Mort de Claudia

de Sibylle Grimbert
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 22 pages

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  inédit


laudia est morte lentement d'une lente dégradation.
Sa mort était devenue de plus en plus prévisible cela quand bien même les médecins parlaient encore de guérison, ce dont autour de Claudia on doutait, puis ce à quoi bientôt on ne crut plus du tout ; mais on se tut parce qu'il était inutile dorénavant d'en discuter : déjà il était trop tard.
Claudia est morte lentement puis soudain très vite.
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Tout d'abord son corps la trahit. Certains membres ne lui répondirent plus, elle perdait quelques unes de ses facultés les plus simples, mais à chaque fois elle s'en aperçut avec retard, et ce fut dans ce retard entre la perte d'un geste par exemple et la compréhension de cette perte que Claudia se défit davantage, désespéra, eut le sentiment de la trahison, d'être trahie par elle-même en quelque sorte, ou par un autre elle-même qu'elle avait jusqu'à présent ignoré et qui aujourd'hui agissait, la déconstruisait, sans prendre la peine de l'en avertir, ne lui permettant pas ainsi de se préparer à être amoindrie. Claudia eut donc peur. Bientôt elle éprouva cette peur immense de ce qu'elle ne contrôlait plus - c'est à dire elle encore.
Claudia est morte très vite.
Félice se souvient de l'avoir vue un matin et elle n'était plus la même mais une sorte de spectre de la Claudia d'hier. Elle était là, dans l'encadrement de la porte, sa tête penchée pour toujours - car plus jamais cette tête, ce visage ne se tiendrait droit sur ses épaules - avec des cheveux très fins et désordonnés qui flottaient
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autour d'elle, avec ce corps comme replié, ou plié, amaigri, réduit à mesure des facultés qui chaque semaine lui avait été ôtées, et qui - le corps, ce corps de Claudia devenu méconnaissable parce qu'il était le corps de tous les malades du monde, de tous les moribonds peut-être, c'est à dire : sans plus rien de singulier, plus rien de ses anciennes caractéristiques personnelles, ni de ses défauts ou de sa beauté - ce corps donc paraissait maintenant avoir une rigidité de bois gelé ; et le regard de Claudia quant à lui semblait dorénavant incapable de se fixer. Félice dit que c'était un regard d'aveugle, ou plutôt d'aveugle et de voyant en même temps - comme si quelqu'un recouvrait la vue brusquement en s'avérant cependant incapable de voir, parce que la lumière même la plus douce l'éblouit, parce que ce qu'il découvre est incompréhensible et effrayant. Pour Claudia ainsi il s'agissait d'un processus identique puisque ce à quoi elle accédait, avait toujours accédé, était devenu illisible soudain, et tout son corps en fait devenait contradictoire. Elle voyait mais les images lui paraissaient sans ordre et sans logique, elle sentait mais ne savait plus
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reconnaître ce qu'elle touchait.
Claudia est morte vite, vite du moins par comparaison avec le temps assez long que prit la mort à l'envahir ( plusieurs mois, et alors à vrai dire personne, ni Félice, n'avait compris ce qui commençait) vite, de par cette précipitation donc avec laquelle, une fois installée, la mort est entrée en action ne laissant pas de répit, comme si elle aussi voulait en finir au plus tôt avec ce corps épuisé, comme si elle aussi fuyait ce qui était devenu insupportablement triste.
Claudia ne s'est pas couchée, pas une seule fois elle n'a demandé à s'allonger, pas une seule fois elle ne réclama de repos, mais un jour on la coucha, sans qu'elle s'en aperçoive, parce que sans doute elle ne s'apercevait plus de rien, plus de rien de cet ordre du moins, de où elle était, si elle était sur un lit ou sur un fauteuil, elle savait juste qui restait là, à ses côtés, elle savait juste qu'il y avait Félice qui lui tenait la main car elle ne savait rien faire d'autre que de lui tenir la main, Félice qui était un peu la même qu'elle-même.
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On meurt. On meurt, et peut-être le dernier jour tout nous devient-il indifférent, mais alors peut-être que juste avant ce dernier jour on a voulu vivre, et cela absolument, peut-être que pendant quelques heures on n'a plus compris pourquoi on mourait, quand bien même depuis des semaines on s'était habitué à cette idée dont soudain on ne veut plus. Toute la faiblesse ainsi se rassemble dans un mouvement de révolte, et ce jour-là est déchirant. Le monde va continuer, et c'est absurde de le voir continuer sans soi-même, c'est absurde cet enchaînement d'événements dont on ne connaîtra jamais la fin ; et tout ce à quoi, après tout, on avait cru, tout ça, à vrai dire bientôt on l'oublie à mesure que l'air autour de soi se raréfie.
Le dernier jour Claudia disait encore : "Tu resteras là Félice.", et elle souriait parce que peut-être la présence de Félice aux choses lui semblait ridicule, drôle et étrange, et en même temps Claudia devait encore ressentir cette injustice de mourir, et cela devait lui paraître impensable que Félice puisse être sans elle à l'avenir.
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Puis un jour Claudia mourut.
Le lendemain Claudia mourut. Elle mourut avec un visage décharné et grave.

Félice raconte que pendant longtemps elle pleura. Elle faisait un rêve durant lequel elle pleurait sans cesse, et ses sanglots la soulageaient comme s'ils avaient été véritables. Ce pleur intérieur lui semblait d'ailleurs nécessaire, comme si n'ayant pas assez de larmes il fallait en déverser des fausses qui la vidaient comme les vraies, la nuit et le matin sans doute aussi. Je me souviens en effet de quelque chose comme ça.

Je me souviens avoir tout revu ou beaucoup.
On revoit tout, ou du moins, on croit tout revoir. On revoit un visage, et pendant un temps il est difficile de faire le point sur ses traits précis. Il est flou, il est vague, il se confond avec un corps, une silhouette, une impression générale, elle,
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indélébile, fixée dans le souvenir une fois pour toute mais mouvante pourtant, parce que les instants, les jours, les années même s'y confondent sans cesse. On revoit un mouvement des cheveux, une coiffure, un visage défait à certains instants de la journée, je ne sais pas: je dirais quelque chose comme chaque matin. Ces images parfois se mélangent encore au visage désolé des derniers jours, des derniers mois peut-être, à cet effroi, cette peur et cette incompréhension de ce qui commençait, a été soudain tout à fait là.
Parfois je me demande si on n'éprouve pas de la honte à être celui qui meurt, que tous autour de soi regardent, cela comme si mourir était un acte rare, cette mort un événement unique, une malchance unique et grotesque à la fois. Dans le fond cela ne paraît peut-être jamais normal : de mourir. Parfois je me demande aussi si on souffre de ne pas connaître la fin des multiples histoires qui jalonnent les vies, ou si soudain on se dit que c'est vain de la savoir, que c'était juste un merveilleux divertissement sans importance, et alors on se sent léger, heureux de
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s'être diverti, d'y avoir cru autant, de s'y être si totalement laissé aller, comme ça, joyeusement.
D'ailleurs Félice avait un prénom heureux, quelque chose du bonheur vraiment.

Parfois je revois tout, ou sinon tout du moins beaucoup, et cela me laisse brisée, ou écrasée, je ne sais pas. Parfois comme maintenant, rien ne me revient et j'en suis soulagée, puis reposée aussi.

Mort de Claudia / Sibylle Grimbert

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Sybille Grimbert a publié Birth Days et Le centre de gravité aux éditions Stock.

 

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