Certains livres ont le curieux pouvoir de nous mettre en défaut.
Mais en défaut de quoi ? Puisqu'on est en train de lire, autant
ne pas chercher trop loin, on se trouve pris en défaut de lecteur,
c'est-à-dire : ça ne tourne pas rond, les phrases ne s'enchaînent
pas comme on les attendrait, les images mentales se bousculent, se chevauchent,
se détruisent les unes les autres, bref, c'est le chaos. Pourtant
bien sûr, ce n'est pas la lecture comme " acte visuel de
déchiffrement des signes " qui est mis en défaut,
mais plutôt le système de reconnaissance que la lecture
implique, de sorte qu'avec des lettres on fasse des mots, qu'avec des
mots on fasse des phrases, et surtout qu'avec des phrases on fasse du
texte, c'est-à-dire grosso modo, qu'on crée, en tant que
lecteur aidé par un texte (une somme de signes reconnaissables),
un espace, disons fictionnel ou littéraire, mais qui a pour lui
d'avoir sa cohérence interne, à laquelle on adhère
plus ou moins. Certains livres, donc, ont le pouvoir de mettre en défaut
cette habituelle adhérence ou cohérence recherchée.
La facilité consisterait à conclure que,
le cas échéant, nous n'avons pas
affaire à un bon livre. Ce peut d'ailleurs être le cas. Par définition un mauvais livre est un livre auquel personne n'adhérerait et on peut supposer que le choix d'un éditeur recevant les manuscrits par centaines se fait sur ce critère : j'adhère, j'adhère pas. Mais certains livres sont plus retors : d'un côté, il est
clair qu'on n'y vient pas en terrain conquis, d'un autre quelque chose
en nous résiste à son rejet. On voit bien qu'une cohérence
s'y trouve, qu'un chemin s'y profile, mais on n'a pas les clés.
Reste à se dire que si par hasard on finit par les trouver, ces
clés, alors l'adhérence se produira. Voire : ce seul sentiment
d'un secret à percer suffit à produire le désir
de lecture et, plus encore, l'estime du livre en question.
Certains livres, donc, ne vous aident pas forcément
à s'embarquer en eux. Et pour faire dans la métaphore facile,
on dira qu'en matière de lecture, il en va comme du voyage : du
plus proche au plus lointain, les systèmes de signes connaissent
différents degrés d'abordage. Aussi bien on prend instinctivement
sa voiture pour aller au village d'à côté, par exemple
Alexandre Jardin (qui porte
déjà dans son patronyme la notion de proximité), aussi bien on prépare deux mois à l'avance son expédition au Tibet, par exemple Nathalie Quintane (qui porte quant à elle dans son patronyme une terre inconnue que même un ordinateur ne reconnaît pas, le soulignant d'un vilain trait rouge). Quant à moi, je dois vous le dire, à
l'heure qu'il est je n'ai toujours pas trouvé les clés du
livre de Nathalie Quintane dont le titre lui-même annonce la complexité
des verrous : " Saint-Tropez - Une américaine ".
Mais comme je suis du genre tenace, j'insiste. Ou plutôt je conclus
aussi vite : si je n'ai pas percé le mystère du texte, eh
bien c'est qu'il n'y avait pas de mystère, que la clé en
question est depuis longtemps au fond d'un puits dont l'auteur lui-même
a sûrement oublié l'emplacement, sinon bien sûr elle
n'aurait pas écrit le livre.
Autant le postuler : si vous êtes mis en défaut
par un texte, par son étrangeté, par ses codes, par sa graphie,
par sa syntaxe, par ses registres, par ses ruptures, et à condition
qu'il conserve le minimum d'indices comme quoi il est bien écrit
dans une langue que vous connaissez (par exemple le français),
alors dites-vous immédiatement que l'auteur n'est pas plus avancé que vous sur la question. Mieux : considérez dès à présent que toute page que vous gravirez sera l'exact reflet de l'heureux calvaire vécu par l'auteur. La seule longueur d'avance qu'un auteur possède sur vous, lecteur, c'est qu'il a eu le droit de lire le texte avant vous. Mais venons-en au texte de Nathalie Quintane qui suscite tant d'ambages.
Le principe en est simple et répond en grande partie à
l'extrait placé en exergue de cet article : s'attaquer par l'écriture
à démanteler un lieu, spécialement chargé
en représentations collectives de tous ordres, pour y substituer
un souci du regard, du détail, de l'approche singulière,
en bref, un souci d'écrivain. Un travail de dépoussiérage,
donc, que l'auteur se proposait de faire à partir de Las Vegas
mais s'est rabattue finalement sur Saint-Tropez.
Saint-Tropez va donc devenir pour les deux tiers du
texte un pur lieu d'expérimentation afin de sortir de la fumée
qui le couvre. Paragraphes plus ou
moins désunis, attaques répétées, frontales ou de biais, ce qui compte ici est de répondre à la fausse question : " qu'est-ce que Saint-Tropez ? " ou " qu'est-ce qui se cache derrière ce mot ? ". Fausse question bien sûr qui justifie qu'on écrive un livre mais s'annonce déjà comme bancale : sinon, pourquoi écrire ? On entendra donc tour à tour parler des spécialités
locales, d'Eddie Barclay, de la mer bleue, des arbres, des villages voisins,
de l'origine du nom, des nombrils des jeunes filles, de Picabia, de la
population, etc. Et cela est de plus en plus clair à mesure qu'on
avance : " un effort mental doit faire partie de la réception
de Saint-Tropez ".
Effort mental, oui, qui corrobore la thèse d'un
livre aux visions éclatées, fragmentaires et moléculaires,
souvent drôles aussi, mais seul moyen, semble-t-il, de démêler
ce que l'auteur nomme elle-même la " brouillasse " (nous
remercions ici la quatrième de couverture d'insister sur ce terme,
qui fait un bon appui pour le critique). La " brouillasse "
en gros, ce serait l'épaisse buée qui lie les mots et les
choses, ou les sépare, en tous cas les brouille. La brouillasse,
c'est ce qui nous empêche de voir véritablement du vivant dans Saint-Tropez, au-delà précisément des écueils mythologiques qui polluent la vue. Et si quelque chose a une chance de tout débrouiller, ou si quelque chose a une chance de mettre en scène la brouille, c'est bien la littérature. Et même plutôt ici, ce qu'on pourrait appeler la poésie. Poésie, le mot n'est pas écrit sur la couverture mais
poésie quand même parce qu'on est bien ici dans l'atelier
de fabrication, où se fait sous nos yeux la chimie. Pardonnez,
c'est une affaire d'étymologie : le poïesis, le faire. Ici
point de cheville, point d'emballage, point de scénario, point
même de structure narrative. Si construction il y a, c'est celle
qui suit la cyclothymie (très construite, elle) du narrateur,
acharné sur son port d'attache (toujours Saint-Tropez), c'est-à-dire
cherchant de bout en bout à inventer le produit miracle pour
nettoyage des yeux et des oreilles. Et bien sûr, la besogne est
d'autant plus ardue que le lieu en question est " gâché
". C'est tout le plaisir exclusivement masochiste du véritable
écrivain.
On pense alors à ces bonimenteurs de foire qui font les pires
taches sur leur tapis pour prouver ensuite l'efficacité miracle
de leur produit. Saint-Tropez serait cette tache et l'écriture
le produit miracle. Mais, vous répondrait l'auteur, l'écriture
n'est pas un produit miracle. Et de même qu'un bonimenteur utilise
tous les atours de la ruse pour parvenir à ses fins, il ne reste
ici aussi que les ruses, les tours rhétoriques, le babil incessant
qui fait oublier l'échec connu d'avance. Car " la réalité
Saint-Tropez est une balle impénétrable ", alors
il faut tourner autour, le prendre à revers, recycler ses mythes
et ses icônes, travailler ses écarts. Il faut digresser,
divertir (au sens propre : faire un détour). Sur ces questions
de méthode, l'auteur est elle-même très disert,
et je renvoie volontiers à l'impertinent insert des pages 72-73
(dont l'exergue ci-dessus est extraite), qui se paie le luxe d'expliciter
la fabrique du livre, comme une préface truquée qui vient
se placer au centre de l'aventure.
Aventure, c'est le mot aussi qui conviendrait au livre,
et qui fait lien avec sa seconde partie Une Américaine.
Le texte est indépendant de Saint-Tropez,
nous est-il dit, mais il entretient avec lui un rapport métaphorique limpide : cette fois, l'auteur met en scène les découvreurs du nouveau monde, Colomb, Vespucci et surtout Juan de la Cosa, et produit comme le carnet mal établi de l'approche, le relevé des signes et des spéculations qui entourent le phénomène de la découverte (de l'Amérique, donc). Cartes, raisonnements, notations factuelles, questions, étonnements devant une terre irraisonnable, l'Amérique de Juan de la Cosa est le Saint-Tropez de Nathalie Quintane. Leur brouillard est commun, ainsi que l'espoir rejoué de sa dissipation, et le choix de naviguer sous tous les temps. Entre ces deux parties, le point commun tient surtout
en cela que chaque remarque, phrase ou paragraphe, tente de tirer au clair
un point microscopique du problème, ou plus simplement encore,
de l'établir comme problème. Quelquefois un poème
court : " Et d'un coup, la terre apparaît ". Quelquefois
une équation mathématique : " Saint-Tropez = l'Amour
". Quelquefois une
simple question : " C'est l'Inde ? Ici, c'est l'Inde ? ! ". Quelquefois une remarque scientifique : " En contraignant les Indiens à parler longtemps, de lassitude, ils finiront par dire une phrase valable ". Disons-le : à l'ouverture première du livre, on évoquerait
plus volontiers les carnets préparatoires de Dostoïevski
que l'écriture lissée d'un roman contemporain. Et ce sentiment de mine à ciel ouvert où
l'on voit se fabriquer l'écriture, c'est cela sûrement qui
oblige à évoquer Francis Ponge, cette même usine toujours
en action qui donne les outils en même temps que les poèmes,
et cette même attention concourant à l'exhaustif, mimant
du moins par la répétition l'infini détour du sens
à laquelle se doit la littérature si elle veut porter ce
nom, si elle veut simplement que la vue des choses ne soit pas définitivement
brouillée. Ponge donc, qui voudrait en bon écrivain détruire
l'abstraction essentielle du langage et qu'il devienne matière
sensible et vivante à même hauteur que les
choses, peut-être même qu'il se confonde avec elles. Ponge aussi qui sait pertinemment que seul son regard porté cent fois sur un savon redonnera vie, non au savon, mais à lui-même. Ici l'enjeu reste différent : il ne s'agit pas d'un savon, mais
de Saint-Tropez. Et donc : il ne s'agit pas d'un nom commun mais d'un
nom propre. Et si le nom commun, par le fait même d'être
commun, confine immédiatement à l'abstraction et se sépare
forcément de son objet, le nom propre, lui, revêt la fonction
inverse : il requiert la singularité la plus irréductible,
il requiert le propre, l'original, l'unique. Il est, par définition,
celui qui se clôt sur lui-même et évoque du même
coup sa totalité d'être. On pourrait dire, dans une hiérarchie
fantasque des signes, que le nom commun est au stade de la loi (s'appliquant
mal mais partout), quand le nom propre est au stade du témoin
(parlant une seule fois mais totalement). Alors peut-être l'enjeu
du livre de Nathalie Quintane est là : faire parler le témoin,
dût-elle en passer par la torture, les plumes d'oie sous les pieds,
l'entonnoir dans la bouche.
Si on veut vraiment comparer Ponge et Quintane, il faut parler de générations
: Ponge a joyeusement détruit le premier volume du Robert, et
défait ce qu'on croyait être notre ciment, le nom commun,
que pourtant on partage et parle ensemble. Quant à Quintane,
elle vient de détruire tout aussi joyeusement le second volume
du Robert, et on saura pour l'avenir que même les noms propres
ne le sont pas tant, plutôt tachés de partout, et qu'il
appartient à chacun de trouver son détergent.
Peut-être alors Saint-Tropez - Une américaine
n'est-il pas un texte aux verrous si complexes, parce que tout simplement,
devant un bon écrivain, les mots préfèrent parler
que mourir. Et sous un brouillard à couper au couteau, l'écriture
fait encore figure de bonne lame.
Naviguer
par temps de brouillard / Tanguy Viel
Tanguy Viel est écrivain. Il a notamment écrit Black
Note, Cinéma et L'absolue perfection du crime
parus chez Minuit. Ainsi que Tout
s'explique et Maladie
parus chez Inventaire/Invention.
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||