B
même aurait-on voulu y croire absolument de partir de passer les
barrages aurait-on pu sortir & prendre la voiture l'autre voisine
trouver de l'essence & la grand-mère & foutre le camp
le plus vite possible aurait-on voulu même aurait-on pu partir
que ça n'aurait pas marché pas suffi les routes fallait-il
même & aurait-on su d'avance aurait-on pu mais presque dès
avant que ça commence presque on savait déjà que
quelque chose que quelqu'un mais fallait-il vraiment qu'ils fussent
les plus grands malheurs du siècle fallait-il qu'ils fussent
pour nous
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C
fallait-il qu'ils fussent pour nous les mots de colère &
d'impuissance pour nous les mensonges ce monde incroyable de prières
de jambes trop maigres pour marcher ce monde où chacun tremble
où chacun trébuche pour son frère & finalement
se couche sur le bord de la route où l'on ne regarde plus personne
en face où les plus valides succombent où l'on soudainement
se souvient sur la route que rien que l'on n'a rien mangé depuis
deux jours pas la moindre & presque pas dormi ou alors debout par
séries de cinq secondes à cause de la peur & des détonations
lointaines les hommes en train de boire sur le côté les
véhicules qui se suivent un homme couché ou était-ce
une vieille
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A
ou était-ce une vieille aux cheveux noirs portée comme
civière portée dans une couverture fluo était-ce
par le vieux fils & la femme du fils toujours tous les deux marchant
trébuchant sur la pierre du Chemin des Diables marchant tous
les deux avec dans chaque main un coin de couverture jaune & portant
le corps comme poids mort sous le soleil comme cadavre allant à
la terre profonde la bouche écumeuse entrouverte les yeux blancs
béants sur un ciel immense & vide inlassablement disant à
soi-même parlant à soi-même comme cadavre conscient
allant à la terre noire le fils en tête le mari toujours
tombant trébuchant le visage sérieux d'un enfant derrière
ses lunettes les yeux clos derrière demandant quoi
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C
derrière demandant quoi prendre emporter quoi se posant maintenant
la question presque à voix haute presque calme ne trouvant pas
trouvant peut-être une torche électrique un ours en peluche
de vieux bijoux en or ouargent dans un tiroir prenant finalement les
bijoux la bible de baptême la brosse à dents rouge prenant
le bébé endormi le landau devant la porte de la chambre
& puis là devant la porte marchant là déjà
finalement sous le soleil portant le bébé poussant le
landau deux trois sacs au-dedans de nourriture & de rechanges &
c'est trop tard à présent pour toujours marchant droit
devant sur les routes noires à présent marchant finalement
sous le soleil avec la bible la brosse à dents
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B
avec la bible la brosse à dent les mouchoirs en papier la bouteille
d'eau dans un sac sur le plancher parmi les éclats de verre les
vitres tombées en morceaux meubles & murs qui tremblent d'un
coup la porte qui s'ouvre brusquement toute seule & s'ouvre sur
la cour & le dehors ensoleillé on entend le battement vif
énervant des toiles plastiques à la fenêtre les
voisins devant la porte on fait entrer les uns les autres mêmes
voix mêmes visages roses de poussière visages comme fardés
comme poudrés de poussière de brique rose on parle on
chante y croyez-vous dans des moments pareils on oublie le pain qui
brûle sur le poêle on parle fort on chante y croyez vous
oui mêmes voix mêmes visages connus
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A
mêmes visages connus croisés sur la Colline aux Bois qui
Tombent aux croisement des chemins qui montent & mènent &
montent à la colline mêmes visages fermés chacun
de loin cherchant quelqu'autre sur le chemin surexposé sans ombre
& s'arrêtant peut-être ne s'arrêtant pas de fatigue
sous les arbres limpides des bosquets en contrebas apercevant de près
de loin des silhouettes fugaces de loin sous les arbres centenaires
s'attardant de plus en plus souvent dix secondes accroupi sans lâcher
surtout la couverture& dix secondes & cinq & puis repartant
l'un & l'autre au même pas rejoignant au même pas de
petits groupes qui vont toujours qui s'éloignent s'effacent encore
n'étant qu'ombres sans cesse on marche n'étant qu'ombres
lointaines formes
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C
n'étant qu'ombres lointaines formes figures qui avancent &
meurent n'étant plus que figures seules qui poussent le landau
lentement qui poussent portent l'enfant dans la chemise à même
la peau le bras gauche soutenant le tout petit corps l'autre le droit
poussant le landau avec les sacs sur la route vaporeuse au milieu des
champs de tournesols ne l'enfant ne tétant pas dormant ne dormant
ne pleurant plus restant là les yeux ouverts l'air grave comme
comprenant ayant compris le petit qu'il ne sert à rien maintenant
plus à rien de gémir ou d'attendre ou de crier grâce
comme comprenant ayant compris peut-être que personne que rien
ne viendrait maintenant ici personne qu'aucun miracle ne se produirait
jamais sous le soleil immobile aucun salut aucun miracle
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B
aucun salut aucun miracle maintenant que terrés dans une cage
sombre d'escalier dans une cave à trente ou quarante on attend
quoi maintenant que serrés dans une cave en béton l'un
contre l'autre la mère ou la tante aux yeux baissés tenant
fort le petit frère entre ses jambes & tenant la sur
l'aînée le visage entre ses jambes suivant des yeux peut-être
suivant une colonne de fourmis sur le ciment écoutant n'écoutant
pas la sirène restant là sans bouger le temps très
long que met quelque part une chasse d'eau à se remplir quelque
part dans une cave à quarante ou cinquante sans bouger sans parler
sans bruit sinon celui des corps vivants là tassés là
tous l'un contre l'autre
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C
tassés là tous l'un contre l'autre assis des heures dans
la cour d'une école ou
sur l'herbe jaune d'un terrain de foot à se demander quoi à
s'inquiéter parmi les grands-pères ahuris les mères
bouche ouverte on a beau dire & les enfants respirant ne respirant
pas dans la foule bruyante plus nombreuse à chaque instant perdant
courage dans la foule on a beau dire & plaisanter personne au fond
ne sait personne dans la foule ne sait rien ne veut savoir les femmes
accouchant spontanément l'une après l'autre accouchant
de fatigue ou de peur à même le sol sans eau pour laver
les nouveau-nés ruisselants sans eau pour les laver les enfants
ni soi-même ainsi rendus pour finir aux instincts
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A
rendus pour finir aux instincts primitifs l'un priant dans la poussière
noire à genoux s'épuisant à gueuler à tue-tête
à crier des prénoms de femmes ou assis dans une brouette
poussée par personne ou sinon s'épuisant dans la poussière
sans souffle sans force maintenant sans voix sans bruit que le ronflement
doux des respirations finissantes maintenant marchant sur les chemins
de la colline ensoleillée dans les pas des autres plus rapides
marchant puisqu'il faut marcher courant puisqu'il faut courir voyant
ne voyant pas sur le chemin les corps autour là-bas loin se pliant
les objets perdus abandonnés les béquilles jaunes un casque
de chantier des lunettes intactes un vieux diplôme allez savoir
comment
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B
allez savoir comment vivre voyant ne voyant pas par terre un corps &
marchant presque dessus les bras chargés de draps & matelas
en mousse entrant dans l'hôpital entrant dans les chambres aux
volets fermés distribuant tout au hasard balthasar les draps
les pansements là dans l'obscurité compacte d'une chambre
lourde & compacte & d'autres aussi dans la ville vont cherchant
les habits les médicaments pénètrent dans les maisons
pour la plupart ouvertes pour la plupart abandonnées marchent
avec prudence d'une pièce vide à l'autre avec prudence
cherchent désespérément l'alcool les habits trouvent
désespérément les rats les pommes de terre &
sortent sur l'avenue déserte & sans air sans regarder se
pressent maudissant les hommes les fumées l'
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C
les hommes les fumées l'odeur des urines & maudissant cette
odeur d'essence & de vomi de mille & mille personnes à
genoux sur l'herbe jaune sous le soleil sans relâche assis ou
même couchés à plat ventre ou debout sous le soleil
regardant ne regardant pas la fille aux yeux très bleus courant
comme une poule à gauche à droite comme idiote courant
la voyant folle à contre-jour criant ce qui s'appelle crier trottant
à gauche à droite à droite jurant ce qui s'appelle
tombant finalement la fille comme idiote au milieu des injures des quolibets
des corps fatigués à plat ventre couchés l'un par-dessus
l'autre à plat ventre finalement
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A
à plat ventre finalement par terre à travers les maïs
ou les hauts tournesols avançant pour trouver l'ombre les arbres
feuillus l'eau des ruisseaux cherchant à boire & aux plus
faibles sous le soleil aux laissés sur le bord de la route donnant
disant toujours un mot de courage donnant à boire & soudain
n'osant plus boire soi-même soi-même pensant l'eau est pensant
l'eau est mauvaise disant l'eau est empoisonnée les hommes ayant
bu prenant des visages de fous faisant ayant bu des mines bizarres se
jetant soudain sur le frère & le frère gueulant à
son tour pareillement des injures ayant bu cette eau mauvaise font des
têtes s'énervent & font après des têtes
incroyables
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B
font après des têtes incroyables se prennent les murs en
plein jour & soudain s'endorment d'un coup par terre d'épuisement
s'endorment ou debout sans même avaler un peu de soupe n'est-ce
pas pitié ne disent oui ni rien restent à même le
carreau d'épuisement s'endorment & sont portés sur
les lits ou les canapés il faut déplier des linges propres
éteindre les lumières les téléphones portables
suivant en cela les consignes s'asseoir ou descendre à la cave
priant ne priant pas Dieu sait quoi chacun seul dans son coin chacun
seul avec la peur la sienne les vieilles marmonnant à chaque
bruit comme par réflexe ne sursautant plus à chaque ne
tressaillant plus depuis longtemps
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A
plus depuis longtemps solitaire ne regardant pas sur les côtés
ne pensant pas
plus loin devant que marcher que tenir mais faut-il qu'on tienne absolument
faut-il envers & contre tout tenir avancer ici au milieu de la vie
comme d'un fleuve & sachant que les jambes ne portent plus que les
bras maintenant se fatiguent sachant & que la couverture glisse
des mains rendues moites par la chaleur excessive & pesante chaleur
de juillet faut-il absolument les jambes lourdes comme pierres faut-il
& pourquoi tenir comme absurdes faut-il sous le soleil sans le moindre
souffle de vent la plus petite brise faut-il à ras des pierres
sur le chemin continuer envers & contre tout s'accrocher oui le
faut-il absolument
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B
le faut-il absolument par dizaines & plus par centaines mortes ici
de peur dans la cave & sous le porche dans la chambre des enfants
ou enfermés dans le placard à balais cherchant abri dans
la cave de l'immeuble serrés dans le noir sous l'unique soupirail
écoutant au dehors le même vacarme ou bien dans les toilettes
à double tour ou bien fuyant à pied par les chemins de
la Colline aux Bois qui Tombent ou de fatigue enfin s'en remettant à
la fatalité voulant ne voulant rien savoir ici assise à
la table de la cuisine lisant ou épluchant des carottes assise
sur un tabouret se disant disant qu'on verrait bien disant qu'il est
trop tard
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C
disant qu'il est trop tard maintenant disant ne disant pas désirant
maintenant d'un coup disparaître sous le soleil & qu'on en
finisse comme poussière d'un coup disparaître & finir
qu'on en finisse ou simplement partir ou finir ou sinon simplement ne
plus voir les mêmes ne plus entendre autour les voix
ininterrompues les cris des uns & des autres affamés les
mêmes questions mortes ne plus voir les mères les adolescents
les adolescents travestis en filles les filles sanglotant sans cesse
les garçons perdant patience patience perdant toute autre pudeur
& se précipitant à l'encontre non ne plus voir ne
plus entendre ne plus
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A
plus entendre ne plus penser mais courir claudiquant parmi les corps
soudains méconnaissables têtes & jambes & tous
membres mêlés trous dans la terre profonde ce bruit énorme
& prolongé dans le ventre les oreilles & qui rend la
vue trouble & s'enfuir enfonçant aveuglément ne trouvant
pas d'abri dévalant le talus courant ne courant pas vers la station-service
perdant le mari l'oncle perdant au passage le fils le plus jeune ainsi
frappe aveuglément la fortune les blessés au milieu de
la route laissés seuls sous le soleil impassible étalés
dans une couverture là les blessés ne bougeant pas le
nez dans la poussière attendant ne bougeant pas d'un pouce perdant
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C
ne bougeant pas d'un pouce perdant toute forme les uns partis après
les autres montés dans les bus AOX & perdant toute forme
d'espoir à peine encore traînant sur l'herbe jaune la poussière
du stade retardant toujours le moment cherchant un moyen l'épaule
douloureuse à cause & la main presque presque paralysée
à cause du coup la peau rouge par le soleil & la bouche sèche
sans salive l'enfant dans les bras cherchant un ne suivant pas ceux
qui partent qui veulent ceux qui montent s'entassent dans le bus AOX
de l'autre côté de la route s'affolent se ruent dans les
bus AOX qui ceux qui courent se jettent s'affolent dans les bus un élan
vital comme de respirer
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B
vital comme de respirer le dehors la rue calme à présent
de voir comme de voir le soleil sortant tous dans la rue en rangs sous
diverses vives injures sortant un à un des caves sortant des
toilettes à double tour & jetés dans la rue sous le
soleil maintenant couchés sous le poids de ce soleil n'osant
plus faire un geste le ciment te brûlant la joue quand de faiblesse
on n'en peut plus les mains n'étant d'aucune utilité la
journée n'en la journée n'en finissant pas les frères
les voisins capturés l'un après l'autre attendant l'un
après l'autre la fin probable cette voix maintenant trop forte
parmi les murmures cette voix tranquille qui dit toi maintenant sans
visage qui parle qui dit toi tranquillement toi toi
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toi tranquillement toi toi sans colère sans visage tranquillement
alors qu'on se
demande s'il ne reste pas une autre solution maintenant qu'à
monter avec eux dans le bus AOX & poussée par les autres
montant les trois marches se demandant s'il ne reste pas sûrement
une autre solution s'il n'est pas temps encore s'il est possible encore
attendant un peu dans la chaleur dans l'air irrespirable & montant
finalement de force poussée contre un homme maigre en train de
se peigner au milieu des autres poussée dans le bus au milieu
des autres parmi les odeurs d'huile rance de pétrole parmi les
respirations sonores les visages perdus les odeurs
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A
les visages perdus les odeurs les corps parmi les corps autour se répandant
se relevant de très loin voyant ce qu'on imagine voyant les corps
partout se répandant la lumière irrégulièrement
se répandant parmi les corps tout autour dans le jour intact
& voyant ce qu'on imagine la grand-mère littéralement
gueule ouverte la couverture méconnaissable par terre une jambe
& cette odeur écurante sucrée déjà
se répandant de tous côtés glissant déjà
entre les arbustes secs sous le soleil le soleil de juillet dans la
lumière blanche du soleil sur le ciment de la station-service
là doucement se redressant se relevant sans comprendre
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B
se relevant sans comprendre le poids sur l'épaule sans comprendre
la douleur légère à chaque oreille la respiration
faiblissante les cheveux comme gras sur la joue comme sales se réveillant
sous un tas de matelas au milieu de paroles de rires clairs essayant
de ne pas bouger pas respirer avec la douleur aux oreilles pensant soudain
essayant de ne pas de ne plus bouger pensant aux boucles d'oreilles
ne pouvant pas vérifier les mains n'étant d'aucune utilité
pensant avec honte aux boucles sans comprendre encore les jambes les
bras bleuis sans comprendre les jambes raides les corps & les visages
les rires clairs
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& les visages les rires clairs les voix les visages un par un disant
demandant les visages disant les voix demandant y a t-il ici quelqu'un
disant redisant sans cesse au milieu y a-t-il quelqu'un sans cesse disant
au milieu demandant au milieu de la grange voix faible puis forte puis
faible redemandant quelqu'un y a-t-il ici parmi nous quelqu'un de vivant
y a-t-il encore ici ici quelqu'un parmi nous quelqu'un ici demandant
redemandant y a t-il parmi nous quelqu'un
Ce qui s'appelle crier / Joris Lacoste
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