Nathalie Quintane,
Saint-Tropez - Une Américaine,
éd. P.O.L.,
204 pages, 14.48 euros



" J'aimerais […] traiter d'un lieu occupé, voire parasité, qui pourrait a priori sembler " gâché " - et violemment rétif aux recherches que j'entreprends, tant il est pris, et depuis longtemps, dans un argumentaire essentiellement touristique ou médiatique, dans des clichés de tous ordres (lexicaux, iconiques) : Las Vegas serait ce lieu "

Nathalie Quintane
extrait d'une candidature à l'obtention d'une bourse

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Certains livres ont le curieux pouvoir de nous mettre en défaut. Mais en défaut de quoi ? Puisqu'on est en train de lire, autant ne pas chercher trop loin, on se trouve pris en défaut de lecteur, c'est-à-dire : ça ne tourne pas rond, les phrases ne s'enchaînent pas comme on les attendrait, les images mentales se bousculent, se chevauchent, se détruisent les unes les autres, bref, c'est le chaos. Pourtant bien sûr, ce n'est pas la lecture comme " acte visuel de déchiffrement des signes " qui est mis en défaut, mais plutôt le système de reconnaissance que la lecture implique, de sorte qu'avec des lettres on fasse des mots, qu'avec des mots on fasse des phrases, et surtout qu'avec des phrases on fasse du texte, c'est-à-dire grosso modo, qu'on crée, en tant que lecteur aidé par un texte (une somme de signes reconnaissables), un espace, disons fictionnel ou littéraire, mais qui a pour lui d'avoir sa cohérence interne, à laquelle on adhère plus ou moins. Certains livres, donc, ont le pouvoir de mettre en défaut cette habituelle adhérence ou cohérence recherchée.
La facilité consisterait à conclure que, le cas échéant, nous n'avons pas
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affaire à un bon livre. Ce peut d'ailleurs être le cas. Par définition un mauvais livre est un livre auquel personne n'adhérerait et on peut supposer que le choix d'un éditeur recevant les manuscrits par centaines se fait sur ce critère : j'adhère, j'adhère pas.
Mais certains livres sont plus retors : d'un côté, il est clair qu'on n'y vient pas en terrain conquis, d'un autre quelque chose en nous résiste à son rejet. On voit bien qu'une cohérence s'y trouve, qu'un chemin s'y profile, mais on n'a pas les clés. Reste à se dire que si par hasard on finit par les trouver, ces clés, alors l'adhérence se produira. Voire : ce seul sentiment d'un secret à percer suffit à produire le désir de lecture et, plus encore, l'estime du livre en question.
Certains livres, donc, ne vous aident pas forcément à s'embarquer en eux. Et pour faire dans la métaphore facile, on dira qu'en matière de lecture, il en va comme du voyage : du plus proche au plus lointain, les systèmes de signes connaissent différents degrés d'abordage. Aussi bien on prend instinctivement sa voiture pour aller au village d'à côté, par exemple Alexandre Jardin (qui porte
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déjà dans son patronyme la notion de proximité), aussi bien on prépare deux mois à l'avance son expédition au Tibet, par exemple Nathalie Quintane (qui porte quant à elle dans son patronyme une terre inconnue que même un ordinateur ne reconnaît pas, le soulignant d'un vilain trait rouge).
Quant à moi, je dois vous le dire, à l'heure qu'il est je n'ai toujours pas trouvé les clés du livre de Nathalie Quintane dont le titre lui-même annonce la complexité des verrous : " Saint-Tropez - Une américaine ". Mais comme je suis du genre tenace, j'insiste. Ou plutôt je conclus aussi vite : si je n'ai pas percé le mystère du texte, eh bien c'est qu'il n'y avait pas de mystère, que la clé en question est depuis longtemps au fond d'un puits dont l'auteur lui-même a sûrement oublié l'emplacement, sinon bien sûr elle n'aurait pas écrit le livre.
Autant le postuler : si vous êtes mis en défaut par un texte, par son étrangeté, par ses codes, par sa graphie, par sa syntaxe, par ses registres, par ses ruptures, et à condition qu'il conserve le minimum d'indices comme quoi il est bien écrit dans une langue que vous connaissez (par exemple le français),
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alors dites-vous immédiatement que l'auteur n'est pas plus avancé que vous sur la question. Mieux : considérez dès à présent que toute page que vous gravirez sera l'exact reflet de l'heureux calvaire vécu par l'auteur. La seule longueur d'avance qu'un auteur possède sur vous, lecteur, c'est qu'il a eu le droit de lire le texte avant vous.

Mais venons-en au texte de Nathalie Quintane qui suscite tant d'ambages. Le principe en est simple et répond en grande partie à l'extrait placé en exergue de cet article : s'attaquer par l'écriture à démanteler un lieu, spécialement chargé en représentations collectives de tous ordres, pour y substituer un souci du regard, du détail, de l'approche singulière, en bref, un souci d'écrivain. Un travail de dépoussiérage, donc, que l'auteur se proposait de faire à partir de Las Vegas mais s'est rabattue finalement sur Saint-Tropez.
Saint-Tropez va donc devenir pour les deux tiers du texte un pur lieu d'expérimentation afin de sortir de la fumée qui le couvre. Paragraphes plus ou
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moins désunis, attaques répétées, frontales ou de biais, ce qui compte ici est de répondre à la fausse question : " qu'est-ce que Saint-Tropez ? " ou " qu'est-ce qui se cache derrière ce mot ? ". Fausse question bien sûr qui justifie qu'on écrive un livre mais s'annonce déjà comme bancale : sinon, pourquoi écrire ?
On entendra donc tour à tour parler des spécialités locales, d'Eddie Barclay, de la mer bleue, des arbres, des villages voisins, de l'origine du nom, des nombrils des jeunes filles, de Picabia, de la population, etc. Et cela est de plus en plus clair à mesure qu'on avance : " un effort mental doit faire partie de la réception de Saint-Tropez ".
Effort mental, oui, qui corrobore la thèse d'un livre aux visions éclatées, fragmentaires et moléculaires, souvent drôles aussi, mais seul moyen, semble-t-il, de démêler ce que l'auteur nomme elle-même la " brouillasse " (nous remercions ici la quatrième de couverture d'insister sur ce terme, qui fait un bon appui pour le critique). La " brouillasse " en gros, ce serait l'épaisse buée qui lie les mots et les choses, ou les sépare, en tous cas les brouille. La brouillasse,
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c'est ce qui nous empêche de voir véritablement du vivant dans Saint-Tropez, au-delà précisément des écueils mythologiques qui polluent la vue. Et si quelque chose a une chance de tout débrouiller, ou si quelque chose a une chance de mettre en scène la brouille, c'est bien la littérature. Et même plutôt ici, ce qu'on pourrait appeler la poésie.
Poésie, le mot n'est pas écrit sur la couverture mais poésie quand même parce qu'on est bien ici dans l'atelier de fabrication, où se fait sous nos yeux la chimie. Pardonnez, c'est une affaire d'étymologie : le poïesis, le faire. Ici point de cheville, point d'emballage, point de scénario, point même de structure narrative. Si construction il y a, c'est celle qui suit la cyclothymie (très construite, elle) du narrateur, acharné sur son port d'attache (toujours Saint-Tropez), c'est-à-dire cherchant de bout en bout à inventer le produit miracle pour nettoyage des yeux et des oreilles. Et bien sûr, la besogne est d'autant plus ardue que le lieu en question est " gâché ". C'est tout le plaisir exclusivement masochiste du véritable écrivain.
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On pense alors à ces bonimenteurs de foire qui font les pires taches sur leur tapis pour prouver ensuite l'efficacité miracle de leur produit. Saint-Tropez serait cette tache et l'écriture le produit miracle. Mais, vous répondrait l'auteur, l'écriture n'est pas un produit miracle. Et de même qu'un bonimenteur utilise tous les atours de la ruse pour parvenir à ses fins, il ne reste ici aussi que les ruses, les tours rhétoriques, le babil incessant qui fait oublier l'échec connu d'avance. Car " la réalité Saint-Tropez est une balle impénétrable ", alors il faut tourner autour, le prendre à revers, recycler ses mythes et ses icônes, travailler ses écarts. Il faut digresser, divertir (au sens propre : faire un détour). Sur ces questions de méthode, l'auteur est elle-même très disert, et je renvoie volontiers à l'impertinent insert des pages 72-73 (dont l'exergue ci-dessus est extraite), qui se paie le luxe d'expliciter la fabrique du livre, comme une préface truquée qui vient se placer au centre de l'aventure.
Aventure, c'est le mot aussi qui conviendrait au livre, et qui fait lien avec sa seconde partie Une Américaine. Le texte est indépendant de Saint-Tropez,
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nous est-il dit, mais il entretient avec lui un rapport métaphorique limpide : cette fois, l'auteur met en scène les découvreurs du nouveau monde, Colomb, Vespucci et surtout Juan de la Cosa, et produit comme le carnet mal établi de l'approche, le relevé des signes et des spéculations qui entourent le phénomène de la découverte (de l'Amérique, donc). Cartes, raisonnements, notations factuelles, questions, étonnements devant une terre irraisonnable, l'Amérique de Juan de la Cosa est le Saint-Tropez de Nathalie Quintane. Leur brouillard est commun, ainsi que l'espoir rejoué de sa dissipation, et le choix de naviguer sous tous les temps.
Entre ces deux parties, le point commun tient surtout en cela que chaque remarque, phrase ou paragraphe, tente de tirer au clair un point microscopique du problème, ou plus simplement encore, de l'établir comme problème. Quelquefois un poème court : " Et d'un coup, la terre apparaît ". Quelquefois une équation mathématique : " Saint-Tropez = l'Amour ". Quelquefois une
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simple question : " C'est l'Inde ? Ici, c'est l'Inde ? ! ". Quelquefois une remarque scientifique : " En contraignant les Indiens à parler longtemps, de lassitude, ils finiront par dire une phrase valable ".
Disons-le : à l'ouverture première du livre, on évoquerait plus volontiers les carnets préparatoires de Dostoïevski que l'écriture lissée d'un roman contemporain.

Et ce sentiment de mine à ciel ouvert où l'on voit se fabriquer l'écriture, c'est cela sûrement qui oblige à évoquer Francis Ponge, cette même usine toujours en action qui donne les outils en même temps que les poèmes, et cette même attention concourant à l'exhaustif, mimant du moins par la répétition l'infini détour du sens à laquelle se doit la littérature si elle veut porter ce nom, si elle veut simplement que la vue des choses ne soit pas définitivement brouillée. Ponge donc, qui voudrait en bon écrivain détruire l'abstraction essentielle du langage et qu'il devienne matière sensible et vivante à même hauteur que les
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choses, peut-être même qu'il se confonde avec elles. Ponge aussi qui sait pertinemment que seul son regard porté cent fois sur un savon redonnera vie, non au savon, mais à lui-même.
Ici l'enjeu reste différent : il ne s'agit pas d'un savon, mais de Saint-Tropez. Et donc : il ne s'agit pas d'un nom commun mais d'un nom propre. Et si le nom commun, par le fait même d'être commun, confine immédiatement à l'abstraction et se sépare forcément de son objet, le nom propre, lui, revêt la fonction inverse : il requiert la singularité la plus irréductible, il requiert le propre, l'original, l'unique. Il est, par définition, celui qui se clôt sur lui-même et évoque du même coup sa totalité d'être. On pourrait dire, dans une hiérarchie fantasque des signes, que le nom commun est au stade de la loi (s'appliquant mal mais partout), quand le nom propre est au stade du témoin (parlant une seule fois mais totalement). Alors peut-être l'enjeu du livre de Nathalie Quintane est là : faire parler le témoin, dût-elle en passer par la torture, les plumes d'oie sous les pieds, l'entonnoir dans la bouche.
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Si on veut vraiment comparer Ponge et Quintane, il faut parler de générations : Ponge a joyeusement détruit le premier volume du Robert, et défait ce qu'on croyait être notre ciment, le nom commun, que pourtant on partage et parle ensemble. Quant à Quintane, elle vient de détruire tout aussi joyeusement le second volume du Robert, et on saura pour l'avenir que même les noms propres ne le sont pas tant, plutôt tachés de partout, et qu'il appartient à chacun de trouver son détergent.
Peut-être alors Saint-Tropez - Une américaine n'est-il pas un texte aux verrous si complexes, parce que tout simplement, devant un bon écrivain, les mots préfèrent parler que mourir. Et sous un brouillard à couper au couteau, l'écriture fait encore figure de bonne lame.

Naviguer par temps de brouillard / Tanguy Viel

 

Tanguy Viel est écrivain. Il a notamment écrit Black Note, Cinéma et L'absolue perfection du crime parus chez Minuit. Ainsi que Tout s'explique et Maladie parus chez Inventaire/Invention.



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