noires
en marche dans les livres
caractères laborieux, solidaires.
Fourmis noires du langage vouées à la mémoire.

Un autre jour, je vois sur la montagne
des nuées floconneuses
se lever, s'agripper
18/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

aux branches et aux cailloux
qu'elles dérobent.
Plus de repères
le pied du randonneur dans le sentier hésite
maintenant il peut se perdre
faire un pas et disparaître
à son tour avalé par le ravin mangé de brume

In memoriam

Je revois ma première pêche en mer
sur un chalutier dans l'estuaire de la Gironde
l'encre noire que crachaient les seiches
- animal à os pour oiseaux en cage
19/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Je vois les eaux
je vois les eaux du temps s'écouler à l'envers
A l'envers je retourne et je vois
le présent

Mémoire... aléatoire...
Ce petit Arabe dont j'ignore le nom...
je l'aimai le temps d'une soirée...
Je le revois, je le revois
sa langue était très longue et il était très gai...

L'amour ne m'est plus si important
peut-être
20/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à quarante et un ans
je ne mets plus des bagues en faux argent à tous les doigts
des bracelets qui tintinnabulent
d'énormes boucles d'oreilles
Mon désir a changé
avec le temps le désir se précise
et un peu de joie
s'en va.

Je vois l'amour que je fais aujourd'hui
plus sophistiqué
plus désespéré
chaque geste voulant abolir les limites
corps kamikaze
21/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

pour une cause entendue
perdue

L'amour que je fais encore
ogresque et plein de joie
car j'ai le sang qui tourne
vite
et la tête aussi
et j'ai les sens et le bon sens
dessus dessous
au quart de tour

Je vois la plume
la brume
22/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la lune
et le tambour
je vois la peau
si fine au bout du
gland et celle qui
coulisse je vois les
saccades
le sperme qui jaillit
en perles
je vois des Polaroïds
leur vérité

La vie, forêt vierge,
littérature,
23/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et le chemin
à s'y frayer.
L'homme étant verbe
parole
mémoire
et invention
Faisant du temps
une histoire
et du monde
et de toute vie
un texte à déchiffrer
et à écrire

Je vois qu'un jour je serai morte, je vois qu'un jour je serai morte, et qu'en disant
24/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

cela je me sens bien vivante,
bien vivante aujourd'hui et dans ma mort future
Je vois qu'un jour je serai morte, et que peut-être (PEUT ETRE) je continuerai à hanter les lieux où j'ai vécu, comme dans mes rêves. Je vois que tous les hommes, d'une manière ou d'une autre, croient à leur permanence, mais qui pourrait l'expliquer, je veux dire réellement, clairement et totalement l'expliquer ?

Tandis que dans la grange les bébés dorment
et qu'au dehors les feuilles du sureau
tremblent dans l'air plombé, attendant l'orage,
je revois - tous mes enfants
tous mes bébés
tout ce qu'ils m'ont donné
ce qu'ils me donnent toujours
25/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Leurs bonnes joues
bonnes à manger

Toutes les nuits où je me suis levée
pour les bercer

Leurs sourires
leurs bras tendus
leurs premiers pas

Et puis... la vie...
Les aînés qui maintenant me parlent comme à une petite fille...
Je suis la mère-enfant de mes enfants...
26/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Déambulant dans les albums photos comme on visite les cimetières...

Je vois que j'ai toujours su vivre en paradis.

Je vois la guêpe qui arpente la vitre.
Au loin contre la montagne la voile rouge d'un parapente.
Entre les pierres de ses murs, scellées à la terre,
la grange abrite des nids d'abeilles et de bourdons
quelquefois des mésanges
d'autres oiseaux
il y eut même un lérot
comme il était joli avec ses yeux masqués !
Un soir aussi, depuis mon lit, j'ai vu un loir
27/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sortir d'entre les pierres et
me regarder
moi qui ne dormais pas.

Je vois
la vie que nous vivons, hommes et bêtes
Organique
avant tout.

A grandes orgues
organique
gémissante et chantante
et battante de sel
ogresse
28/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

bouffée
et pourrie de douleur

Je cherche
l'issue de secours

Désir...

Je ne crois pas au nirvana.

Je ne crois à rien.
Sauf à la nécessité
de vivre ou de mourir.

29/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce à quoi il faut croire
n'existe pas.

Je revois les romans que je n'ai pas écrits.

Je revois le grand arbre il pleuvait rue de Seine
et le plancher du Pont des Arts
devait briller.
A la bibliothèque Mazarine
une fille qui sentait l'enfermé
et qu'on avait envie d'ouvrir
comme une grenade

Carpe diem
30/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Je revois tous mes paradis.

Ici, en altitude, dans la main des montagnes.

Sur la dune la villa prise
dans les rêves du vieil Atlantique.

Dans une banlieue, le parc aux saules pleureurs.

La plage secrète au bord du lac, où nous étions toutes et tous
nus comme aux premiers jours du monde.

Mes voitures.
31/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Tous ces endroits où j'ai écrit.

Je revois Montmartre sans la pluie - je vois toujours la pluie à cause de Bordeaux, mais à Paris on est plus
loin de l'Atlantique - la pluie me rend lascive, dis-je un jour à un garçon, j'étais jeune et croyais que lascive voulait dire
languide - par mimétisme la pluie me fait écrire, l'encre coule de moi, je suis une animale,
sensible et peu sensée - une femelle, un ventre à hommes et à bébés - ventre alchimiste où s'emmêlent chairs, rêves, chères et songes, je suis la mère-enfant de mes enfantements - le monde va et vient par mes jambes ouvertes - femme, écris jambes ouvertes !
je suis la femme, le ventre, le passage, je bouffe du sperme et je rends de l'humain,
32/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

je suis
foutue
je mords, je crève, je suis
l'animale à animaux, dresseuse de ruts, arracheuse de mots
avant moi la femme était
muette
j'ai joui pour lui donner des mots
j'ai joui de l'homme et de mon propre corps
dans la joie le sentiment de puissance
celui que voulait Nietszche
pas dans la romance ou le fantasme masochiste de femmelette
j'ai joui dans la lumière
et j'ai dit
ma joie et ma misère
33/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mes vies et mes morts
et tout ce que je ne pouvais pas dire je l'ai dit quand même
à qui sait lire
à qui sait voir

La mort seule m'empêchera d'écrire
- ma façon de vous baiser,
tous, et dans tous les sens
du terme.

Je vois que je tends la main pour caresser
et que je frappe.

Je vois qu'un jour vous me verrez
34/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et qu'alors pour beaucoup je serai moins visible encore qu'aujourd'hui.

Je vois que je suis trop brute pour faire bander
l'armée des impuissants qu'il faut émoustiller,
flatter à petits coups de préciosités.

Je vois que je ne me tuerai pas à la vie
comme tant d'autres ont dû le faire
- et je ne parle pas que des poètes.

Et surtout, je vois le truc qui me rend raide
(celui de mon amant)

Ici, tout à l'heure, dans le creux de ma main.
35/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Je vois les grands espaces
les champs d'étoiles dans l'autre hémisphère
l'appel du large
toutes les routes de tous les avions tout autour de la terre
et celles des voitures des bus des camions des trains des bateaux
tous les aéroports toutes les gares tous les ports tous les motels et les station-service et les restos routiers
toutes les selles sur les dos des chameaux chevaux éléphants
tout le putain de trafic de la fourmilière humaine
toutes les langues parlées écrites tous les dialectes tous les visages toutes les peaux tous les costumes tous les immeubles les maisons les tentes les yourtes que sais-je encore toutes les lois frontières douanes guerres exodes famines sécheresses tornades inondations tremblements de terre toutes les douleurs toutes les morts
36/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

toutes les naissances toutes les fornications et les cérémonies les fêtes les arts les cultures les agicultures les industries les grandes usines qui fument et s'illuminent magnifiquement la nuit les eaux polluées les fleuves les océans Moby Dick et tous les animaux des terres et des mers les vents les images Internet toutes les télés tous les journaux Armand Robin à l'écoute de toutes les radios dans toutes les langues toutes les ondes qu'on ne voit pas les satellites qu'on voit tracer les soirs d'été au milieu des étoiles tous les films tous les livres tous les savoirs toutes les histoires toutes les époques tous les hasards les crimes les choix les abandons les séparations les deuils les blessures les séquelles les rires toutes les routes des rires et des plaintes tout autour de la terre les grands arbres qui attrapent le ciel et qu'on abat toutes les victimes de la bassesse humaine (les femmes et les enfants d'abord) tous les horizons les pierres les sables les rivières les laves les terres grasses les marécages les articulations poignets coudes genoux et les mâchoires les oreilles le nez les yeux les amygdales toutes les routes de toute la tuyauterie interne
37/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

oesophage trachée alvéoles veines vaisseaux tubes intestions les cavités sinus et les grottes gratte-ciel avions fusées pluies les grands voyages de la pluie et les feux d'artifice les incendies l'incendie que Stevenson alluma dans une forêt californienne et les îles au trésor les routes du temps la mémoire fantômes réminiscences et toutes les filles de Mnémosyne l'alpha et l'oméga dictionnaires grammaires et la beauté et la lumière et la pureté et le silence
logorrhée
il faut pourtant bien finir
par se taire

Je vois au loin Florent étendu dans le pré
les bébés qui rient et roulent par-dessus
- de la vie qui grouille
et donne envie de vivre et de grouiller aussi
38/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

chairs contre chairs
entrechoquées
entremangées
entrétourdies
sous l'oeil froid du soleil.

Je vois par le soleil des femmes ailées
venir féconder de noirs petits caractères
qui courent sur les pierres

Je vois
mon amour aux pieds de glaise
il tend les bras vers moi
mais il ne peut s'extraire
39/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

du trou de boue dont il est né
Je vois son corps à l'oblique
la glaise dont il est fait, tendue, humide et suppliante
Et sans doute suis-je faite de la même glaise
car je ne peux
le rejoindre.

Je vois notre impuissance
le trou de boue dont nous sortons
et où nous finirons.

Un autre jour, les yeux fermés, une autre nuit,
presque endormie je vois un cercle de lumière
une frontale qui fait reculer la nuit
40/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sur un sentier obscur entre l'homme et la pierre

Pas après pas, membres éteints, phrase après phrase,
sous moi le chemin s'ouvre, et l'inconscient au front,
à la poursuite de mes pas, cherchant l'extase,
j'entre dans l'ascension d'un improbable mont.

Je vois qu'un jour je mourrai jeune.

Je vois le chemin de mon corps
quand il sera sous terre
les cendres de Florent
qui veut être incinéré.
En attendant je brûle vive
41/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

pour lui.

Le muezzin résonne je me lève
interprétant l'appel à la prière
comme un appel à vivre et à écrire
Par le ciel de ma maison je vois
l'aube prochaine dans les dernières étoiles
En diagonale sur le carré de la cour intérieure
trois mouettes ouvrent le jour
Des coqs crient
et la mer
la mer toujours roule ses rêves et ses poissons
et ses baleines
Hier au marché j'ai acheté de l'ambre
42/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je bois mon premier café
la brise descend sur mes pieds nus
la mer roule mes rêves d'adolescente
et je les vis
mon corps dans mon jean est le même
ma torpeur est égale à celle des anciens jours
la vie est un gros fauve endormi dans mes bras
son coeur pulse dans ma poitrine
et sous ses paupières je vois rouler l'orbite
de son âme agitée.

Chaque quart d'heure l'église fait sonner ses pauvres cloches
les coqs répondent à toutes les religions
d'Essaouira
43/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

la mer monte ou descend
là-haut sur la terrasse je pourrais la voir
par les meurtrières percées dans le mur blanc
Nous sommes à peu près le 18 novembre 1997
j'oublie de lire les journaux
j'ai quitté Paris en laissant partout une fausse adresse
mes amis me croient à Agadir
je suis partie beaucoup plus loin
à la rencontre de moi-même
à l'heure de mourir
à mon heure
l'âme légère le corps parfumé d'épices et de menthe
visage tourné vers le ciel je vois
maintenant le jour se lever.
44/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Salam alekoum
j'ai encore
longtemps à vivre.

Et chaque jour de mes yeux blancs
stupéfaits je vois
le monde la vie moi les autres
et la mécanique des corps et celle des esprits
et le mouvement des corps
célestes dans ma tête
et celui des rues qui nagent à travers ville
brassant des foules et noyant des regards
carrefours aux membres employés, bras en croix,
45/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à faire voguer Paris au risque de couler.

Je vois le chemin que tu creuses
en moi
chaque jour à coups de reins
Et les voies que je t'ouvre
Défrichages
Le sexe
voie royale du grand déchiffrement

Je vois que je suis la soeur humaine de mes amants
et celle de mes enfants
Que tous et toujours ils peuvent bien partir
je les porte en mes chairs et les emporterai
46/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Je vois
à force de creuser ton sexe dans mon corps qui creuse une pensée.

J'ai vu à l'heure de ma naissance
mon front taché de sang et gluant de liquides
se plisser sous l'effort
du cri
J'ai vu le cri sortir par ma bouche
il était rouge et froid
j'ai bu la douleur
j'ai vu toutes choses
et j'ignore tout ce que j'ai pu voir

47/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'autre soir sur la place du village j'ai vu une petite fille
seule dans la cage aux fauves
Habillée de paillettes elle faisait rouler
tout le long de son corps très menu,
agité en cadence, comme un i pris de spasmes
sur ses pieds ancrés au tabouret du lion
de larges cerceaux de hula-hop.
J'ai vu l'effroi rigide et terrifiant sur son petit visage
tandis qu'ondulant ses hanches maigres
elle regardait sans peut-être la voir
la foule amassée derrière les grilles.
(Plus tard j'ai vu les tigres qui entraient dans l'arène.
Ils étaient engourdis, certainement drogués
et bien moins inquiétants que le show de l'enfant).
48/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 


J'ai vu le cri
retourné dans mon ventre
involuté
J'ai vu mon corps comme une spirale
cherchant toujours à s'échapper
d'elle-même
à dérouler le noeud en cri
ondes pulsations battements
vers tout ce qui est sensible
ou insensible
à toucher l'intouchable
franchir l'inaccessible
Je me suis condamnée à balancer les mots
49/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

en cercle autour de moi que je balance
à la foule que je suis
amassée à mes grilles.

J'ai vu à ma naissance que j'étais désormais
déchaînée
libre
et déterminée.

J'ai vu l'aube se lever en écrivant ces mots
et j'ai eu
envie de me coucher.

J'ai vu dans mes sommeils
50/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tout ce qu'il faut écrire
pour aller vers la mort
définitive.

J'ai vu qu'écrire n'est pas espérer
l'immortalité
mais la disparition
l'anéantissement de soi
dans l'impossible recension du monde.

J'ai vu mon utérus
rétroversé
dans un rêve où une dentiste
me faisait de mes doigts retourner tout entière
51/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

comme un gant
à partir de mon trou

J'ai vu les cyles de la terre
saisons lunes nuits jours
entrer à rebours dans ma physiologie
J'ai vu le partage des eaux
au son du tambour le rire ondoyer dans mes veines
et la mélancolie refluer par mes os.
J'ai vu
mes dents
tomber
une
à une
52/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

cailloux
d'être
Et ma bouche édentée
béate
sourire à l'éternité.
Quelle idiote !
Voyez-vous, je l'aurais bien serrée, cette gorge
durcie par le sanglot et déployée en rire !
J'ai vu
mon coeur
dans un bocal
sombre et luisant
des dissecteurs en blouse blanche s'aggloméraient autour
et sortant leurs queues excitées l'enculaient par tous ses ventricules
53/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est pourquoi j'ai voulu
l'enterrer.
Mais refusant de reposer en paix, le salaud s'est taillé
vers tout ce qui bouge
bat
palpe
bande
Et même tue
Et même joue
A faire semblant de ressembler
à qui existe
à qui vibre et ne mourra
jamais.
N'empêche, tu les a bien baisés, mon coeur,
54/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

tes morts-vivants de dissecteurs !

J'ai vu
la beauté
pour la première fois dans mes livres de grec
l'aurore aux doigts de rose baignait Ulysse en ses voyages
dans la salle d'un collège une petite fille grise se laissait pénétrer par la beauté
j'ai fait l'expérience de la beauté avec les caractères étranges d'une langue dite morte
j'ai vu le jour
se lever en moi
pauvre enfant sauvage dressée pour le cirque des adultes
et depuis ce jour je me suis mise à boire
des livres
55/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mes veines charriaient des fleuves de voyelles
de consonnes vindicatives
et sous l'effet du flux et du reflux
les noyaient.
J'oubliai tout.
Et je devins définitivement inculte
Terre ingrate chassant les graines à coups de vent.

J'ai vu les bêtes
me brouter le visage pour me mettre en réserve dans leurs quatre estomacs

J'ai vu l'aube se lever
en écrivant ces mots
et j'ai eu
56/60

 

 

 

 

 

 

 

 

 

envie de m'en aller.

J'ai vu la faim du matin
me torturer le ventre
J'ai vu le soleil nouveau sculpter les montagnes
Et c'était comme toujours le tout premier soleil
et les premières montagnes
du dernier monde.

J'ai vu la folie
me guetter
C'était un jeu entre elle et elle
je promenais mon corps hagard dans la nuit noire
il voyait des étoiles s'entourbillonner, la lune toujours ronde parfois grosse
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et bombée ou bien petite et acérée
il entendait la mer rouler ses eaux énormes, une mer d'encre, proche à vous noyer et pourtant invisible
et par-dessus le tintement agaçant du vent dans les mâts des voiliers par dizaines amarrés
nulle part
car ils n'existaient pas
ailleurs que dans ma tête abandonnée.
Je l'ai vue revenir
avec son jeu cruel
entrer dans ma poitrine l'enserrer
à me couper le souffle.
Accroupi par terre, la tête entre les jambes, mon corps qui expulsait - un oiseau mort.
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J'ai vu mon âme à la fenêtre voguer dans un oeuf rouge.

J'ai vu dans les montagnes des exhalaisons froides
sortir d'entre les flancs des accouchées géantes
accouchant aux ravins, aux couloirs d'avalanches
des brumes et cailloux et des chaos de râles
j'ai vu mon corps peu à peu se remplir de cailloux
jusqu'au dernier sanglot
mes yeux, dures agates, ouverts sur une nuit
perpétuelle
et visionnaire.
J'ai vu, je vois et je verrai,
car j'ai vaincu le besoin d'ignorer
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le besoin de savoir
j'ai vu qu'il me fallait surtout connaître
intimement connaître.
Prions pour nous pauvres humains
en marche pour la potence, les yeux fermés, les yeux ouverts,
noire potence dans la neige dressée
à l'image de notre âme d'humains.

Autopsie / Alina Reyes

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Alina Reyes a notamment publié Lillith, chez Robert Laffont et Moha m'aime, chez Gallimard

 

 
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