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'il y a une chose qui doit être ratée dans le livre
de Thierry Beinstingel, peut-être la seule, c'est la quatrième
de couverture. Ratées, les quatrièmes le sont en général
quand elles n'atteignent pas leur but, à savoir donner envie
de lire, ce qui n'est pas le cas. Plus rares sont ces para-textes
(et je crois qu'il n'y a pas de meilleur mot dans ce cas) qui dévaluent
l'entrée dans un livre. Le problème ici est simple
: tout y est dit de ce qu'on préférerait ne pas voir,
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c'est-à-dire à la fois le procédé formel utilisé
et la morale de l'affaire. Citons : «
le narrateur [
] se jure d'écrire un roman peuplé
de verbes sans sujet
».
Voilà pour la contrainte formelle. Citons encore : «
Il en résulte cet étonnant roman de l'incommunicabilité
au cur de la communication où plus personne, bientôt,
ne répondra à personne ».
Voilà pour la morale. Or si Central doit avoir des raisons
d'être lu, comme d'ailleurs la littérature en général,
par pitié que ce ne soit pas en vertu des intentions et des messages.
Ce qu'en outre n'est pas le livre.
Dans Central donc, tous les verbes sont à
l'infinitif (présent ou passé) ou au participe (présent
ou passé), il n'y a effectivement pas de «
sujet »,
ni pronom, ni substantif assumant cette fonction grammaticale. Mais bien
que cette quatrième de couverture nous y pousse fortement, ce serait
assez stupide de la part du critique de brandir à nouveau le bon
vieux grief de l'exercice de style. Soit dit en passant, tous les livres
sont des exercices de style, tous les livres s'imposent contrainte, si
invisible puisse-t-elle être à son auteur lui-même.
L'endroit d'où on parle, le
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nébuleux lecteur qu'on construit dans sa tête, le fil rouge
qu'on suit quand on écrit, le cadrage, le montage, ce ne sont là
que les formes discrètes de l'exercice de style. D'un autre côté,
il faut avouer, ici on nous y pousse vraiment. Et par cette affaire de
sujet manquant, il ne resterait plus qu'à broder quelques assertions
théoriques autour d'une littérature sans sujet, de la mort
du narrateur, etc. L'article est bouclé.
Pourtant on peut soupçonner que, si tant de précautions
n'étaient prises avec nous, les lecteurs, on n'y verrait que
du feu quant à ces fameux verbes sans sujet. Car souvent à
la lecture on parvient à oublier cette rigueur formelle dans
l'enveloppé de la phrase, son invention permanente, ou ses ruses
qui rendent invisibles sa rigidité fondatrice. La contrainte,
comme dans tout livre qui se respecte, est une histoire de cuisine interne
dans laquelle le lecteur ne doit pas être pris à parti.
Et si Central est un beau livre, ce n'est sans
doute pas d'ailleurs dans ce procédé
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qui cherche ainsi à mieux décrire l'homme broyé par
la machine (en l'occurrence, la machine c'est le téléphone,
et le sujet broyé, un homme qui travaille au Central des télécommunications),
ni dans son postulat au fer rouge du «
plus on communique moins on communique »,
mais au contraire dans l'exhaussement d'un narrateur, et pour le dire
vite, dans sa puissance sensible. Nous voudrions nous engager là,
à nos risques et périls, dans une question poétique
: ce qui est beau dans Central, ce sont les nuits répétées
d'angoisse, c'est le téléphone 1924 du grand-père,
c'est le démontage du stand de foire, c'est le sentiment de compression
qui se dégage. Du vivant, rien que du vivant et du visible. Ce
qui est moins beau peut-être, c'est le désir du texte de
s'auto-définir, et qu'on doit à la quatrième de couverture
de mettre encore plus en avant, comme le soulignant naïvement (ou
malhonnêtement, puisqu'il s'agirait de légitimer le texte
avant même qu'on l'ait lu).
Proust a résumé le problème en
deux phrases bien distinctes et
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tranchantes. 1) Au jugement dernier de l'art, les intentions ne seront
pas comptées. 2) Une uvre où il y a des théories
est comme une chose sur laquelle on aurait laissé l'étiquette
du prix.
Pourtant dans le texte de Central, on n'est
pas tant gêné par le besoin du narrateur (caché) de
s'expliquer. Pour ne prendre qu'un exemple, on trouve à la page
144 la phrase suivante : «
Ne plus pouvoir utiliser même un seul sujet, et surtout pas le
Je
».
Voilà bien une phrase «
explicative
»
mais au moins elle provient de l'intérieur du livre, comme un point
auquel on aboutit et auquel le narrateur ne pouvait échapper dans
sa logique interne. La part théorique est déjà sertie
dans la fiction et, quand bien même ce n'est pas ce qui fait la
force du livre, on la tolère.
Mais il y a peut-être quand même un paradoxe entre l'absence
ostentatoire de sujet et l'omniprésence d'une instance cachée
qui juge et considère sans répit le monde dans lequel
il vit et nous explique (nous justifie ?) son projet. Tous les
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écrivains ont besoin de protection pour écrire, qu'elle
soit en amont du texte, ou qu'elle en fasse directement partie. Et
ce que nous semblons considérer comme des scories dans ce livre,
ce n'est sans doute que la part visible des protections, des garde-fous
qui permettent tout simplement l'écriture. Nous aussi, dans
cet article, nous nous protégeons : ce que nous reprochons
au texte est une véritable affaire de choix poétique
qui pourrait se résumer dans la formule : le montré,
c'est tellement plus beau que le démontré.
Or Central montre beaucoup plus qu'il ne semble
le croire lui-même, comme si l'auteur peut-être ne faisait
pas absolument confiance à son matériau. Il faut lire
Central pour ce qu'il a d'écrit, de rarement écrit,
pour sa façon unique de sillonner la matière, de forer le
réel sans relâche, d'assurer le trouble entre le cerveau
du narrateur et l'image nocturne, déformée, du monde obsessif
qui le fait. Il faut lire Central pour son basculement dans le
presque fantastique, à force de regarder à la
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loupe le monde devant soi. Il faut lire Central pour vivre le cauchemar
ruiniste d'une vie d'homme au travail, pour voir se faire démonter
sous nos yeux, nerveusement, fébrilement les téléphones
fantomatiques qui traversent les pages sans qu'on sache plus à
force ce qui du rêve ou de la réalité fait le récit.
Il faut oublier le plus possible la quatrième
de couverture et les instants de relâche du texte.
Il faut finir Central, refermer le livre et
se dire à propos de l'auteur, non pas comme souvent : «qu'est-ce
qu'il va écrire après ça?»
mais plutôt «tout
est possible après ce livre».
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