Tout d'abord son corps la trahit. Certains membres ne lui répondirent plus, elle perdait quelques unes de ses facultés les plus simples, mais à chaque fois elle s'en aperçut avec retard, et ce fut dans ce retard entre la perte d'un geste par exemple et la compréhension de cette perte que Claudia se défit davantage, désespéra, eut le sentiment de la trahison, d'être trahie par elle-même en quelque sorte, ou par un autre elle-même qu'elle avait jusqu'à présent ignoré et qui aujourd'hui agissait, la déconstruisait, sans prendre la peine de l'en avertir, ne lui permettant pas ainsi de se préparer à être amoindrie. Claudia eut donc peur. Bientôt elle éprouva cette peur immense de ce qu'elle ne contrôlait plus - c'est à dire elle encore. Claudia est morte très vite.
Félice se souvient de l'avoir vue un matin
et elle n'était plus la même mais une sorte de spectre de
la Claudia d'hier. Elle était là, dans l'encadrement de
la porte, sa tête penchée pour toujours - car plus jamais
cette tête, ce visage ne se tiendrait droit sur ses épaules
- avec des cheveux très fins et désordonnés qui flottaient
autour d'elle, avec ce corps comme replié, ou plié, amaigri, réduit à mesure des facultés qui chaque semaine lui avait été ôtées, et qui - le corps, ce corps de Claudia devenu méconnaissable parce qu'il était le corps de tous les malades du monde, de tous les moribonds peut-être, c'est à dire : sans plus rien de singulier, plus rien de ses anciennes caractéristiques personnelles, ni de ses défauts ou de sa beauté - ce corps donc paraissait maintenant avoir une rigidité de bois gelé ; et le regard de Claudia quant à lui semblait dorénavant incapable de se fixer. Félice dit que c'était un regard d'aveugle, ou plutôt d'aveugle et de voyant en même temps - comme si quelqu'un recouvrait la vue brusquement en s'avérant cependant incapable de voir, parce que la lumière même la plus douce l'éblouit, parce que ce qu'il découvre est incompréhensible et effrayant. Pour Claudia ainsi il s'agissait d'un processus identique puisque ce à quoi elle accédait, avait toujours accédé, était devenu illisible soudain, et tout son corps en fait devenait contradictoire. Elle voyait mais les images lui paraissaient sans ordre et sans logique, elle sentait mais ne savait plus
reconnaître ce qu'elle touchait. Claudia est morte vite, vite du moins par comparaison avec le temps
assez long que prit la mort à l'envahir ( plusieurs mois, et
alors à vrai dire personne, ni Félice, n'avait compris
ce qui commençait) vite, de par cette précipitation donc
avec laquelle, une fois installée, la mort est entrée
en action ne laissant pas de répit, comme si elle aussi voulait
en finir au plus tôt avec ce corps épuisé, comme
si elle aussi fuyait ce qui était devenu insupportablement triste.
Claudia ne s'est pas couchée, pas une seule fois elle n'a demandé
à s'allonger, pas une seule fois elle ne réclama de repos,
mais un jour on la coucha, sans qu'elle s'en aperçoive, parce
que sans doute elle ne s'apercevait plus de rien, plus de rien de cet
ordre du moins, de où elle était, si elle était
sur un lit ou sur un fauteuil, elle savait juste qui restait là,
à ses côtés, elle savait juste qu'il y avait Félice
qui lui tenait la main car elle ne savait rien faire d'autre que de
lui tenir la main, Félice qui était un peu la même
qu'elle-même.
On meurt. On meurt, et peut-être le dernier jour tout nous devient-il
indifférent, mais alors peut-être que juste avant ce dernier
jour on a voulu vivre, et cela absolument, peut-être que pendant
quelques heures on n'a plus compris pourquoi on mourait, quand bien
même depuis des semaines on s'était habitué à
cette idée dont soudain on ne veut plus. Toute la faiblesse ainsi
se rassemble dans un mouvement de révolte, et ce jour-là
est déchirant. Le monde va continuer, et c'est absurde de le
voir continuer sans soi-même, c'est absurde cet enchaînement
d'événements dont on ne connaîtra jamais la fin
; et tout ce à quoi, après tout, on avait cru, tout ça,
à vrai dire bientôt on l'oublie à mesure que l'air
autour de soi se raréfie.
Le dernier jour Claudia disait encore : "Tu resteras là
Félice.", et elle souriait parce que peut-être la
présence de Félice aux choses lui semblait ridicule, drôle
et étrange, et en même temps Claudia devait encore ressentir
cette injustice de mourir, et cela devait lui paraître impensable
que Félice puisse être sans elle à l'avenir.
Puis un jour Claudia mourut.
Le lendemain Claudia mourut. Elle mourut avec un visage décharné
et grave.
Félice raconte que pendant longtemps elle pleura. Elle faisait
un rêve durant lequel elle pleurait sans cesse, et ses sanglots
la soulageaient comme s'ils avaient été véritables.
Ce pleur intérieur lui semblait d'ailleurs nécessaire,
comme si n'ayant pas assez de larmes il fallait en déverser des
fausses qui la vidaient comme les vraies, la nuit et le matin sans doute
aussi. Je me souviens en effet de quelque chose comme ça.
Je me souviens avoir tout revu ou beaucoup.
On revoit tout, ou du moins, on croit tout revoir.
On revoit un visage, et pendant un temps il est difficile de faire le
point sur ses traits précis. Il est flou, il est vague, il se confond
avec un corps, une silhouette, une impression générale,
elle,
indélébile, fixée dans le souvenir une fois pour toute mais mouvante pourtant, parce que les instants, les jours, les années même s'y confondent sans cesse. On revoit un mouvement des cheveux, une coiffure, un visage défait à certains instants de la journée, je ne sais pas: je dirais quelque chose comme chaque matin. Ces images parfois se mélangent encore au visage désolé des derniers jours, des derniers mois peut-être, à cet effroi, cette peur et cette incompréhension de ce qui commençait, a été soudain tout à fait là. Parfois je me demande si on n'éprouve pas de
la honte à être celui qui meurt, que tous autour de soi regardent,
cela comme si mourir était un acte rare, cette mort un événement
unique, une malchance unique et grotesque à la fois. Dans le fond
cela ne paraît peut-être jamais normal : de mourir. Parfois
je me demande aussi si on souffre de ne pas connaître la fin des
multiples histoires qui jalonnent les vies, ou si soudain on se dit que
c'est vain de la savoir, que c'était juste un merveilleux divertissement
sans importance, et alors on se sent léger, heureux de
s'être diverti, d'y avoir cru autant, de s'y être si totalement laissé aller, comme ça, joyeusement. D'ailleurs Félice avait un prénom heureux, quelque chose
du bonheur vraiment.
Parfois je revois tout, ou sinon tout du moins beaucoup, et cela me
laisse brisée, ou écrasée, je ne sais pas. Parfois
comme maintenant, rien ne me revient et j'en suis soulagée, puis
reposée aussi. Mort de Claudia / Sibylle Grimbert
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