Ada, tu t'en souviens, n'est-ce pas ?

de Colette Fellous
Un petit livre d'Inventaire/Invention
5 € / 22 pages

voir le livre
commandez le livre
Commander le livre
  inédit

Une lecture de Ada ou l'ardeur de Vladimir Nabokov



da est devenue mon échiquier. Je n'ai presque plus besoin de la regarder traverser sa vie, je joue la mienne avec elle et pour elle. Je me déplace dans Ada sans plus aucun effort. J'ai appris à toucher le temps grâce à elle, à ne plus me soucier de l'ordre des années et de la couleur exacte des villes, je traverse le monde en Ada, cette espèce de langue singulière que Nabokov aurait inventée en écrivant ce roman vers la fin de sa vie. Ada, c'est une manière de penser, de regarder, de
1/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


créer des liens entre ses rêves, son passé et toutes les choses qui ne cessent de battre là, sous nos yeux, scandaleuses, rayonnantes, hurlantes. Grains de mémoire qui n'existent que pour regarder le présent. Ada, c'est aussi une manière de résister, de ne pas se laisser engloutir. Toucher le temps, sans pudeur, faire vivre les scènes simultanément, même les plus éloignées. Non pas pour qu'elles se rejoignent, mais pour qu'elles se montrent tout simplement. Dévêtir le réel, mettre à nu le récit.

Dans la nuit, la terre a tremblé en Turquie, quarante-cinq secondes pour combien de morts ? Personne ne veut plus compter. Au même moment, dans cette nuit d'août, au milieu des Corbières, j'ai soulevé mon drap et j'ai trouvé une limace installée au milieu du lit, installée à la fraîche. Je ne savais pas encore que la terre tremblait de l'autre côté. Quarante-cinq secondes. J'ai fermé les yeux, le goût tiède d'une mouche molle que j'avais mâchonnée il y a dix ans en buvant du café est revenu instantanément dans ma bouche. C'était au bord de la plage, près d'Amilcar, petite terrasse sous les
2/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


eucalyptus, un jour de grand vent. J'ai vu la limace, j'ai pensé mouche, j'ai pensé café, et de l'autre côté, la terre qui a tremblé pendant quarante-cinq secondes. Combien de morts exactement ? Comment même imaginer le temps de la secousse ?

Ici, les Corbières suivent la ligne des toits, le ciel est blanc et Ada est restée avec moi, comme tous les étés. On peut dire qu'elle vient habiter dans chacun de mes étés, elle se balance sur la terrasse et se moque bien de qui peut la regarder. Elle ne risque rien, Nabokov la tient en riant par le bout des doigts. Elle est pieds nus et porte une robe de coton. Les papillons l'entourent et la prennent pour un des leurs. Elles me salue au passage et traverse le jardin en courant pour embrasser Van. Il a les cheveux coupés ras et glisse sa tête entre les genoux d'Ada, tu t'en souviens Ada, n'est-ce pas? Les pommiers suivent la scène, deviennent un instant les inventeurs du récit, traquent le moindre tremblement des paupières. Bien sûr qu'Ada se souvient, c'était le jour où Van l'avait embrassée dans le cou. Sur cette page, Ada a
3/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


douze ans et Van quatorze. Ils ont les joues tellement brûlantes tous les deux que mon front s'embrase. Le maître de cérémonie ne comprend toujours pas comment un même personnage peut avoir cent ans sur une page et quinze sur la suivante. Il a pourtant bâti son livre avec cette idée. J'enlève mes sandales, je n'ai plus d'âge à mon tour, je respire. C'est d'ailleurs bien ce que je recherche en écrivant, en lisant, en aimant, ça, ne plus avoir d'âge, ouvrir les frontières de ma mémoire, me laisser guider par la matière du monde à la seconde même où je le vois, et regarder la route : là, au bout de la page, il y a le plaisir.

Ada ou l'ardeur. Ce titre de Nabokov est en soi un manifeste littéraire. Ada se retourne pour jouer, elle se retourne aussi dans son sommeil, elle enroule sa vie d'un geste très simple de la main, elle sait bien que même à l'envers, elle restera toujours Ada. Elle aime se déplier en ardeur, en arbor, en ador, en amor.

4/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Je reprends le fil du jardin d'Ardis. J'ai le temps de les accompagner ces deux adolescents, et de suivre leur amour qui vient de naître. J'ai le temps, presque sept cents pages devant moi, et tous ces jours offerts à la lecture, et ce nouvel élan de vivre qui me prend au simple toucher des phrases, et cette envie d'écrire qui surgit simultanément. Battement de l'été. C'est dans ce jardin du château d'Ardis qu'ils se sont rencontrés, Van et Ada. Ils sont cousins éloignés, ils viennent tout juste de l'apprendre, dans quelques phrases ils seront amants, peut-être un jour, avant la fin du livre, frère et sœur. Ils ont douze et quatorze ans, mais au détour d'une image, ils ont quatre-vingt-douze, cinquante-quatre, trente-deux. Une chose est sûre, ils peuvent à tout moment choisir d'interrompre le fil de leur adolescence, ils peuvent se poser au hasard des années. Tout est permis, du moment qu'on prend plaisir à raconter, ça aussi tu le sais Ada, n'est-ce pas ?

Je me promène dans ce livre labyrinthe comme dans une ville. Il fait partie de mon histoire la plus intime. Un livre doit avoir ce pouvoir, se servir
5/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


de la vie du lecteur, s'y faufiler, passer prendre un verre sans prévenir, donner son avis, prendre des décisions. Dans ma famille, se sont installés aussi la petite Caddy de Faulkner, Ulrich et Agathe de Musil, Madame Edwarda de Bataille et bien sûr le double d'Ada, Lolita.

Ada est donc mon échiquier, mon observatoire préféré. D'ici, je peux caresser le temps, tourner jusqu'au vertige, déchiffrer chaque seconde du réel en traversant la mémoire d'Ada et de Van, les instants les plus fugitifs de leur amour viennent cogner sur mes hanches et font éclater mille et sept images que je croyais avoir oubliées. Ada est ma ville. Le jongleur est toujours au même endroit, je ne me lasse pas de voir danser toutes ces balles qu'il lance en même temps, sans jamais en faire tomber aucune. Virtuosité et élégance du récit. Je saute à cloche-pied, je fais le tour de ma vie, l'odeur du désir se cache partout, les papillons sont les princes du manoir d'Ardis, le rythme et la respiration d'Ada sont la matière même de Nabokov. Ada est un livre manifeste. On vient le retrouver comme une maison d'été, comme un
6/7

 

 

 

 

 

 

 

 

 


amour qui traverse une vie, perdu, retrouvé, perdu encore, jamais trop longue la vie pour ça, mais surtout on sait qu'on peut quitter la scène à chaque fin de chapitre, qu'on peut disparaître à l'intérieur d'un paragraphe ou même d'une phrase. Ecrire, c'est avoir cette liberté. Changer d'adresse ou disparaître à tout moment, sans explication. Etre vivant dans des lieux différents, nommer le monde méticuleusement, systématiquement, et pouvoir disparaître en même temps. Ada me rend entomologiste du réel. Brûlure de cette passion nouvelle, j'aime définitivement ces accords de lumière qui réunissent tous les temps de l'esprit à la même seconde, j'aime ces sous-sols, ces arbres, ces toits, ces labyrinthes et ces éclats de rire qui courent sur des années sans se lasser des premières images, j'aime les arbors, les ardors et les adas.

Ada, tu t'en souviens, n'est-ce pas ? / Colette Fellous

Imprimer le texte

1ère mise en ligne de ce texte
dans la revue : décembre 1999

7/7