créer des liens entre ses rêves, son passé et toutes les choses qui ne cessent de battre là, sous nos yeux, scandaleuses, rayonnantes, hurlantes. Grains de mémoire qui n'existent que pour regarder le présent. Ada, c'est aussi une manière de résister, de ne pas se laisser engloutir. Toucher le temps, sans pudeur, faire vivre les scènes simultanément, même les plus éloignées. Non pas pour qu'elles se rejoignent, mais pour qu'elles se montrent tout simplement. Dévêtir le réel, mettre à nu le récit. Dans la nuit, la terre a tremblé en Turquie,
quarante-cinq secondes pour combien de morts ? Personne ne veut plus compter.
Au même moment, dans cette nuit d'août, au milieu des Corbières,
j'ai soulevé mon drap et j'ai trouvé une limace installée
au milieu du lit, installée à la fraîche. Je ne savais
pas encore que la terre tremblait de l'autre côté. Quarante-cinq
secondes. J'ai fermé les yeux, le goût tiède d'une
mouche molle que j'avais mâchonnée il y a dix ans en buvant
du café est revenu instantanément dans ma bouche. C'était
au bord de la plage, près d'Amilcar, petite terrasse sous les
eucalyptus, un jour de grand vent. J'ai vu la limace, j'ai pensé mouche, j'ai pensé café, et de l'autre côté, la terre qui a tremblé pendant quarante-cinq secondes. Combien de morts exactement ? Comment même imaginer le temps de la secousse ? Ici, les Corbières suivent la ligne des toits,
le ciel est blanc et Ada est restée avec moi, comme tous les étés.
On peut dire qu'elle vient habiter dans chacun de mes étés,
elle se balance sur la terrasse et se moque bien de qui peut la regarder.
Elle ne risque rien, Nabokov la tient en riant par le bout des doigts.
Elle est pieds nus et porte une robe de coton. Les papillons l'entourent
et la prennent pour un des leurs. Elles me salue au passage et traverse
le jardin en courant pour embrasser Van. Il a les cheveux coupés
ras et glisse sa tête entre les genoux d'Ada, tu t'en souviens Ada,
n'est-ce pas? Les pommiers suivent la scène, deviennent un instant
les inventeurs du récit, traquent le moindre tremblement des paupières.
Bien sûr qu'Ada se souvient, c'était le jour où Van
l'avait embrassée dans le cou. Sur cette page, Ada a
douze ans et Van quatorze. Ils ont les joues tellement brûlantes tous les deux que mon front s'embrase. Le maître de cérémonie ne comprend toujours pas comment un même personnage peut avoir cent ans sur une page et quinze sur la suivante. Il a pourtant bâti son livre avec cette idée. J'enlève mes sandales, je n'ai plus d'âge à mon tour, je respire. C'est d'ailleurs bien ce que je recherche en écrivant, en lisant, en aimant, ça, ne plus avoir d'âge, ouvrir les frontières de ma mémoire, me laisser guider par la matière du monde à la seconde même où je le vois, et regarder la route : là, au bout de la page, il y a le plaisir. Ada ou l'ardeur. Ce titre de Nabokov est en soi un manifeste littéraire.
Ada se retourne pour jouer, elle se retourne aussi dans son sommeil, elle
enroule sa vie d'un geste très simple de la main, elle sait bien
que même à l'envers, elle restera toujours Ada. Elle aime
se déplier en ardeur, en arbor, en ador, en amor.
Je reprends le fil du jardin d'Ardis. J'ai le temps de les accompagner
ces deux adolescents, et de suivre leur amour qui vient de naître.
J'ai le temps, presque sept cents pages devant moi, et tous ces jours
offerts à la lecture, et ce nouvel élan de vivre qui me
prend au simple toucher des phrases, et cette envie d'écrire qui
surgit simultanément. Battement de l'été. C'est dans
ce jardin du château d'Ardis qu'ils se sont rencontrés, Van
et Ada. Ils sont cousins éloignés, ils viennent tout juste
de l'apprendre, dans quelques phrases ils seront amants, peut-être
un jour, avant la fin du livre, frère et sur. Ils ont douze
et quatorze ans, mais au détour d'une image, ils ont quatre-vingt-douze,
cinquante-quatre, trente-deux. Une chose est sûre, ils peuvent à
tout moment choisir d'interrompre le fil de leur adolescence, ils peuvent
se poser au hasard des années. Tout est permis, du moment qu'on
prend plaisir à raconter, ça aussi tu le sais Ada, n'est-ce
pas ?
Je me promène dans ce livre labyrinthe comme
dans une ville. Il fait partie de mon histoire la plus intime. Un livre
doit avoir ce pouvoir, se servir
de la vie du lecteur, s'y faufiler, passer prendre un verre sans prévenir, donner son avis, prendre des décisions. Dans ma famille, se sont installés aussi la petite Caddy de Faulkner, Ulrich et Agathe de Musil, Madame Edwarda de Bataille et bien sûr le double d'Ada, Lolita. Ada est donc mon échiquier, mon observatoire
préféré. D'ici, je peux caresser le temps, tourner
jusqu'au vertige, déchiffrer chaque seconde du réel en traversant
la mémoire d'Ada et de Van, les instants les plus fugitifs de leur
amour viennent cogner sur mes hanches et font éclater mille et
sept images que je croyais avoir oubliées. Ada est ma ville. Le
jongleur est toujours au même endroit, je ne me lasse pas de voir
danser toutes ces balles qu'il lance en même temps, sans jamais
en faire tomber aucune. Virtuosité et élégance du
récit. Je saute à cloche-pied, je fais le tour de ma vie,
l'odeur du désir se cache partout, les papillons sont les princes
du manoir d'Ardis, le rythme et la respiration d'Ada sont la matière
même de Nabokov. Ada est un livre manifeste. On vient le retrouver
comme une maison d'été, comme un
Ada, tu t'en souviens, n'est-ce pas ? / Colette Fellous 1ère
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