Dominique Sigaud,
La Part Belle,
éd.
Frontières/Gallimard Jeunesse,
129 pages, 5,10 euros








l'instar d'un Rimbaud qui, dans une Saison en Enfer écrit Adieu et s'intime l'ordre de tenir le pas gagné, Dominique Sigaud dans La Part Belle n'entonne aucun chant d'action de grâces, elle dit là où elle est. "Ce que j'écris contient ce que je vis". Dans le brasier du réel, vive, elle dit là, dans cette autobiographie nue, son parcours ; de ses
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dix-sept ans à ses presque quarante avec au cœur l'enfant qu'elle fut, l'enfant qu'elle est : «À cette enfant aussi je dois d'être là. Elle voulait durer et que résiste en moi malgré tout la part belle».
Au cri de Serge Daney «Donnez-moi des nouvelles des gens que je ne connais pas», Dominique Sigaud répond en signant des livres sans fard ; elle introduit au cœur d'une guerre virtuelle des cadavres bien réels — (John Miller me hante, il me parle de la mort de ma mère) — et c'est L'Hypothèse du désert en 1996 ; elle décrit de l'intérieur l'organisation de la peur et de la mort en Algérie et c'est La vie, là-bas, comme le cours de l'oued en 1997 ; elle nous conduit dans une prison du Texas où s'élèvent voix et corps d'Aaron Robbins condamné à mort et c'est Blue Moon en 1998.
«Depuis qu'à l'âge de 13 ans j'ai réalisé que la Shoah avait existé, je n'ai eu de cesse de travailler là-dessus. D'une certaine manière, il n'y a pas grand-chose à comprendre mais je crois qu'il y a des choses à en dire» (extrait d'un entretien avec Thomas Lemahieu, de L'Humanité). La journaliste qu'elle fut, faisant ses premières armes pour un journal du matin
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dans des usines en grève, apprenant sur le tas — le monde — «le seul métier qui (lui) convenait, payée pour demander pourquoi et avoir le droit d'insister" se sentit vite mal à l'aise dans les rédactions auxquelles elle proposait des "papiers" écrits souvent refusés ; à peine de quoi gagner sa vie ! Et Alger la peur au ventre, l'aéroport, ce jour là, le passage de la frontière est annonciateur de fins, amorce le tournant. Bientôt la vie — mais je n'en sais encore rien... en rentrant de ce voyage, je mets fin à mon métier. J'ai atteint la limite, celle de la peur sans doute. Dominique Sigaud devient écrivain, elle tente d'être un de ces écrivains "droits", "justes". Elle y parvient, lisez-là, elle nous redresse.
Dominique Sigaud la "noiraude" rèvèle à Marc Weitzmann dans un entretien aux Inrockuptibles du 2 septembre 1998 ce qu'elle entend par "écrivains droits" qui ont pour noms J.M. Coetzee, Toni et Jim Morrison, Cormac Mac Carthy : l'auteur accepte d'être, si je puis dire "au milieu", explosé. Il n'est pas là pour parler de n'importe quoi, il fait un vrai travail avec l'écriture, il prend son style au sérieux. Ce sont aussi des gens ancrés
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dans le réel, des gens qui prennent acte du réel et qui transmettent quelque chose.
La Part Belle est le récit limpide, non chronologique, du passage des frontières, c'est un puzzle dont les pièces ensemble disent le cours initiatique d'une vie : dire non aux parents séparés, non à la vie en moins, oui au monde — la passion pour le monde et le fait d'y être, cette passion que j'attendais, voulais rejoindre — ébrécher le bloc de marbre qui tel, le commandeur, vous barre la route, le tailler avec les mots, ouvrir une brèche par laquelle s'ouvre un chemin de liberté, et décider enfin de dire oui à la vie toute entière. Les frontières dans ce parcours sont innombrables : géographiques, mentales, physiques ; ces frontières sont les nôtres et dans ce récit exemplaire car radicalement dépouillé d'emphase et de complaisance, c'est de nous qu'il s'agit, de nous nus et apeurés, nus et seuls, nus et parfois réunis (pur don et dur refus écrivait Roger-Gilbert Lecomte). Cécile Dutheil qui dirige la collection Frontières, créee en novembre 1998 après 10 années d'existence de la Collection Page Blanche destinée à la
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jeunesse (livres étudiés dans les écoles) me dit que Dominique Sigaud a accepté avec enthousiasme et crainte de répondre à son appel ; qu'elle voulait écrire sur cette période, tenait à faire part de son expérience pour montrer que faire l'hypothèse de la vie n'est jamais une évidence. Le dernier chapitre de La Part Belle s'appelle Le Col, c'est du col de l'utérus dont il s'agit ; Dominique Sigaud a demandé à Cécile Dutheil qu'apparaisse formellement le rétrécissement par une justification du texte plus serrée. La fin du livre peut laisser sur un malaise (métaphore vie/mort un peu appuyée). Mais l'enfant franchit cette frontière ; il naît la chair blessée, plaies sur les joues, oeil au beurre noir, mais un visage quand même. je l'ai regardé. Dans le visage, il y avait tout l'enfant.
Si tu traverses pas , t'es mort.

Dominique Sigaud nous donne de ses nouvelles et j'ai su depuis le prénom de son enfant.

Mettre un pas devant l'autre,
inlassablement sur la voie étroite
/ Vivianne de Tapia

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