Bas-Koenigsburg (Sélestat) Sélestat est une jolie bourgade pomponnée,
asphyxiée de géraniums. La domine, au loin, la silhouette
médiévale du Haut-Koenigsburg, puissante citadelle que
sa fonction guerrière et son isolement ont comme préservé
du kitsch local. Encore que la fonction n'explique pas tout : la gendarmerie
de Strasbourg, dont chacune des fenêtres est améliorée
d'un imposant bac Riviera, tient plus du Jardiland que de la maréchaussée.
Le château d'eau de Sélestat est comme
l'image projetée, en contrebas, du château fort de Guillaume
II. Un Bas-Koenigsburg en somme. Le reflet d'un idéal guerrier,
hiératique, au cur d'un décor touristiquement assisté,
customisé en vue d'accroître son crédit d'authenticité.
Une tour du château perché, changeant de nature d'avoir
été en quelque sorte transplantée dans la plaine,
de son milieu naturel aride au folklorisme ostentatoire de la route
des vins alsaciens. Ce trafic à la Disney vaut au château
d'eau de Sélestat d'avoir accédé au statut de monument
décoratif.
Mais le fait surtout qu'il puisse être envisagé
comme une projection, miniature et rococo, au fond de la vallée,
du viril monument germanique, lui a permis d'acquérir cette valeur
d'héroïsme absente des autres citernes. Le château
d'eau de Sélestat est une construction allemande puisque réalisée
en 1906 en même temps que le réseau d'assainissement des
eaux usées. Or l'Alsace et la Lorraine furent annexées
par l'Empire allemand de 1870 à 1918. Et c'est l'autorité
militaire qui fit de l'assainissement la condition indispensable à
l'extension de la garnison. L'architecte Behr prit comme modèle
une construction réalisée en 1893 à Deventer (Pays-Bas).
Mais l'important c'est que durant toute la période d'occupation
allemande, l'aigle impérial coiffait l'édifice, à
50 mètres du sol. Un coq lui a succédé de 1918
à 1940. La chronique de ce château d'eau, essentiellement
militaire. Son rôle de porte-étendard l'introduisit à
l'univers du patriotique, du symbolique et du fétichisme nationaliste.
Ancienne " fortification " allemande au centre d'une place
qui porte aujourd'hui le nom du Général de Gaulle, produit
explicite de l'Histoire, le château d'eau de Sélestat fut
classé Monument historique en 1992.
Castellum
L'expression " Château d'eau " fait
son entrée dans la langue française en 1704. Elle désigne
alors les ouvrages de la famille du castellum hérité
des Romains. Ces derniers avaient atteint une parfaite maîtrise
de l'adduction d'eau grâce à leurs aqueducs. Le castellum
(château) était un réservoir, au niveau du sol ou
légèrement surélevé, alimenté par
un aqueduc, et dont la façade était ornée, du côté
de la ville, d'importantes décorations sculptées doublées
d'imposants effets d'eau, dont de véritables cascades. D'après
Pline, Agrippa, édile de l'empereur Auguste, fit construire 130
" châteaux " et réaliser, pour les orner, 300
statues et 400 colonnes de marbre. L'expression " château
d'eau " n'a bientôt plus désigné que les réservoirs
surélevés sur tour et n'est employée que pour ces
derniers, à l'exclusion des autres citernes, cuves au sol, réservoirs
semi-enterrés ou enterrés.
Choses (Les mots et les)
Les châteaux d'eau se divisent en : a) citernes
; b) noircis ; c) seuls sur une colline ; d) détruits pendant
une guerre, oubliés ; e) plus hauts qu'un arbre ; f) inclus dans
la présente classification ; g) dont la laideur approche le sublime
; h) et cætera ; i) en train de masquer un soleil couchant ; j)
qui n'ont jamais été en bois ; k) représentés
en peinture ; l) qui de loin semblent des clochers.
Cuve (Le nom)
Le terme " château d'eau " sonne
faux et gagne son charme à cette fausseté. Il est, lui
nom de cuve , comme le dernier ou le premier d'un lexique
honteux pour romans symbolistes jamais écrits. Où la gare
aurait pour nom " cathédrale du rail " ; l'usine, "
palais des chaînes " ; le casino, " castel des martingales
" ; le cimetière, " volière des âmes "
; la caserne, " chapelle des poudres et faisceaux ".
Défense de la dissimulation
" À l'extrémité de la
promenade d'une grande ville et sur un point élevé de
la déclivité d'un coteau, on projette l'établissement
d'un vaste château d'eau qui offrirait à la vue la perspective
d'une décoration monumentale et masquerait les réservoirs
qu'alimenterait un aqueduc.
Cet aqueduc apporterait les eaux de trois sources
différentes prises au loin dans la montagne et à des hauteurs
qui varieraient entre elles de 5 mètres en 5 mètres :
la première étant située à 40 mètres
au-dessus du sol de la plate-forme inférieure du château
d'eau, la dernière à 30 mètres. Chacune de ces
eaux serait reçue dans un réservoir particulier, et les
trois réservoirs auraient pour principale fonction d'assurer
les besoins de la ville. Toutefois ils donneraient lieu à de
grands effets d'eaux jaillissantes, qui seraient une des parties essentielles
de la décoration du château d'eau. Les réservoirs
seraient établis dans des conditions assez diverses dues aux
accidents de terrain du château, parfois sortant de terre, parfois
s'y enfonçant, mais en tout cas recouverts de plantations d'arbres
dont les cimes viendraient couronner la silhouette du château
d'eau et ajouter aux grandes lignes de son architecture le pittoresque
d'une puissante végétation.
Quant au château d'eau proprement dit, ligne
de démarcation entre les réservoirs et l'aqueduc dont
il est la tête, comme il est le terme de la promenade, et sorte
de grand rideau dissimulant l'aridité des murs des réservoirs,
il serait richement décoré d'ordres d'architecture, de
statues, de grands motifs de sculpture, de terrasses, de rampes, de
balustrades, d'un soubassement formé de grottes et décoré
surtout par des effets d'eau auxquels fournirait l'abondante masse renfermée
dans les réservoirs
"
Ce texte est le sujet qui fut proposé pour
le Grand Prix d'architecture en 1873. Le 17 mars 1873, l'Académie
des beaux-arts s'était réunie afin de délibérer
sur le choix du programme. Jean-Baptiste Lesueur, président de
séance, et Charles-Auguste Questel y proposèrent des sujets
fort convenus : un musée, une cathédrale. Hector Lefuel
eut quant à lui l'audace de suggérer une étude
pour un château d'eau. Or c'est cette proposition qui, contre
toute attente, emporta l'adhésion de l'assemblée. Si un
tel sujet était une première à l'Académie
des beaux-arts, il était symptomatique d'un problème d'urbanisme
alors d'actualité qui consistait à approvisionner en eau
les grandes villes soumises à une expansion démographique
accélérée. D'autre part, le jury ne pouvait manquer
d'avoir à l'esprit l'admirable réalisation de Henri-Jacques
Espérandieu à Marseille en 1868, construction destinée
à distribuer dans la ville les eaux de la Durance.
Mais le plus intéressant dans ce sujet de
concours novateur, c'est que s'il se donne comme un projet de conception
de château d'eau, il n'est en fait, sinon le contraire, du moins
qu'un programme visant à le faire disparaître, à
le masquer, à ne pas le faire exister comme architecture. Ce
paradoxe est d'ailleurs relevé à l'époque. Ernest
Dubosc, dans la Gazette des architectes et du bâtiment,
écrit : " Peut-on appeler concours d'architecture le sujet
donné cette année à l'École des beaux-arts
de Paris pour le Grand Prix ? " Il s'en prenait alors précisément
à la rédaction du sujet. Comment interpréter ce
projet de faire d'un château d'eau une sorte de rideau, et en
quoi cela relevait-il de l'architecture ? C'était là un
sujet qui eut mieux fait l'affaire d'un décorateur ou d'un "
dessinateur de papiers peints. "
C'est ainsi que le problème esthétique
de l'aménagement des châteaux d'eau est longtemps demeuré
celui de la disparition de sa forme. Lorsqu'en mars 1939 le comité
" Hygiène et eau " présidé par Auguste
Perret organise un concours sur l'intégration des châteaux
d'eau, celui-ci porte essentiellement sur les possibilités de
son camouflage, de sa disparition dans le paysage. C'est seulement à
la fin des années cinquante que l'on commence à les évoquer
en termes artistiques. Les architectes interviennent alors aux côtés
des ingénieurs. C'est à cette époque que fut créé
le corps des architectes-conseils au sein des Directions Départementales
de l'Équipement.
Énigme (des châteaux
d'eau)
" Il voyagea. Il connut la mélancolie
des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement
des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues,
l'énigme des châteaux d'eau. Il revint. " Ces phrases,
Gustave Flaubert ne les écrivit pas.
Esprit (Souffle de l')
" Voilà un prodigieux entassement, une
uvre d'Encelade. Pour soulever ces rocs à quatre, à
cinq cents pieds dans les airs, les géants, ce semble, ont sué
Mais non, ce n'est pas un confus amas de choses énormes, une
agrégation inorganique
Il y a eu là quelque chose
de plus fort que le bras des Titans
Quoi donc ? Le souffle de
l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel,
emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui encore qui
a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au
ciel. Il a pénétré d'une vie puissante et harmonieuse
toutes les parties de ce grand corps, il a suscité d'un grain
de sénevé la végétation du prodigieux arbre.
" Jules Michelet, ce jour-là, ne pensait pas aux châteaux
d'eau.
Étages (Eau courante à
tous les)
Un château d'eau apparaît dans la vaste
fresque kitscho-technologico-positiviste de Raoul Dufy, La Fée
Électricité de 1937. C'est l'époque, la seule,
et elle fut brève, jusqu'à l'immédiate après-guerre,
où le château faillit bénéficier d'une image
pseudo-héroïque. L'eau courante arrivant directement au
robinet fut un symbole fort de progrès, au même titre que
l'électricité. Mais le château d'eau exerce à
distance et le lien ne s'opère pas dans l'esprit des utilisateurs
entre la cause et l'effet. D'autre part, contrairement aux routes ou
aux voies de chemin de fer, le réseau que dessinent les châteaux
d'eau est diffus. La logique de leur emplacement n'est pas perceptible.
Autrement dit, le château d'eau revêt un caractère
trop abstrait pour incarner un quelconque héroïsme.
Infini (Loin de l')
La typologie morphologique des châteaux d'eau
est pauvre. Les éléments entrant en combinaison sont au
nombre de deux : la cuve, la tour sur quoi on pose la première.
La famille des cuves compte trois types possibles : le champignon, le
fût, le cône. Les tours sont de cinq espèces : les
poteaux, les poteaux habillés (des cloisons sont ajoutées
entre les poteaux), la tour cylindrique, le tronc de cône, l'hyperboloïde
de révolution. Tous les mariages ont pu être réalisés,
même si, généralement, la cuve-champignon est montée
soit sur poteaux (habillés ou non), soit sur une tour tronc de
cône. La cuve-fût, comme la cuve-cône, montre une
prédilection pour la même tour cylindrique. Nous sommes
loin de linfini.
Inventaire (L'impossible)
La plupart des châteaux d'eau sont des objets
d'une indiscutable visibilité. Seuls les plus anciens d'entre
eux, situés le long des lignes de chemin de fer, sont de moindre
hauteur et ont une cuve plus petite. Mais cela n'en fait pas pour autant
des objets invisibles. Or le paradoxe veut que selon les résultats
du dernier " Inventaire quinquennal de l'équipement des
collectivités rurales en alimentation en eau potable ",
effectué en 1995, on ne sache pas exactement combien de châteaux
d'eau se dressent sur le territoire français. En effet, sur un
ensemble de 95 départements (Paris et petite couronne exceptée,
D.O.M.-T.O.M. inclus) seules les réponses à l'enquête
émanant de 76 départements se sont avérées
exploitables de manière correcte. " Sur 76 départements,
le nombre de châteaux d'eau serait ainsi très voisin
de 12 700. Une extrapolation prudente sur la totalité
du territoire métropolitain situerait à 16 000 le nombre
total de châteaux d'eau. " Mystère de l'évidence
et discrétion ostentatoire de la Lettre volée.
On connaît plus précisément la population des baleines
de par les océans du monde que celle des châteaux d'eau
en France.
Jewel (on the Skyline)
Water Tower est le titre d'une uvre
d'art publique réalisée par Rachel Whiteread à
New York en 1998. On estime qu'il existe environ 17 000 water tanks
sur les toits de la ville. L'artiste anglaise en a ajouté un,
sorte de bijou translucide et vide qui brille au-dessus de Soho. À
partir d'un authentique réservoir que lui avait cédé
l'American Pipe and Tank Company, et dont elle se servit comme d'un
moule, elle coula une réplique de la forme en résine synthétique.
L'énorme boîte lumineuse fut ensuite installée au
sommet de l'immeuble au 60 Grand Street. Elle y fait figure d'apparition,
au sens fantomatique du terme, sa transparence disparaissant dès
que le ciel se charge de nuages ou dès que le soleil cesse de
l'illuminer. Une manière d'hommage à la danseuse Trisha
Brown qui, sans autorisation, réalisa en 1972 Water Tower
Piece sur le toit d'un immeuble de Soho.
Langage (Abus de)
L'appellation " châteaux de sable "
a pour elle d'être cohérente. Les châteaux de sable
sont effectivement de sable. L'expression " château d'eau
" pèche sérieusement de ce point de vue logique.
Légende (Trois jeunes filles
d'une)
" Seuls, s'élevant du niveau de la plaine
et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux châteaux
d'eau de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant
se placer en face d'eux par une volte hardie, un château d'eau
retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient,
nous allions vite et pourtant les trois châteaux d'eau étaient
toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la
plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil. Puis le château
d'eau de Vieuxvicq s'écarta, prit ses distances, et les châteaux
d'eau de Martinville restèrent seuls, éclairés
par la lumière du couchant que même à cette distance,
sur les pentes de leurs cuves, je voyais jouer et sourire. Nous avions
été si longs à nous rapprocher d'eux, que je pensais
au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d'un coup,
la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs
pieds ; et ils s'étaient jetés si rudement au-devant d'elle,
qu'on n'eut que le temps d'arrêter pour ne pas se heurter au porche.
Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà
quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après
nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés
seuls à l'horizon à nous regarder fuir, ses châteaux
d'eau et celui de Vieuxvicq agitaient en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées.
Parfois l'un s'effaçait pour que les deux autres puissent nous
apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils
virèrent dans la lumière comme trois pivots d'or et disparurent
à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions
près de Combray, le soleil étant maintenant couché,
je les aperçus une dernière fois de très loin,
qui n'étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel
au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi
aux trois jeunes filles d'une légende, abandonnées dans
une solitude où tombait déjà l'obscurité
; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement
chercher leur chemin et, après quelques gauches trébuchements
de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser
l'un derrière l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose
qu'une seule forme noire, charmante et résignée, et s'effacer
dans la nuit. " Ces phrases, Marcel Proust ne les écrivit
pas.
Liquides (précieux)
Lorsque Louise Bourgeois quitte Paris pour s'installer
à New York à la fin des années trente, elle est
immédiatement fascinée par la forêt de châteaux
d'eau en bois suspendue au-dessus de la ville. Vivant alors avec son
mari et son enfant dans un appartement minuscule, elle avait pris l'habitude
de travailler sur le toit de leur immeuble. Elle réalisa une
sculpture, Brother and Sister, avec le bois de l'un de ces réservoirs.
Plus d'un demi-siècle plus tard, elle rendit hommage à
cette première passion à travers une installation intitulée
Precious Liquids, montrée à la Documenta 9, qui
consistait en l'un de ces énormes châteaux d'eau en bois
récupéré sur le toit de son atelier de Brooklyn
et qu'accompagnaient différents éléments et objets
liés à sa biographie.
Maladies
La durée de vie d'un château d'eau
est la même que celle d'un homme : de 70 à 90 ans. Mais
son entretien est plus simple. Le réservoir ne nécessite
qu'une ou deux importantes interventions dans toute son existence, telles
que le remplacement de certains équipements hydrauliques, la
réfection de son étanchéité.
Noms (qu'ils n'ont pas)
Aucun château d'eau ne s'appelle Alexandre,
quand bien des routes se nomment naturellement Napoléon ; des
gares Austerlitz, ou Waterloo ; des aéroports Normandie-Niémen
; des barrages Hannibal ; des ponts de la Libération, et presque
toutes les avenues Charles de Gaulle. Le château d'eau est interdit
d'Histoire. Ce n'est pas simplement que lui ferait défaut un
certain profil héroïque. Certains, allemands, en France
du Nord également, qui ont partie liée avec la métallurgie,
ont d'ailleurs tout de la forteresse, de ces églises guerrières
des marges tardives de la chrétienté : architecture mozarabe
des Asturies, influence carolingienne sur les églises norvégiennes,
masse enflée de poisson-lune, Saint-Donat, à Zadar, Dalmatie.
Puis, à Düsseldorf, à Krefeld, photographiés
par les Becher dans les années soixante, des châteaux d'eau
comme des portes majeures, des arcs de triomphe industriels après
liquidation, murés.
Sa fonction seule, mystérieuse, accapare
le château d'eau. Ce statut de prosaïsme absolu, il le partage
avec sa tribu des cuves, des citernes. L'eau n'est pas en cause. L'aqueduc
contredirait d'ailleurs cette hypothèse. Ou alors l'eau stagnante,
les dispositifs qui la tiennent en réserve, lui interdisent le
flux
Le château d'eau diffère du pont, de
la gare, de la route. La nécessité du pont n'est pas moins
fonctionnelle que celle du château d'eau. Cependant, les ponts
ont tous l'opportunité d'une ouverture sur l'Histoire. Au-delà
du passage qu'ils permettent, ils naissent avec une nature monumentale.
Ils commémorent naturellement. C'est que l'Histoire telle qu'elle
s'est écrite, l'hagiographie des grands soldats n'ont pas fait
l'économie de leur usage, stratégique comme allégorique.
Les bateaux de Xerxès à travers l'Hellespont, Arcole 1796,
Arnhem 1944. Tous les ponts sont susceptibles de s'appeler Alexandre
; quel que soit le fleuve que leurs arches fréquentent, ils sont
comme les couleurs de ces lignées de conquérants, qu'elles
aient été macédoniennes, bulgares, grecques, russes.
Les ponts de campagne en bois des légions romaines servent tout
aussi bien l'imagerie grandiose de l'Empire que ses colisées.
Franchir les fleuves relève de la conquête. En 300 avant
J.-C., Séleucos Ier Nikatôr, un des généraux
d'Alexandre le Grand, justement, fait construire les cités de
Séleucie et d'Apamée sur chacune des rives de l'Euphrate.
Un pont est construit là, voie capitale où s'articule
le dialogue entre Antioche, le monde méditerranéen et
la Mésopotamie, l'Asie profonde. À l'époque séleucide,
un pont de bateaux liés à de puissants câbles assurait
de manière quasiment permanente la traversée des caravanes
et des armées. À l'époque romaine, il semblerait
qu'il fut remplacé par un ouvrage d'art. Ce pont est tellement
important que progressivement le nom des deux villes disparaît
pour prendre l'unique nom de Zeugma, qui signifie " pont ",
" lien " en grec. Une ville et tout ce qu'elle suppose de
potentiel économique et militaire, son histoire, son négoce,
prend le nom de son pont. Depuis, tant de cités portent leur
pont dans leur nom.
Le château d'eau, quant à lui, n'est
qu'un bénitier hydraulique. Rien d'autre que lui ne revendique
son nom. Impossible d'opérer une quelconque greffe historique,
d'orner sa tour de quelque profil de condottiere, de quelque groupe
équestre, de zouaves, de blasons, d'oriflammes et de phrases
latines, de rendre hommage, à même le béton de sa
cuve, aux fils tombés au champ d'honneur. Ni la témérité
ni la hardiesse, rien de ce qui concerne les armes ne s'intéresse
à lui. À une exception peut-être, celle du château
d'eau de Sélestat.
il (des châteaux d'eau)
Dans deux tableaux de Edward Hopper, des personnages,
las, seuls, mélancoliques, de leur intérieur, regardent
la ville à travers une fenêtre. Cette fenêtre est
bien sûr un nouveau tableau. Et le sujet de ce second tableau
n'est pas vraiment la ville, c'est, dans les deux cas, un château
d'eau, l'un de ces water tanks qui vivent et prospèrent
comme une espèce à part entière, relevant d'un
règne particulier, sur les toits des villes américaines.
Ces peintures ont pour titre Office in a Small City (1953) et
Morning Sun (1952). La logique veut que lorsque la perspective
est inversée, lorsque les personnages sont vus à l'intérieur
de leur appartement et que le regard extérieur, urbain, est en
légère plongée, ce soit cette fois le château
d'eau qui les observe. C'est le cas de Night Windows (1928).
Plus généralement, peignant la ville, The City
(1927), El Palacio (1946), Edward Hopper choisit toujours le
point de vue du château d'eau.
Prodige du calcul des fondations
Le mépris dans lequel le château d'eau
est tenu s'avère d'autant plus injuste que sa conception technique
et sa réalisation font de lui un ouvrage d'art plus complexe
à construire que la plupart des routes, des gares ou des ponts.
Tout ingénieur des Ponts et Chaussées confirmera cette
surprenante réalité. Sa silhouette simple et bête,
souvent peu originale et répétitive, masque de délicates
contraintes d'ingénierie. Dès le début du siècle,
des prescriptions écrites de conception étaient édictées
par le ministère de l'Agriculture (circulaires du 1er octobre
1904, 10 juillet 1910 et 30 mai 1921). Il était ainsi conseillé
de couvrir la coupole de terre, de réaliser une cloison isothermique
extérieure contre le voile de la cuve, de badigeonner en blanc
l'extérieur de la cuve afin de prévenir les chocs thermiques
de la structure. Pour les grands volumes, la hauteur d'eau dans la cuve
ne pouvait pas dépasser 7 mètres au risque de voir apparaître
des fissures dues à la pression. Un soin tout particulier devait
être apporté au calcul des fondations et de la prise au
vent de l'ouvrage. Un château d'eau, c'est en effet une masse
énorme suspendue au sommet d'un mât creux, un véritable
casse-tête en termes de résistance des matériaux,
de répartition des masses et de sécurité des fondations.
Il existe bien un héroïsme du château d'eau ; il est
technique, et personne ne veut le connaître pour continuer à
le juger indigne.
Stockage (Essai de recensement
des ouvrages de)
Selon le dernier inventaire, en 1995, le nombre
de réservoirs en France s'élève à 26 975
pour une capacité totale de 8 025 167 m3.
La part des châteaux d'eau dans ce dispositif d'ouvrages de stockage
est variable selon les régions. Les caractéristiques topographiques
régionales commandent, pour l'essentiel, le choix entre une réserve
en eau surélevée et un réservoir semi-enterré
ou enterré. C'est à partir de cette principale considération
qu'il a été possible d'effectuer, dans chaque département,
une simulation de la proportion de châteaux d'eau par rapport
à l'ensemble des ouvrages de stockage. Cette proportion varie
entre 5% (départements de montagne) et 95% (départements
littoraux). C'est face à la mer que l'eau se stocke en hauteur.
Surélévation (contre
surpression)
Il a fallu attendre la seconde moitié du
XXe siècle pour que le territoire français soit intégralement
desservi en eau potable. Un réseau traditionnel nécessite
une source d'eau, une station de pompage, une usine de production d'eau
potable et un réseau de distribution, le plus souvent équipé
d'un réservoir. Le réseau de distribution est invisible.
La plupart des réservoirs également. Seul le château
d'eau se montre.
Un réseau fonctionne comme suit :
Des pompes placées sur le lieu de production
captage ou usine de traitement refoulent l'eau à
débit constant vers les réservoirs. Des mesures électroniques
de niveau dans la cuve de ces derniers pilotent le fonctionnement des
pompes.
Les réservoirs ont plusieurs fonctions. Ce
sont avant tout des réserves d'eau, d'une capacité de
stockage de 12 heures environ, utiles en cas d'accident, de pannes ou
de fuites. De plus, ces réserves régulent le pompage et
permettent aussi des économies d'énergie et de tuyauterie.
Les réservoirs sont d'autre part des régulateurs de pression
qui assurent une pression constante en tête du réseau qu'ils
alimentent : ils ont un rôle anti-bélier. Les châteaux
d'eau constituent un type parmi d'autres dans la classe des réservoirs.
La réserve d'eau, dans leur cas, est placée sur une tour,
c'est-à-dire en un point plus élevé que le robinet
des consommateurs. Il s'agit d'une mise en pression statique, mais il
existe d'autres techniques de mise en pression. Les techniques de surpression
sont aujourd'hui très utilisées pour alimenter les immeubles
de grande hauteur, ou pour desservir des petits groupes d'utilisateurs
qui ne peuvent pas disposer directement d'une pression suffisante. La
surpression permet, à l'aide d'une pompe, d'augmenter la pression
dans une portion du réseau. La puissance de la pompe est alors
calculée en fonction de la différence de pression et du
débit nécessaire au fonctionnement. Les besoins journaliers
en eau potable étant très variables, une seule pompe ne
permet pas, en général, de s'adapter aux différences
de débit. C'est pourquoi on associe en parallèle plusieurs
pompes qui entrent en action selon les besoins.
Théorème
Il est facile d'affirmer qu'il y a un château
d'eau dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, plus
délicat de démontrer en quoi Théorème
est l'histoire de ce château d'eau. Il est immense, de la famille
des water towers américaines. Sa silhouette, très
moderne, donnée dès les premiers plans, revient par deux
fois ensuite. Théorème, c'est la venue d'un étranger
dans une famille bourgeoise. Tous ses membres seront séduits,
irrémédiablement bouleversés par le beau visiteur.
Par l'acte sexuel, la grâce leur vient, grâce qui n'est
pas seulement ici le pendant chrétien de la révolution
marxiste, qui est plus que le refus du conditionnement de classe, mais
qui est l'expression à chaque fois mystique de la remontée
du " vrai ". Cette justice ou cette justesse des individus
vis-à-vis d'eux-mêmes tient de la reconnaissance de leur
source, de ce qui s'apparente en eux à la nappe phréatique.
Le visiteur les a " pompés " pour les diriger vers
leur haut. Le château d'eau, encore une fois très élevé,
nettement inscrit dans le domaine céleste, est la vraie machine
de cette élévation des âmes, quand le visiteur n'en
est que l'allégorie, l'image bénie, stylisée, transposée,
muette, quasiment, en effet.
La bonne, s'étant enfuie pour échapper
au mensonge honteux de sa condition, accomplit des miracles avant de
se faire enterrer vivante. Les larmes de son corps devront, dit-elle,
faire naître une source. La flaque lacrymale qui se forme aussitôt
au coin de son il gauche, en pleine terre, ferme le cercle, boucle
la circulation des eaux qu'annonçait le château d'eau.
Bas et haut qui sont les chiffres, simples et grossiers, nécessaires
et suffisants à l'opération des vases communicants. Des
larmes en terre pour des âmes au ciel.
L'auteur a notamment écrit : Armand Silvestre,
poète modique (Le Promeneur / Gallimard), Artistes sans
uvres. I would prefer not to (Hazan), Infamie (Hazan),
Jésus Hermès Congrès (Verticales)
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