Prolégomènes à tout château d'eau
de Jean-Yves Jouannais
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 52 pages

voir le livre
commandez le livre

  inédit



ulle autre ambition, ici, que de démontrer l'existence des châteaux d'eau. Peu de gens y croient.
Depuis notre enfance, au fil des nationales de nos vacances, comme cent et cent balises sur les trajets qui menaient aux plages comme aux montagnes, nous avons tous vu et regardé, nommé les châteaux d'eau. Il n'existe pas de silhouettes plus familières auxquelles nous nous soyons accoutumés avec autant d'aisance. Tous nos paysages étaient avec châteaux d'eau. Le paysage c'est le château d'eau. Pourtant, faites l'expérience, demandez autour de vous, nul ne saura précisément à quoi sert un château d'eau, ni comment il fonctionne. Certains soutiendront que leur cuve est dépourvue de toit pour recueillir l'eau de pluie. Qu'un objet si commun puisse sembler si opaque me causait une gêne inqualifiable.
Le mystère gagna en épaisseur lorsque, passant à la part livresque de mon enquête, je ne connus que déboires auprès des libraires et bouquinistes. Il n'existe guère d'imprimés consacrés à ces bâtiments imposants. Pas une plaquette, pas un tract. La plus étriquée des problématiques, l'animal le plus anodin vivotant au fond à droite des mers chaudes, le souvenir d'enfance du dernier des gendarmes appelle le livre, convainc l'éditeur, trouve son lecteur. Le château d'eau, non. J'en fus jusqu'à concevoir l'inquiétante intuition que, plongé dans une sorte de folie, j'avais fantasmé un objet qui n'était pas réel. Cette frayeur me vint lorsqu'à Milan, furetant chez un bouquiniste, je tentais de me faire comprendre. Ne connaissant pas le terme adéquat en italien, je griffonnais d'improbables croquis sur des tickets de bus. Personne ne semblait saisir de quoi il s'agissait. Il n'y aurait pas de mot, en italien, pour château d'eau. Au mieux, cisterna. Mais le château d'eau n'est pas une citerne. Ce gros objet n'existait pas.
2/3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Bas-Koenigsburg (Sélestat)


Sélestat est une jolie bourgade pomponnée, asphyxiée de géraniums. La domine, au loin, la silhouette médiévale du Haut-Koenigsburg, puissante citadelle que sa fonction guerrière et son isolement ont comme préservé du kitsch local. Encore que la fonction n'explique pas tout : la gendarmerie de Strasbourg, dont chacune des fenêtres est améliorée d'un imposant bac Riviera, tient plus du Jardiland que de la maréchaussée.
Le château d'eau de Sélestat est comme l'image projetée, en contrebas, du château fort de Guillaume II. Un Bas-Koenigsburg en somme. Le reflet d'un idéal guerrier, hiératique, au cœur d'un décor touristiquement assisté, customisé en vue d'accroître son crédit d'authenticité. Une tour du château perché, changeant de nature d'avoir été en quelque sorte transplantée dans la plaine, de son milieu naturel aride au folklorisme ostentatoire de la route des vins alsaciens. Ce trafic à la Disney vaut au château d'eau de Sélestat d'avoir accédé au statut de monument décoratif.
Mais le fait surtout qu'il puisse être envisagé comme une projection, miniature et rococo, au fond de la vallée, du viril monument germanique, lui a permis d'acquérir cette valeur d'héroïsme absente des autres citernes. Le château d'eau de Sélestat est une construction allemande puisque réalisée en 1906 en même temps que le réseau d'assainissement des eaux usées. Or l'Alsace et la Lorraine furent annexées par l'Empire allemand de 1870 à 1918. Et c'est l'autorité militaire qui fit de l'assainissement la condition indispensable à l'extension de la garnison. L'architecte Behr prit comme modèle une construction réalisée en 1893 à Deventer (Pays-Bas). Mais l'important c'est que durant toute la période d'occupation allemande, l'aigle impérial coiffait l'édifice, à 50 mètres du sol. Un coq lui a succédé de 1918 à 1940. La chronique de ce château d'eau, essentiellement militaire. Son rôle de porte-étendard l'introduisit à l'univers du patriotique, du symbolique et du fétichisme nationaliste. Ancienne " fortification " allemande au centre d'une place qui porte aujourd'hui le nom du Général de Gaulle, produit explicite de l'Histoire, le château d'eau de Sélestat fut classé Monument historique en 1992.



Castellum

L'expression " Château d'eau " fait son entrée dans la langue française en 1704. Elle désigne alors les ouvrages de la famille du castellum hérité des Romains. Ces derniers avaient atteint une parfaite maîtrise de l'adduction d'eau grâce à leurs aqueducs. Le castellum (château) était un réservoir, au niveau du sol ou légèrement surélevé, alimenté par un aqueduc, et dont la façade était ornée, du côté de la ville, d'importantes décorations sculptées doublées d'imposants effets d'eau, dont de véritables cascades. D'après Pline, Agrippa, édile de l'empereur Auguste, fit construire 130 " châteaux " et réaliser, pour les orner, 300 statues et 400 colonnes de marbre. L'expression " château d'eau " n'a bientôt plus désigné que les réservoirs surélevés sur tour et n'est employée que pour ces derniers, à l'exclusion des autres citernes, cuves au sol, réservoirs semi-enterrés ou enterrés.



Choses (Les mots et les)

Les châteaux d'eau se divisent en : a) citernes ; b) noircis ; c) seuls sur une colline ; d) détruits pendant une guerre, oubliés ; e) plus hauts qu'un arbre ; f) inclus dans la présente classification ; g) dont la laideur approche le sublime ; h) et cætera ; i) en train de masquer un soleil couchant ; j) qui n'ont jamais été en bois ; k) représentés en peinture ; l) qui de loin semblent des clochers.



Cuve (Le nom)

Le terme " château d'eau " sonne faux et gagne son charme à cette fausseté. Il est, lui – nom de cuve – , comme le dernier ou le premier d'un lexique honteux pour romans symbolistes jamais écrits. Où la gare aurait pour nom " cathédrale du rail " ; l'usine, " palais des chaînes " ; le casino, " castel des martingales " ; le cimetière, " volière des âmes " ; la caserne, " chapelle des poudres et faisceaux ".



Défense de la dissimulation

" À l'extrémité de la promenade d'une grande ville et sur un point élevé de la déclivité d'un coteau, on projette l'établissement d'un vaste château d'eau qui offrirait à la vue la perspective d'une décoration monumentale et masquerait les réservoirs qu'alimenterait un aqueduc.
Cet aqueduc apporterait les eaux de trois sources différentes prises au loin dans la montagne et à des hauteurs qui varieraient entre elles de 5 mètres en 5 mètres : la première étant située à 40 mètres au-dessus du sol de la plate-forme inférieure du château d'eau, la dernière à 30 mètres. Chacune de ces eaux serait reçue dans un réservoir particulier, et les trois réservoirs auraient pour principale fonction d'assurer les besoins de la ville. Toutefois ils donneraient lieu à de grands effets d'eaux jaillissantes, qui seraient une des parties essentielles de la décoration du château d'eau. Les réservoirs seraient établis dans des conditions assez diverses dues aux accidents de terrain du château, parfois sortant de terre, parfois s'y enfonçant, mais en tout cas recouverts de plantations d'arbres dont les cimes viendraient couronner la silhouette du château d'eau et ajouter aux grandes lignes de son architecture le pittoresque d'une puissante végétation.
Quant au château d'eau proprement dit, ligne de démarcation entre les réservoirs et l'aqueduc dont il est la tête, comme il est le terme de la promenade, et sorte de grand rideau dissimulant l'aridité des murs des réservoirs, il serait richement décoré d'ordres d'architecture, de statues, de grands motifs de sculpture, de terrasses, de rampes, de balustrades, d'un soubassement formé de grottes et décoré surtout par des effets d'eau auxquels fournirait l'abondante masse renfermée dans les réservoirs… "
Ce texte est le sujet qui fut proposé pour le Grand Prix d'architecture en 1873. Le 17 mars 1873, l'Académie des beaux-arts s'était réunie afin de délibérer sur le choix du programme. Jean-Baptiste Lesueur, président de séance, et Charles-Auguste Questel y proposèrent des sujets fort convenus : un musée, une cathédrale. Hector Lefuel eut quant à lui l'audace de suggérer une étude pour un château d'eau. Or c'est cette proposition qui, contre toute attente, emporta l'adhésion de l'assemblée. Si un tel sujet était une première à l'Académie des beaux-arts, il était symptomatique d'un problème d'urbanisme alors d'actualité qui consistait à approvisionner en eau les grandes villes soumises à une expansion démographique accélérée. D'autre part, le jury ne pouvait manquer d'avoir à l'esprit l'admirable réalisation de Henri-Jacques Espérandieu à Marseille en 1868, construction destinée à distribuer dans la ville les eaux de la Durance.
Mais le plus intéressant dans ce sujet de concours novateur, c'est que s'il se donne comme un projet de conception de château d'eau, il n'est en fait, sinon le contraire, du moins qu'un programme visant à le faire disparaître, à le masquer, à ne pas le faire exister comme architecture. Ce paradoxe est d'ailleurs relevé à l'époque. Ernest Dubosc, dans la Gazette des architectes et du bâtiment, écrit : " Peut-on appeler concours d'architecture le sujet donné cette année à l'École des beaux-arts de Paris pour le Grand Prix ? " Il s'en prenait alors précisément à la rédaction du sujet. Comment interpréter ce projet de faire d'un château d'eau une sorte de rideau, et en quoi cela relevait-il de l'architecture ? C'était là un sujet qui eut mieux fait l'affaire d'un décorateur ou d'un " dessinateur de papiers peints. "
C'est ainsi que le problème esthétique de l'aménagement des châteaux d'eau est longtemps demeuré celui de la disparition de sa forme. Lorsqu'en mars 1939 le comité " Hygiène et eau " présidé par Auguste Perret organise un concours sur l'intégration des châteaux d'eau, celui-ci porte essentiellement sur les possibilités de son camouflage, de sa disparition dans le paysage. C'est seulement à la fin des années cinquante que l'on commence à les évoquer en termes artistiques. Les architectes interviennent alors aux côtés des ingénieurs. C'est à cette époque que fut créé le corps des architectes-conseils au sein des Directions Départementales de l'Équipement.



Énigme (des châteaux d'eau)

" Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues, l'énigme des châteaux d'eau. Il revint. " Ces phrases, Gustave Flaubert ne les écrivit pas.



Esprit (Souffle de l')

" Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d'Encelade. Pour soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs, les géants, ce semble, ont sué… Mais non, ce n'est pas un confus amas de choses énormes, une agrégation inorganique… Il y a eu là quelque chose de plus fort que le bras des Titans… Quoi donc ? Le souffle de l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les royaumes et brisant les empires, c'est lui encore qui a gonflé les voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. " Jules Michelet, ce jour-là, ne pensait pas aux châteaux d'eau.



Étages (Eau courante à tous les)

Un château d'eau apparaît dans la vaste fresque kitscho-technologico-positiviste de Raoul Dufy, La Fée Électricité de 1937. C'est l'époque, la seule, et elle fut brève, jusqu'à l'immédiate après-guerre, où le château faillit bénéficier d'une image pseudo-héroïque. L'eau courante arrivant directement au robinet fut un symbole fort de progrès, au même titre que l'électricité. Mais le château d'eau exerce à distance et le lien ne s'opère pas dans l'esprit des utilisateurs entre la cause et l'effet. D'autre part, contrairement aux routes ou aux voies de chemin de fer, le réseau que dessinent les châteaux d'eau est diffus. La logique de leur emplacement n'est pas perceptible. Autrement dit, le château d'eau revêt un caractère trop abstrait pour incarner un quelconque héroïsme.



Infini (Loin de l')

La typologie morphologique des châteaux d'eau est pauvre. Les éléments entrant en combinaison sont au nombre de deux : la cuve, la tour sur quoi on pose la première. La famille des cuves compte trois types possibles : le champignon, le fût, le cône. Les tours sont de cinq espèces : les poteaux, les poteaux habillés (des cloisons sont ajoutées entre les poteaux), la tour cylindrique, le tronc de cône, l'hyperboloïde de révolution. Tous les mariages ont pu être réalisés, même si, généralement, la cuve-champignon est montée soit sur poteaux (habillés ou non), soit sur une tour tronc de cône. La cuve-fût, comme la cuve-cône, montre une prédilection pour la même tour cylindrique. Nous sommes loin de l’infini.



Inventaire (L'impossible)

La plupart des châteaux d'eau sont des objets d'une indiscutable visibilité. Seuls les plus anciens d'entre eux, situés le long des lignes de chemin de fer, sont de moindre hauteur et ont une cuve plus petite. Mais cela n'en fait pas pour autant des objets invisibles. Or le paradoxe veut que selon les résultats du dernier " Inventaire quinquennal de l'équipement des collectivités rurales en alimentation en eau potable ", effectué en 1995, on ne sache pas exactement combien de châteaux d'eau se dressent sur le territoire français. En effet, sur un ensemble de 95 départements (Paris et petite couronne exceptée, D.O.M.-T.O.M. inclus) seules les réponses à l'enquête émanant de 76 départements se sont avérées exploitables de manière correcte. " Sur 76 départements, le nombre de châteaux d'eau serait ainsi très voisin de 12 700. Une extrapolation prudente sur la totalité du territoire métropolitain situerait à 16 000 le nombre total de châteaux d'eau. " Mystère de l'évidence et discrétion ostentatoire de la Lettre volée. On connaît plus précisément la population des baleines de par les océans du monde que celle des châteaux d'eau en France.



Jewel (on the Skyline)

Water Tower est le titre d'une œuvre d'art publique réalisée par Rachel Whiteread à New York en 1998. On estime qu'il existe environ 17 000 water tanks sur les toits de la ville. L'artiste anglaise en a ajouté un, sorte de bijou translucide et vide qui brille au-dessus de Soho. À partir d'un authentique réservoir que lui avait cédé l'American Pipe and Tank Company, et dont elle se servit comme d'un moule, elle coula une réplique de la forme en résine synthétique. L'énorme boîte lumineuse fut ensuite installée au sommet de l'immeuble au 60 Grand Street. Elle y fait figure d'apparition, au sens fantomatique du terme, sa transparence disparaissant dès que le ciel se charge de nuages ou dès que le soleil cesse de l'illuminer. Une manière d'hommage à la danseuse Trisha Brown qui, sans autorisation, réalisa en 1972 Water Tower Piece sur le toit d'un immeuble de Soho.



Langage (Abus de)

L'appellation " châteaux de sable " a pour elle d'être cohérente. Les châteaux de sable sont effectivement de sable. L'expression " château d'eau " pèche sérieusement de ce point de vue logique.



Légende (Trois jeunes filles d'une)

" Seuls, s'élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux châteaux d'eau de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d'eux par une volte hardie, un château d'eau retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois châteaux d'eau étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil. Puis le château d'eau de Vieuxvicq s'écarta, prit ses distances, et les châteaux d'eau de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur les pentes de leurs cuves, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d'eux, que je pensais au temps qu'il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d'un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds ; et ils s'étaient jetés si rudement au-devant d'elle, qu'on n'eut que le temps d'arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route ; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l'horizon à nous regarder fuir, ses châteaux d'eau et celui de Vieuxvicq agitaient en signe d'adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l'un s'effaçait pour que les deux autres puissent nous apercevoir un instant encore ; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d'or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin, qui n'étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d'une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l'obscurité ; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu'une seule forme noire, charmante et résignée, et s'effacer dans la nuit. " Ces phrases, Marcel Proust ne les écrivit pas.



Liquides (précieux)

Lorsque Louise Bourgeois quitte Paris pour s'installer à New York à la fin des années trente, elle est immédiatement fascinée par la forêt de châteaux d'eau en bois suspendue au-dessus de la ville. Vivant alors avec son mari et son enfant dans un appartement minuscule, elle avait pris l'habitude de travailler sur le toit de leur immeuble. Elle réalisa une sculpture, Brother and Sister, avec le bois de l'un de ces réservoirs. Plus d'un demi-siècle plus tard, elle rendit hommage à cette première passion à travers une installation intitulée Precious Liquids, montrée à la Documenta 9, qui consistait en l'un de ces énormes châteaux d'eau en bois récupéré sur le toit de son atelier de Brooklyn et qu'accompagnaient différents éléments et objets liés à sa biographie.



Maladies

La durée de vie d'un château d'eau est la même que celle d'un homme : de 70 à 90 ans. Mais son entretien est plus simple. Le réservoir ne nécessite qu'une ou deux importantes interventions dans toute son existence, telles que le remplacement de certains équipements hydrauliques, la réfection de son étanchéité.



Noms (qu'ils n'ont pas)

Aucun château d'eau ne s'appelle Alexandre, quand bien des routes se nomment naturellement Napoléon ; des gares Austerlitz, ou Waterloo ; des aéroports Normandie-Niémen ; des barrages Hannibal ; des ponts de la Libération, et presque toutes les avenues Charles de Gaulle. Le château d'eau est interdit d'Histoire. Ce n'est pas simplement que lui ferait défaut un certain profil héroïque. Certains, allemands, en France du Nord également, qui ont partie liée avec la métallurgie, ont d'ailleurs tout de la forteresse, de ces églises guerrières des marges tardives de la chrétienté : architecture mozarabe des Asturies, influence carolingienne sur les églises norvégiennes, masse enflée de poisson-lune, Saint-Donat, à Zadar, Dalmatie. Puis, à Düsseldorf, à Krefeld, photographiés par les Becher dans les années soixante, des châteaux d'eau comme des portes majeures, des arcs de triomphe industriels après liquidation, murés.
Sa fonction seule, mystérieuse, accapare le château d'eau. Ce statut de prosaïsme absolu, il le partage avec sa tribu des cuves, des citernes. L'eau n'est pas en cause. L'aqueduc contredirait d'ailleurs cette hypothèse. Ou alors l'eau stagnante, les dispositifs qui la tiennent en réserve, lui interdisent le flux…
Le château d'eau diffère du pont, de la gare, de la route. La nécessité du pont n'est pas moins fonctionnelle que celle du château d'eau. Cependant, les ponts ont tous l'opportunité d'une ouverture sur l'Histoire. Au-delà du passage qu'ils permettent, ils naissent avec une nature monumentale. Ils commémorent naturellement. C'est que l'Histoire telle qu'elle s'est écrite, l'hagiographie des grands soldats n'ont pas fait l'économie de leur usage, stratégique comme allégorique. Les bateaux de Xerxès à travers l'Hellespont, Arcole 1796, Arnhem 1944. Tous les ponts sont susceptibles de s'appeler Alexandre ; quel que soit le fleuve que leurs arches fréquentent, ils sont comme les couleurs de ces lignées de conquérants, qu'elles aient été macédoniennes, bulgares, grecques, russes. Les ponts de campagne en bois des légions romaines servent tout aussi bien l'imagerie grandiose de l'Empire que ses colisées. Franchir les fleuves relève de la conquête. En 300 avant J.-C., Séleucos Ier Nikatôr, un des généraux d'Alexandre le Grand, justement, fait construire les cités de Séleucie et d'Apamée sur chacune des rives de l'Euphrate. Un pont est construit là, voie capitale où s'articule le dialogue entre Antioche, le monde méditerranéen et la Mésopotamie, l'Asie profonde. À l'époque séleucide, un pont de bateaux liés à de puissants câbles assurait de manière quasiment permanente la traversée des caravanes et des armées. À l'époque romaine, il semblerait qu'il fut remplacé par un ouvrage d'art. Ce pont est tellement important que progressivement le nom des deux villes disparaît pour prendre l'unique nom de Zeugma, qui signifie " pont ", " lien " en grec. Une ville et tout ce qu'elle suppose de potentiel économique et militaire, son histoire, son négoce, prend le nom de son pont. Depuis, tant de cités portent leur pont dans leur nom.
Le château d'eau, quant à lui, n'est qu'un bénitier hydraulique. Rien d'autre que lui ne revendique son nom. Impossible d'opérer une quelconque greffe historique, d'orner sa tour de quelque profil de condottiere, de quelque groupe équestre, de zouaves, de blasons, d'oriflammes et de phrases latines, de rendre hommage, à même le béton de sa cuve, aux fils tombés au champ d'honneur. Ni la témérité ni la hardiesse, rien de ce qui concerne les armes ne s'intéresse à lui. À une exception peut-être, celle du château d'eau de Sélestat.



Œil (des châteaux d'eau)

Dans deux tableaux de Edward Hopper, des personnages, las, seuls, mélancoliques, de leur intérieur, regardent la ville à travers une fenêtre. Cette fenêtre est bien sûr un nouveau tableau. Et le sujet de ce second tableau n'est pas vraiment la ville, c'est, dans les deux cas, un château d'eau, l'un de ces water tanks qui vivent et prospèrent comme une espèce à part entière, relevant d'un règne particulier, sur les toits des villes américaines. Ces peintures ont pour titre Office in a Small City (1953) et Morning Sun (1952). La logique veut que lorsque la perspective est inversée, lorsque les personnages sont vus à l'intérieur de leur appartement et que le regard extérieur, urbain, est en légère plongée, ce soit cette fois le château d'eau qui les observe. C'est le cas de Night Windows (1928). Plus généralement, peignant la ville, The City (1927), El Palacio (1946), Edward Hopper choisit toujours le point de vue du château d'eau.



Prodige du calcul des fondations

Le mépris dans lequel le château d'eau est tenu s'avère d'autant plus injuste que sa conception technique et sa réalisation font de lui un ouvrage d'art plus complexe à construire que la plupart des routes, des gares ou des ponts. Tout ingénieur des Ponts et Chaussées confirmera cette surprenante réalité. Sa silhouette simple et bête, souvent peu originale et répétitive, masque de délicates contraintes d'ingénierie. Dès le début du siècle, des prescriptions écrites de conception étaient édictées par le ministère de l'Agriculture (circulaires du 1er octobre 1904, 10 juillet 1910 et 30 mai 1921). Il était ainsi conseillé de couvrir la coupole de terre, de réaliser une cloison isothermique extérieure contre le voile de la cuve, de badigeonner en blanc l'extérieur de la cuve afin de prévenir les chocs thermiques de la structure. Pour les grands volumes, la hauteur d'eau dans la cuve ne pouvait pas dépasser 7 mètres au risque de voir apparaître des fissures dues à la pression. Un soin tout particulier devait être apporté au calcul des fondations et de la prise au vent de l'ouvrage. Un château d'eau, c'est en effet une masse énorme suspendue au sommet d'un mât creux, un véritable casse-tête en termes de résistance des matériaux, de répartition des masses et de sécurité des fondations. Il existe bien un héroïsme du château d'eau ; il est technique, et personne ne veut le connaître pour continuer à le juger indigne.



Stockage (Essai de recensement des ouvrages de)

Selon le dernier inventaire, en 1995, le nombre de réservoirs en France s'élève à 26 975 pour une capacité totale de 8 025 167 m3. La part des châteaux d'eau dans ce dispositif d'ouvrages de stockage est variable selon les régions. Les caractéristiques topographiques régionales commandent, pour l'essentiel, le choix entre une réserve en eau surélevée et un réservoir semi-enterré ou enterré. C'est à partir de cette principale considération qu'il a été possible d'effectuer, dans chaque département, une simulation de la proportion de châteaux d'eau par rapport à l'ensemble des ouvrages de stockage. Cette proportion varie entre 5% (départements de montagne) et 95% (départements littoraux). C'est face à la mer que l'eau se stocke en hauteur.



Surélévation (contre surpression)

Il a fallu attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que le territoire français soit intégralement desservi en eau potable. Un réseau traditionnel nécessite une source d'eau, une station de pompage, une usine de production d'eau potable et un réseau de distribution, le plus souvent équipé d'un réservoir. Le réseau de distribution est invisible. La plupart des réservoirs également. Seul le château d'eau se montre.
Un réseau fonctionne comme suit :
Des pompes placées sur le lieu de production – captage ou usine de traitement – refoulent l'eau à débit constant vers les réservoirs. Des mesures électroniques de niveau dans la cuve de ces derniers pilotent le fonctionnement des pompes.
Les réservoirs ont plusieurs fonctions. Ce sont avant tout des réserves d'eau, d'une capacité de stockage de 12 heures environ, utiles en cas d'accident, de pannes ou de fuites. De plus, ces réserves régulent le pompage et permettent aussi des économies d'énergie et de tuyauterie. Les réservoirs sont d'autre part des régulateurs de pression qui assurent une pression constante en tête du réseau qu'ils alimentent : ils ont un rôle anti-bélier. Les châteaux d'eau constituent un type parmi d'autres dans la classe des réservoirs. La réserve d'eau, dans leur cas, est placée sur une tour, c'est-à-dire en un point plus élevé que le robinet des consommateurs. Il s'agit d'une mise en pression statique, mais il existe d'autres techniques de mise en pression. Les techniques de surpression sont aujourd'hui très utilisées pour alimenter les immeubles de grande hauteur, ou pour desservir des petits groupes d'utilisateurs qui ne peuvent pas disposer directement d'une pression suffisante. La surpression permet, à l'aide d'une pompe, d'augmenter la pression dans une portion du réseau. La puissance de la pompe est alors calculée en fonction de la différence de pression et du débit nécessaire au fonctionnement. Les besoins journaliers en eau potable étant très variables, une seule pompe ne permet pas, en général, de s'adapter aux différences de débit. C'est pourquoi on associe en parallèle plusieurs pompes qui entrent en action selon les besoins.



Théorème

Il est facile d'affirmer qu'il y a un château d'eau dans Théorème de Pier Paolo Pasolini, plus délicat de démontrer en quoi Théorème est l'histoire de ce château d'eau. Il est immense, de la famille des water towers américaines. Sa silhouette, très moderne, donnée dès les premiers plans, revient par deux fois ensuite. Théorème, c'est la venue d'un étranger dans une famille bourgeoise. Tous ses membres seront séduits, irrémédiablement bouleversés par le beau visiteur. Par l'acte sexuel, la grâce leur vient, grâce qui n'est pas seulement ici le pendant chrétien de la révolution marxiste, qui est plus que le refus du conditionnement de classe, mais qui est l'expression à chaque fois mystique de la remontée du " vrai ". Cette justice ou cette justesse des individus vis-à-vis d'eux-mêmes tient de la reconnaissance de leur source, de ce qui s'apparente en eux à la nappe phréatique. Le visiteur les a " pompés " pour les diriger vers leur haut. Le château d'eau, encore une fois très élevé, nettement inscrit dans le domaine céleste, est la vraie machine de cette élévation des âmes, quand le visiteur n'en est que l'allégorie, l'image bénie, stylisée, transposée, muette, quasiment, en effet.
La bonne, s'étant enfuie pour échapper au mensonge honteux de sa condition, accomplit des miracles avant de se faire enterrer vivante. Les larmes de son corps devront, dit-elle, faire naître une source. La flaque lacrymale qui se forme aussitôt au coin de son œil gauche, en pleine terre, ferme le cercle, boucle la circulation des eaux qu'annonçait le château d'eau. Bas et haut qui sont les chiffres, simples et grossiers, nécessaires et suffisants à l'opération des vases communicants. Des larmes en terre pour des âmes au ciel.


Prolégomènes à tout château d'eau / Jean-Yves Jouannais

Imprimer le texte


L'auteur a notamment écrit : Armand Silvestre, poète modique (Le Promeneur / Gallimard), Artistes sans œuvres. I would prefer not to (Hazan), Infamie (Hazan), Jésus Hermès Congrès (Verticales)

3/3