Notes pour une poétique du roman
de Luc Lang
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Note pour une poétique du roman (II)
Le Roman comme boîte noire, Notes pour une poétique du roman (III)


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atherine Maubert roule à 160 sur l'autoroute presque déserte. La GTI glisse sur la file de gauche dans un silence ouaté. Catherine farfouille dans l'accoudoir central, ses yeux quittent trop souvent la ligne d'horizon, elle met une cassette de techno dans le lecteur, la musique sature l'habitacle, le pare-brise est maintenant un écran de cinéma, c'est un survol frontal du tapis de bitume, bordé de travelling latéraux. Le train arrière se met soudain à

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louvoyer, le volant vibre et flotte, la voiture chasse légèrement, Catherine freine, freine, tout en gardant sa trajectoire, elle s'immobilise sur sa même file de gauche après trois cents mètres de tangage inconfortable. Elle sort de son auto, constate la crevaison du pneu arrière droit, coupe le moteur, met le frein à main, installe le cric sous le chassis, desserre les boulons de la roue, actionne le cric avec la manivelle, ça lui prend quatre, cinq minutes, à l'instant où elle dégage la jante alu de ses goujons, une voiture arrivant à vive allure la fauche, elle est tuée net, sur le coup, Catherine Maubert emportée avec sa roue, son cric, et l'aile arrière de sa GTI, os, chair et métal explosés sur le capot de l'autre véhicule.
C'est un fait divers que j'ai entendu à la radio au tout début des années 90. La manière romanesque est là dans l'incandescence du fait. Une femme a stationné sa voiture sur la file de gauche d'une autoroute comme sur la bande d'arrêt d'urgence pour changer sa roue crevée. Explication du geste par la stupidité du personnage ? Par sa nature psychologique ? Par son état psychologique au moment du fait ? Par son âge, son sexe, son histoire

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familiale ? Par son contexte psycho-socio-historico-pouett-pouett … Sans intérêt ! On s'en fout ! Du côté du roman on s'en fout. C'est l'acte seul qui compte dans sa folie et son intensité. Pas de discours, pas d'analyse, pas de glose ni de commentaire savant à portée universelle, ni de quant à soi intellectuel. Nul et inutile. Pas de distance ! Aucune distance ! Que le fait ! Ecrire à l'intérieur du fait, dans son opacité, et son mystère et son hasard, humain donc, et fou, fou, imprévisible, de l'ordre de la création … parce que c'est tout notre monde que ce geste révèle, éclaire. Il faut une autoroute, il faut une voiture rapide et sûre, il faut ce sentiment physique de n'être plus qu'un regard qui flotte dans l'espace, ce que procure aujourd'hui la technique automobile. Quand cette femme sort de sa voiture, elle est à nouveau dans son propre corps comme seul mobile face à d'autres corps toujours en mouvement automobile. Elle vient de quitter une sphère de la vitesse pour une autre, elle change de nature de mouvement, mais elle n'y prête pas attention, elle oublie qu'elle vit dans un monde à vitesses variables, du plus abstrait au plus concret, du plus visuel au plus tactile, du plus rapide

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au plus lent, du plus aérien au plus grave et pondéreux. Son acte éclaire le monde et aussi sa propre perception de soi au cœur de ce monde. Le transport automobile est physique mais il produit aussi un transport mental, pour ne pas dire mystique. Je suis encore tout imprégnée d'un sentiment de l'abstrait, du visuel, de l'aérien, je suis distraite de ma réalité concrète, tactile, lente et grave. Le monde technique dans lequel je vis me fait oublier que je suis dans un corps pondéreux et mortel, que la mort est en moi comme un horizon et une énergie de vie, une énergie d'attention à la vie. A l'oublier, j'en meurs.
La matière romanesque est là, il faut donner un nom à cette femme : Catherine Maubert, par exemple : un vêtement, une coiffure, poser un objet familier sur le siège du passager, un sac, un journal … lui faire mettre de la musique pour éprouver un sentiment plus aérien encore, lui faire manger une clémentine ou fumer une cigarette, il faut nommer le modèle de la voiture, dessiner la lumière et le ciel du jour sur l'autoroute, éventuellement le paysage dans les marges … Je ne veux surtout pas araser le geste, le rendre

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illustratif de je ne sais quelle loi ou concept, le rabattre sur une explication qui n'explique rien : c'est affligeant, c'est l'ennui du discours qui se porte sur n'importe quel objet, c'est le non-événement de la pensée, c'est, pardonnez le schématisme de la globalité, l'idéologie et la pratique du roman français depuis trente ans, ce pour quoi nous sommes tous avides de littérature étrangère. Ce n'est donc pas araser le geste que je souhaite, c'est au contraire le faire vivre au lecteur comme une expérience charnelle, c'est l'écrire dans toute son expérience physique, sensible, dans toute sa folle intelligence, sa splendeur créatrice et son horreur. Le roman est là, et seul le roman peut ainsi déployer le geste dans sa durée, son mouvement et son tempo, dans le flux de son énergie, lequel geste incarné n'éclaire le monde que parce qu'il surgit et se manifeste simplement comme un pur phénomène, ni plus ni moins.


Note pour une poétique du roman - Première partie / Luc Lang


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Lors d'un entretien (1), Philip Roth s'étonnait à juste titre de ce que l'affaire Monica Lewinski/Bill Clinton ait conduit les journaux et autres médias à inviter sans relâche politologues, juristes, sexologues, psychologues à livrer leurs analyses de l'événement, et qu'aucun directeur de presse n'ait pensé à inviter de romancier alors que la singularité spécifique des relations humaines : pouvoir, travail, sentiments, sexe, filiation… sont précisément la matière même du romancier, la matière qu'il façonne, qu'il pense et qu'il écrit ; la matière vivante qu'il peut penser de l'intérieur d'un point de vue, de plusieurs points de vue, celui de Bill, celui de Monica, pris, engagés dans une histoire donnée. De l'intérieur parce que justement le romancier l'écrit, dans son épaisseur charnelle, éventuellement à la première personne du singulier, et qu'il la vit en quelque sorte dans la forme des mots que partage tout être parlant. Dans la forme narrative des mots, cette structure langagière de l'histoire qui nous permet au quotidien de vivre notre

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relation et notre représentation imaginaire aux autres et à nous-même. Ainsi dans l'espace du roman peut s'élucider le mouvement vécu de cette relation, par exemple d'un président des Etats-Unis et d'une stagiaire de la Maison Blanche.
Elucider cet événement ne signifie pas en délivrer la vérité, il n'y a que la réalité du fait. Mais la pensée romanesque travaille à imaginer les faisceaux de détails concrets, de gestes et d'affects inhérents au lieu et au temps des protagonistes d'une part, et à leur situation sensible, subjective, charnelle et mémorielle d'autre part, permettant à chacun des lecteurs de revivre le mouvement et l'expérience du fait, au besoin de s'identifier aux personnages, et donc d'éprouver le caractère humain trop humain de ce qui devient de l'extérieur un objet insécable, opaque, problématique, scandaleux, qui peut défaire un président du pays le plus puissant du monde.
Le roman est une forme écrite de l'intime capable de traverser les différents écrans politique, social, psychologique même, qui construisent la personne en objet. Le roman est une forme écrite qui se réapproprie de

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l'autre côté du miroir non la pseudo-cohérence objectale d'une personne, mais les bribes éclatées, dispersées, discontinues de ce qui forme dans la durée une subjectivité, une conscience, un désir à l'intérieur de leur propre dynamique, et qui n'est jamais un sujet, juste des moments et des fragments de sujet qui font que précisément la relation furtive Monica/Bill peut exister malgré ou avec toutes les conséquences que l'on sait.
Elucider l'événement ne signifie donc pas le constituer en un nouvel objet d'analyse, mais bien plutôt le reconstituer en un ensemble de gestes et de pensées dont l'enchaînement relève d'une mystérieuse nécessité qui n'est que celle du fait accompli. Comme d'exécuter à son tour les figures d'un danseur, ce qui ne signifie pas les expliquer, mais bien les éprouver, selon leur cohérence mentale, physique, esthétique, et d'après leur rythme, leur vitesse, leur équilibre. Parce qu'il n'y a pas d'intention, de mobile, de projet dissimulés derrière ces gestes, et qui se dévoileraient dans leur décomposition analytique. L'intention et le projet sont dans les gestes et leur enchaînement, leur sens c'est leur mouvement qui ne va pas vers une fin

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mais vers la manifestation construite d'un symptôme, le danseur en acte étant ce pur symptôme de vie et de pulsation dans l'espace visuel, comme la musique dans l'espace sonore, comme les personnages dans l'espace de l'histoire, comme le roman dans l'espace de l'écriture narrative.
Ce pourquoi, me semble-t-il, le roman comme la danse doivent s'interdire de penser (2), de se penser, de se réfléchir, de se théoriser à l'intérieur de leur mouvement, sous peine de ralentir ou de casser leurs gestes jusqu'au déséquilibre et jusqu'à la chute du texte, ou du danseur qui ne peut jamais commenter ses figures dans le temps où il les exécute, puisque ce temps est une intensité, et que l'enchaînement de ses gestes participe de l'indécomposable fusion d'une durée et d'une vitesse. Ce qui n'interdit pas le roman de devenir à son tour un objet d'analyse dans l'extériorité de son espace. Mais il le sera après avoir été traversé, éprouvé, avec ses personnages, leur histoire, et l'écriture qui les fait advenir. Ce sera enfin parler de la nage après s'être laissé emporter dans le fleuve, et non en restant sur la rive, bardé d'un savoir distant, inerte. Bill et Monica en

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deviendront assurément un autre objet d'analyse…
Encore une fois, le roman ouvre sur une expérience sensible, il étend le champ d'expression du monde et du langage, en faisant parler et vivre non du point de vue du concept, de la loi ou de l'universel, comme le philosophe, le théologue ou le scientifique, mais du point de vue de la voix singulière et spécifique en chacun d'entre nous comme fragments de sujet et de conscience dans une absolue relativité ; ce qui convoque d'ailleurs un autre universel, celui de l'humain trop humain déjà cité.
Est-ce à dire que le roman serait le genre de la reconstitution, chaque fois au regard du fait accompli dont on remonterait le cours dans toute son épaisseur charnelle ? Comparable dans le processus au travail du juge d'instruction qui tente, dans la reconstitution judiciaire des gestes de l'accusé de le construire ou non en objet d'assises. Certes, le roman peut être cela, sinon que l'enjeu est à la fois celui-ci et bien autre chose. Peu importe en effet que ce soit une histoire «réelle» ou inventée, même si l'exemple choisi par Philip Roth est un fait avéré, et qu'il fallait sans doute qu'il le soit pour

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engager la réflexion. N'empêche. Inventé ou pas, l'espace romanesque confère au fait sa réalité passée, présente ou à venir, encore une fois dans le mouvement et l'expérience de son accomplissement. La durée de la lecture devenant la durée d'élaboration de la réalité. Ce pourquoi il n'y a pas de fiction romanesque, juste chaque fois une réalité du temps écrit, une réalité du temps de la pensée entre des êtres parlants. « Je crois qu'on finira par trouver évident que l'artiste crée du possible en même temps que du réel quand il exécute son œuvre. », écrit Bergson (3).
Et peu importe également que la reconstitution en elle-même soit réelle ou inventée, ce qui importe c'est l'accès à une cohérence qui fasse sens dans un temps donné, ou plutôt c'est l'accès à une cohérence temporelle de gestes et de pensées dans une durée donnée, une cohérence située dans des corps, des actes, des bribes de conscience et de subjectivité, une cohérence située dans des noms de personnes, des pronoms personnels sujet et complément, des verbes, etc. Car ce n'est pas en soi le contenu des gestes et des pensées qui fonde la réalité du fait, mais bien plutôt sa forme

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temporelle. A l'intérieur de cet intervalle du temps qui passe, tout est possible, tout est à inventer, libre et imprévisible (4), pour devenir la pensée vécue, éprouvée, du fait. Et cette forme temporelle c'est l'écriture du roman. C'est une forme du temps indéfiniment ouverte, celle de l'imaginaire de l'écriture, ouverte comme l'imaginaire de la vie, et c'est au prix de ce travail d'invention de nouvelles cohérences temporelles dans l'imaginaire de l'écriture qui mime ou annonce en cela l'imaginaire de la vie que le roman est particulièrement une forme aiguë, concrète, charnelle, incarnée, de saisie et d'élucidation de la réalité.


Notes pour une poétique du roman - Deuxième partie / Luc Lang. Octobre 2001


NOTES

(1)- In magazine Lire, mai 1999.
(2)- Proust écrit en substance dans son Contre Sainte-Beuve (?) que la littérature travaille à faire penser, si elle pense elle-même, « c'est comme de laisser l'étiquette du prix sur la couverture du livre ».
(3)- In La Pensée et le Mouvant. Ed. PUF. p.1342
(4)- Cf. le personnage de Grégoire qui devient vermine dans La Métamorphose.


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Dans le temps qui a précédé l'écrasement des avions sur les tours du World Trade Center, du Pentagone, et dans un champ de Pennsylvanie, survient un fait nouveau et majeur à l'intérieur même de l'événement du 11 septembre. Un fait majeur pour la pensée narrative, pour le roman, pour « l'art narratif », disait Borges, lié à l'émergence d'une nouvelle technique, le téléphone portable. Pour la première fois dans l'histoire des accidents et du terrorisme aérien, des voix singulières et anonymes de passagers se sont fait entendre avant de mourir, de l'intérieur d'un lieu interdit à quiconque, celui, volant, des carlingues d'avion, comme des voix d'outre-tombe, des voix d'un temps réel de la mort se tramant dans le ciel.
Jusqu'à présent, tout écrasement d'avion donnait lieu à une recherche et à une analyse des données fournies par les fameuses boîtes noires, données auxquelles personne d'autre que les enquêteurs n'ont accès, données techniques des positions de l'avion, des manœuvres de pilotage, et peut-être des voix du pilote et du co-pilote s'ils sont à ce moment-là en contact radio avec les tours de contrôle. Données abstraites donc, qui sont peu du côté
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du roman tant leur épaisseur charnelle, affective, est inexistante. La dimension narrative du vécu des passagers dans la durée qui précède leur mort n'est jamais consignée nulle part, elle est de fait inaccessible à tous, elle se déroule sur une scène volante et close, sans accès au regard ni à l'écoute.

Cette durée vécue par les passagers au seuil de leur disparition est par excellence l'objet d'une reconstitution cinématographique dans les films catastrophe (le genre est spécifiquement américain), la caméra faisant le va et vient entre le point de vue de l'intérieur de l'avion et le point de vue extérieur (généralement le personnel technique au sol auquel s'ajoutent le personnel policier, militaire, familial, etc.). Or ce 11 septembre, des voix réelles de passagers qui vont réellement mourir s'élèvent de l'intérieur des carlingues, et interpellent par le chemin des ondes sonores celles et ceux qui se trouvent à terre. Il s'agit de voix, de mots, de paroles et de récits rendus possibles pour deux raisons. D'une part, la possibilité technique de téléphoner à présent du ciel pour n'importe qui muni d'un portable, et d'autre part l'autorisation accordée aux passagers d'appeler leurs

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proches pour leur dire adieu.
On sait combien chaque nouveauté technique d'importance ouvre un nouveau champ sensible d'expérimentation et de pensée. Mais à partir d'un possible technique, il y a surtout l'intelligence des terroristes qui inventent la montée de ces voix en accordant cette autorisation aux victimes à venir (1). Intelligence politique ? En cet endroit, je ne pense pas. Rendre plus spectaculaire l'acte de piraterie ? Le rendre plus cruel ? Plus tragique ?
Provoquer de manière plus insoutenable l'empathie compassionnelle de celles et ceux qui restent à terre ? Soit. Assurément. Bien que dans l'extrême tension de l'acte, il me semble très improbable que les terroristes aient songé à tout cela. Mais, soit. L'invention, à l'initiale, est toujours intuitive. Néanmoins, une intensité plus forte du spectacle, de la cruauté, de l'empathie, relève moins d'une intelligence politique que d'une intelligence esthétique de l'événement. Si cette journée du 11 septembre 2OO1 avait été imaginée par un romancier, si l'immanence narrative au travail l'avait conduit à écrire ces voix qui confient à leurs proches libres et indemnes, – parfois absents et dans ce cas au répondeur

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téléphonique –, leur enfermement soudain dans une mort imminente, ledit romancier n'aurait sans doute pu aller beaucoup plus loin dans l'expression de la cruauté et de l'empathie. Intelligence esthétique ? Evénement esthétique dans le sens où la littérature serait considérée comme un art, – le roman, le récit, et la narration pour ce qui nous préoccupe – ? Il surgit là en effet un événement esthétique dans l'art narratif car survient en temps réel une mise en mots, en phrases, en récit, du fait vécu, de l'intérieur même du point de vue de ces voix anonymes et singulières qui deviennent en la circonstance des voix universelles. Car pour nous, si extérieurs au drame, s'impose soudain, non plus l'accès à une mise en représentation, mais la confrontation à des bribes de récits de l'événement tel que les victimes le parlent, le vivent et l'adressent. Ce qui nous place d'emblée dans ce dispositif romanesque que j'évoquais précédemment. Nous passons de l'autre côté du miroir où les passagers ne peuvent plus être les objets d'un discours politique, parce qu'en ce lieu-là ils sont déjà morts et déjà des victimes, dans un rapport de forces où, selon d'où l'on parle, ce seront des morts malheureuses, ignobles, injustes, ou bien des morts logiques, méritées, etc.

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jusqu'au point du discours où l'on s'échange les morts et où l'on instaure une justice de la comptabilité. Nous passons de l'autre côté du miroir où les passagers ne peuvent plus être non plus les objets d'une analyse historique, parce qu'en ce lieu-là les morts sont le symptôme et la résultante d'une réalité du temps passé et présent qui les dépasse. Les victimes sont recyclées dans un mouvement plus vaste et globalisant, ils sont l'un des supports sur lequel se lit l'empreinte de l'Histoire.
Discours politique et analyse historique sont ici, exemplairement, des formes écrites de l'anti-roman où les voix des passagers ne sont plus singulières ni souveraines, puisqu'elles se sont éteintes et sont déjà instrumentalisées.
Enfin, les passagers ne seront pas non plus l'objet d'images d'un film catastrophe qui, certes, reconstitue dans un présent cinématographique la durée vécue du drame, sinon que la caméra, tel l'Œil de Dieu (2), va et vient de l'intérieur à l'extérieur de l'avion, du ciel au sol, désinvolte, spectaculaire et racoleuse, au service d'un spectacle d'empathie lacrymale et divertissante ou de propagande.
Non, ces voix venues de l'intérieur des carlingues d'avions, grâce aux

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portables et à la possibilité qui leur a été donnée de parler, participent précisément d'un dispositif, d'une intelligence et d'une pensée narrative. Ces voix sont spécifiquement singulières et seulement humaines, bribes de sujets et de consciences, elles parlent en nous des bribes de récits d'où l'on ne revient pas, puisque lorsqu'elles se taisent, c'est pour toujours. Il n'y a pas de relativité possible de l'énoncé ni de la syntaxe ni du vocabulaire ni ici du timbre de la voix. Aucune distance de l'intérieur de ces fragments narratifs, sinon celle éventuelle des passagers eux-mêmes. C'est l'intensité du mouvement de la danse, avec sa vitesse, sa durée, ses points d'équilibre, jusqu'à l'instant où la trajectoire et le corps du danseur seront brisés. Demeurer à l'intérieur de cette intensité-là, emporté par elle, c'est alors que ces voix singulières sont celles de chacun d'entre nous, violemment confrontés à l'absolu d'une mort absurde, sue et imminente. C'est ici que s'affirme avec une extrême clarté l'enjeu éthique du roman : étant donné un champ de forces, un possible et un réel technique, demeurer coûte que coûte dans l'énoncé de ces voix. Alors le roman est un mode d'élucidation du réel, mais d'un réel inaliénable par le politique, l'historique ou le spectaculaire.

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Non, nous ne sommes pas tous américains, et, plus radicalement que nulle part dans la forme romanesque où ces voix sont absolument humaines, trop humaines.
Le roman comme boîte noire, oui, clos sur sa propre durée, mais sans commencement ni fin. Où le vivant parle et met en récit le monde dont il participe, de l'intérieur de son propre continuum qui est encore une fois la cohérence d'un temps et non d'un sujet, constituant pour finir ce qui reste d'universel, malgré l'acharnement à l'œuvre, d'où qu'il vienne, pour détruire ou instrumentaliser ces voix.

 


Le roman comme boîte noire / Luc Lang


Dernière publication : Les Indiens, roman, éditions Stock, 2001.

 

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Notes :

(1)- Aux dernières informations dont on dispose, le recours aux portables s'effectue dans des conditions très différentes selon les passagers et les avions détournés. Dans certains cas, ce sont les passagers eux-mêmes qui ont pris la liberté, en secret, de joindre leurs proches au sol…

(2)- Cette question a été largement débattue dans l'histoire littéraire. On se souvient du « monsieur Mauriac se prend pour le bon Dieu » de Sartre, justement à cause de cette écriture sur le mode classique du « il » propre au roman du XIXème siècle, dont use Mauriac sans rigueur de point de vue, puisque sa voix narrative circule partout, librement, dans les pensées de tous ses personnages, comme une voix omnisciente et toute puissante donc, qui va se constituer nécessairement pour finir en voix du jugement. On mesure la rupture fondamentale qu'opère Proust en passant à une narration sur le mode du « je ».