Ce qui s'appelle crier
de Joris Lacoste
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 36 pages
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sur France Culture mardi 4 juillet 2000


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  inédit

A
ceux qui reculent ceux qui n'y croient pas qui tombent de la voiture en marche ceux qui passent qui courent en tous sens & ne savent qui parlent sans cesse & ne savent plus par où se tirer qui cherchent & parlent à n'importe qui ceux qui disent qu'il ne faut pas s'inquiéter pas bouger qu'il faut rester calme qui disent qu'il faut rester tranquille & ceux qui veulent partir qui se voient déjà couchés au milieu des champs de tournesols dans la chaleur & les mouches mortes qui se voient déjà ne se voient pas & cherchent l'argent les bijoux dans les tiroirs & marchent & mal & même aurait-on su même aurait-on voulu
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B
même aurait-on voulu y croire absolument de partir de passer les barrages aurait-on pu sortir & prendre la voiture l'autre voisine trouver de l'essence & la grand-mère & foutre le camp le plus vite possible aurait-on voulu même aurait-on pu partir que ça n'aurait pas marché pas suffi les routes fallait-il même & aurait-on su d'avance aurait-on pu mais presque dès avant que ça commence presque on savait déjà que quelque chose que quelqu'un mais fallait-il vraiment qu'ils fussent les plus grands malheurs du siècle fallait-il qu'ils fussent pour nous

 

 


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C

fallait-il qu'ils fussent pour nous les mots de colère & d'impuissance pour nous les mensonges ce monde incroyable de prières de jambes trop maigres pour marcher ce monde où chacun tremble où chacun trébuche pour son frère & finalement se couche sur le bord de la route où l'on ne regarde plus personne en face où les plus valides succombent où l'on soudainement se souvient sur la route que rien que l'on n'a rien mangé depuis deux jours pas la moindre & presque pas dormi ou alors debout par séries de cinq secondes à cause de la peur & des détonations lointaines les hommes en train de boire sur le côté les véhicules qui se suivent un homme couché ou était-ce une vieille

 


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A

ou était-ce une vieille aux cheveux noirs portée comme civière portée dans une couverture fluo était-ce par le vieux fils & la femme du fils toujours tous les deux marchant trébuchant sur la pierre du Chemin des Diables marchant tous les deux avec dans chaque main un coin de couverture jaune & portant le corps comme poids mort sous le soleil comme cadavre allant à la terre profonde la bouche écumeuse entrouverte les yeux blancs béants sur un ciel immense & vide inlassablement disant à soi-même parlant à soi-même comme cadavre conscient allant à la terre noire le fils en tête le mari toujours tombant trébuchant le visage sérieux d'un enfant derrière ses lunettes les yeux clos derrière demandant quoi




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C

derrière demandant quoi prendre emporter quoi se posant maintenant la question presque à voix haute presque calme ne trouvant pas trouvant peut-être une torche électrique un ours en peluche de vieux bijoux en or ouargent dans un tiroir prenant finalement les bijoux la bible de baptême la brosse à dents rouge prenant le bébé endormi le landau devant la porte de la chambre & puis là devant la porte marchant là déjà finalement sous le soleil portant le bébé poussant le landau deux trois sacs au-dedans de nourriture & de rechanges & c'est trop tard à présent pour toujours marchant droit devant sur les routes noires à présent marchant finalement sous le soleil avec la bible la brosse à dents

 


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B

avec la bible la brosse à dent les mouchoirs en papier la bouteille d'eau dans un sac sur le plancher parmi les éclats de verre les vitres tombées en morceaux meubles & murs qui tremblent d'un coup la porte qui s'ouvre brusquement toute seule & s'ouvre sur la cour & le dehors ensoleillé on entend le battement vif énervant des toiles plastiques à la fenêtre les voisins devant la porte on fait entrer les uns les autres mêmes voix mêmes visages roses de poussière visages comme fardés comme poudrés de poussière de brique rose on parle on chante y croyez-vous dans des moments pareils on oublie le pain qui brûle sur le poêle on parle fort on chante y croyez vous oui mêmes voix mêmes visages connus

 


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A

mêmes visages connus croisés sur la Colline aux Bois qui Tombent aux croisement des chemins qui montent & mènent & montent à la colline mêmes visages fermés chacun de loin cherchant quelqu'autre sur le chemin surexposé sans ombre & s'arrêtant peut-être ne s'arrêtant pas de fatigue sous les arbres limpides des bosquets en contrebas apercevant de près de loin des silhouettes fugaces de loin sous les arbres centenaires s'attardant de plus en plus souvent dix secondes accroupi sans lâcher surtout la couverture& dix secondes & cinq & puis repartant l'un & l'autre au même pas rejoignant au même pas de petits groupes qui vont toujours qui s'éloignent s'effacent encore n'étant qu'ombres sans cesse on marche n'étant qu'ombres lointaines formes



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C

n'étant qu'ombres lointaines formes figures qui avancent & meurent n'étant plus que figures seules qui poussent le landau lentement qui poussent portent l'enfant dans la chemise à même la peau le bras gauche soutenant le tout petit corps l'autre le droit poussant le landau avec les sacs sur la route vaporeuse au milieu des champs de tournesols ne l'enfant ne tétant pas dormant ne dormant ne pleurant plus restant là les yeux ouverts l'air grave comme comprenant ayant compris le petit qu'il ne sert à rien maintenant plus à rien de gémir ou d'attendre ou de crier grâce comme comprenant ayant compris peut-être que personne que rien ne viendrait maintenant ici personne qu'aucun miracle ne se produirait jamais sous le soleil immobile aucun salut aucun miracle

 

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B

aucun salut aucun miracle maintenant que terrés dans une cage sombre d'escalier dans une cave à trente ou quarante on attend quoi maintenant que serrés dans une cave en béton l'un contre l'autre la mère ou la tante aux yeux baissés tenant fort le petit frère entre ses jambes & tenant la sœur l'aînée le visage entre ses jambes suivant des yeux peut-être suivant une colonne de fourmis sur le ciment écoutant n'écoutant pas la sirène restant là sans bouger le temps très long que met quelque part une chasse d'eau à se remplir quelque part dans une cave à quarante ou cinquante sans bouger sans parler sans bruit sinon celui des corps vivants là tassés là tous l'un contre l'autre

 


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C

tassés là tous l'un contre l'autre assis des heures dans la cour d'une école ou
sur l'herbe jaune d'un terrain de foot à se demander quoi à s'inquiéter parmi les grands-pères ahuris les mères bouche ouverte on a beau dire & les enfants respirant ne respirant pas dans la foule bruyante plus nombreuse à chaque instant perdant courage dans la foule on a beau dire & plaisanter personne au fond ne sait personne dans la foule ne sait rien ne veut savoir les femmes accouchant spontanément l'une après l'autre accouchant de fatigue ou de peur à même le sol sans eau pour laver les nouveau-nés ruisselants sans eau pour les laver les enfants ni soi-même ainsi rendus pour finir aux instincts

 


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A

rendus pour finir aux instincts primitifs l'un priant dans la poussière noire à genoux s'épuisant à gueuler à tue-tête à crier des prénoms de femmes ou assis dans une brouette poussée par personne ou sinon s'épuisant dans la poussière sans souffle sans force maintenant sans voix sans bruit que le ronflement doux des respirations finissantes maintenant marchant sur les chemins de la colline ensoleillée dans les pas des autres plus rapides marchant puisqu'il faut marcher courant puisqu'il faut courir voyant ne voyant pas sur le chemin les corps autour là-bas loin se pliant les objets perdus abandonnés les béquilles jaunes un casque de chantier des lunettes intactes un vieux diplôme allez savoir comment

 


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B

allez savoir comment vivre voyant ne voyant pas par terre un corps & marchant presque dessus les bras chargés de draps & matelas en mousse entrant dans l'hôpital entrant dans les chambres aux volets fermés distribuant tout au hasard balthasar les draps les pansements là dans l'obscurité compacte d'une chambre lourde & compacte & d'autres aussi dans la ville vont cherchant les habits les médicaments pénètrent dans les maisons pour la plupart ouvertes pour la plupart abandonnées marchent avec prudence d'une pièce vide à l'autre avec prudence cherchent désespérément l'alcool les habits trouvent désespérément les rats les pommes de terre & sortent sur l'avenue déserte & sans air sans regarder se pressent maudissant les hommes les fumées l'



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C

les hommes les fumées l'odeur des urines & maudissant cette odeur d'essence & de vomi de mille & mille personnes à genoux sur l'herbe jaune sous le soleil sans relâche assis ou même couchés à plat ventre ou debout sous le soleil regardant ne regardant pas la fille aux yeux très bleus courant comme une poule à gauche à droite comme idiote courant la voyant folle à contre-jour criant ce qui s'appelle crier trottant à gauche à droite à droite jurant ce qui s'appelle tombant finalement la fille comme idiote au milieu des injures des quolibets des corps fatigués à plat ventre couchés l'un par-dessus l'autre à plat ventre finalement

 



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A

à plat ventre finalement par terre à travers les maïs ou les hauts tournesols avançant pour trouver l'ombre les arbres feuillus l'eau des ruisseaux cherchant à boire & aux plus faibles sous le soleil aux laissés sur le bord de la route donnant disant toujours un mot de courage donnant à boire & soudain n'osant plus boire soi-même soi-même pensant l'eau est pensant l'eau est mauvaise disant l'eau est empoisonnée les hommes ayant bu prenant des visages de fous faisant ayant bu des mines bizarres se jetant soudain sur le frère & le frère gueulant à son tour pareillement des injures ayant bu cette eau mauvaise font des têtes s'énervent & font après des têtes incroyables

 


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B

font après des têtes incroyables se prennent les murs en plein jour & soudain s'endorment d'un coup par terre d'épuisement s'endorment ou debout sans même avaler un peu de soupe n'est-ce pas pitié ne disent oui ni rien restent à même le carreau d'épuisement s'endorment & sont portés sur les lits ou les canapés il faut déplier des linges propres éteindre les lumières les téléphones portables suivant en cela les consignes s'asseoir ou descendre à la cave priant ne priant pas Dieu sait quoi chacun seul dans son coin chacun seul avec la peur la sienne les vieilles marmonnant à chaque bruit comme par réflexe ne sursautant plus à chaque ne tressaillant plus depuis longtemps

 


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A

plus depuis longtemps solitaire ne regardant pas sur les côtés ne pensant pas
plus loin devant que marcher que tenir mais faut-il qu'on tienne absolument faut-il envers & contre tout tenir avancer ici au milieu de la vie comme d'un fleuve & sachant que les jambes ne portent plus que les bras maintenant se fatiguent sachant & que la couverture glisse des mains rendues moites par la chaleur excessive & pesante chaleur de juillet faut-il absolument les jambes lourdes comme pierres faut-il & pourquoi tenir comme absurdes faut-il sous le soleil sans le moindre souffle de vent la plus petite brise faut-il à ras des pierres sur le chemin continuer envers & contre tout s'accrocher oui le faut-il absolument

 


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B

le faut-il absolument par dizaines & plus par centaines mortes ici de peur dans la cave & sous le porche dans la chambre des enfants ou enfermés dans le placard à balais cherchant abri dans la cave de l'immeuble serrés dans le noir sous l'unique soupirail écoutant au dehors le même vacarme ou bien dans les toilettes à double tour ou bien fuyant à pied par les chemins de la Colline aux Bois qui Tombent ou de fatigue enfin s'en remettant à la fatalité voulant ne voulant rien savoir ici assise à la table de la cuisine lisant ou épluchant des carottes assise sur un tabouret se disant disant qu'on verrait bien disant qu'il est trop tard

 



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C

disant qu'il est trop tard maintenant disant ne disant pas désirant maintenant d'un coup disparaître sous le soleil & qu'on en finisse comme poussière d'un coup disparaître & finir qu'on en finisse ou simplement partir ou finir ou sinon simplement ne plus voir les mêmes ne plus entendre autour les voix
ininterrompues les cris des uns & des autres affamés les mêmes questions mortes ne plus voir les mères les adolescents les adolescents travestis en filles les filles sanglotant sans cesse les garçons perdant patience patience perdant toute autre pudeur & se précipitant à l'encontre non ne plus voir ne plus entendre ne plus





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A

plus entendre ne plus penser mais courir claudiquant parmi les corps soudains méconnaissables têtes & jambes & tous membres mêlés trous dans la terre profonde ce bruit énorme & prolongé dans le ventre les oreilles & qui rend la vue trouble & s'enfuir enfonçant aveuglément ne trouvant pas d'abri dévalant le talus courant ne courant pas vers la station-service perdant le mari l'oncle perdant au passage le fils le plus jeune ainsi frappe aveuglément la fortune les blessés au milieu de la route laissés seuls sous le soleil impassible étalés dans une couverture là les blessés ne bougeant pas le nez dans la poussière attendant ne bougeant pas d'un pouce perdant

 


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C

ne bougeant pas d'un pouce perdant toute forme les uns partis après les autres montés dans les bus AOX & perdant toute forme d'espoir à peine encore traînant sur l'herbe jaune la poussière du stade retardant toujours le moment cherchant un moyen l'épaule douloureuse à cause & la main presque presque paralysée à cause du coup la peau rouge par le soleil & la bouche sèche sans salive l'enfant dans les bras cherchant un ne suivant pas ceux qui partent qui veulent ceux qui montent s'entassent dans le bus AOX de l'autre côté de la route s'affolent se ruent dans les bus AOX qui ceux qui courent se jettent s'affolent dans les bus un élan vital comme de respirer




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B
vital comme de respirer le dehors la rue calme à présent de voir comme de voir le soleil sortant tous dans la rue en rangs sous diverses vives injures sortant un à un des caves sortant des toilettes à double tour & jetés dans la rue sous le soleil maintenant couchés sous le poids de ce soleil n'osant plus faire un geste le ciment te brûlant la joue quand de faiblesse on n'en peut plus les mains n'étant d'aucune utilité la journée n'en la journée n'en finissant pas les frères les voisins capturés l'un après l'autre attendant l'un après l'autre la fin probable cette voix maintenant trop forte parmi les murmures cette voix tranquille qui dit toi maintenant sans visage qui parle qui dit toi tranquillement toi toi




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C
toi tranquillement toi toi sans colère sans visage tranquillement alors qu'on se
demande s'il ne reste pas une autre solution maintenant qu'à monter avec eux dans le bus AOX & poussée par les autres montant les trois marches se demandant s'il ne reste pas sûrement une autre solution s'il n'est pas temps encore s'il est possible encore attendant un peu dans la chaleur dans l'air irrespirable & montant finalement de force poussée contre un homme maigre en train de se peigner au milieu des autres poussée dans le bus au milieu des autres parmi les odeurs d'huile rance de pétrole parmi les respirations sonores les visages perdus les odeurs





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A
les visages perdus les odeurs les corps parmi les corps autour se répandant se relevant de très loin voyant ce qu'on imagine voyant les corps partout se répandant la lumière irrégulièrement se répandant parmi les corps tout autour dans le jour intact & voyant ce qu'on imagine la grand-mère littéralement gueule ouverte la couverture méconnaissable par terre une jambe & cette odeur écœurante sucrée déjà se répandant de tous côtés glissant déjà entre les arbustes secs sous le soleil le soleil de juillet dans la lumière blanche du soleil sur le ciment de la station-service là doucement se redressant se relevant sans comprendre





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B
se relevant sans comprendre le poids sur l'épaule sans comprendre la douleur légère à chaque oreille la respiration faiblissante les cheveux comme gras sur la joue comme sales se réveillant sous un tas de matelas au milieu de paroles de rires clairs essayant de ne pas bouger pas respirer avec la douleur aux oreilles pensant soudain essayant de ne pas de ne plus bouger pensant aux boucles d'oreilles ne pouvant pas vérifier les mains n'étant d'aucune utilité pensant avec honte aux boucles sans comprendre encore les jambes les bras bleuis sans comprendre les jambes raides les corps & les visages les rires clairs





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A
& les visages les rires clairs les voix les visages un par un disant demandant les visages disant les voix demandant y a t-il ici quelqu'un disant redisant sans cesse au milieu y a-t-il quelqu'un sans cesse disant au milieu demandant au milieu de la grange voix faible puis forte puis faible redemandant quelqu'un y a-t-il ici parmi nous quelqu'un de vivant y a-t-il encore ici ici quelqu'un parmi nous quelqu'un ici demandant redemandant y a t-il parmi nous quelqu'un


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