rythme de mon écriture. C'était une colère non partageable, surtout dans les milieux littéraires que je fréquentais, ce livre, c'était comme une photographie du bouillonnement de mon sang, à ce moment-là". Christian Bourgois décide - après le refus de 13 éditeurs - de publier L'épi monstre en décembre 1961 chez René Julliard. Marcel Jouhandeau en écrit la préface - "préface d'un chrétien notoire, garant du prie-dieu de Mme de Gaulle" (Extrait de l'entretien accordé à Jean-Yves Jouannais dans Art Press/janvier 1999). Jean Cocteau lui décerne le prix des "Enfants Terribles" qu'il crée pour lui. Grand succès de vente. Pasolini et Mishima veulent le traduire. En juillet 1962, le Ministère de l'Intérieur interdit le livre en s'appuyant sur la loi 49-956 du 16 juillet 1949 (toujours en vigueur aujourd'hui) pour "protéger la jeunesse" des publications qui lui sont destinées ! Le livre est interdit d'exportation, de traduction, de publicité. Nabokov intervient, il veut le publier en édition pirate chez Grove Press à New-York mais Jouhandeau conseille à Nicolas Genka d'attendre. Après avoir retrouvé sa maison du Finistère saccagée, sa
bibliothèque incendiée, Nicolas Genka s'adresse à André Malraux, alors Ministre de la Culture et lui envoie une lettre d'appel au secours concluant que s'il n'intervenait pas pour lever l'interdiction, il continuerait à "(se) vendre sous le manteau pour (s)'acheter des mitraillettes". En 1963, François Maspéro passe outre, il le remet en vente ; le livre est saisi et mis au pilon. Dans une maison près de Querlas (village breton), Maurice Morfay vit entouré de "tout le monde : femmes et filles". S'y côtoient le fantôme de sa femme Marianne, l'Allemande morte dans la folie et haïe par la mère de Morfay, la dame aux mitaines noires, Mauda la fille aînée qui meurt de trop aimer son père et enfin, la cadette, Marceline tuée par l'incendie allumé par son père pour l'empêcher de fuir. Les Querlasois sont des âmes en perdition (Bernanos n'est pas loin) qui trouent ce conte cruel d'histoires de dames bleues, de filles noyées, de beuveries et de ripailles. L'épi monstre est un poème mythologique qui fait de la famille le lieu
du carnage et du désespoir, microcosme de la grande famille humaine. En 1964 avec la publication de son second roman Jeanne la pudeur également interdite, c'est le déchaînement procédurier. Un membre de sa belle-famille porte plainte en justice contre lui. Il est accusé d'inceste : "le personnage de Morfay est Genka". La tentative de suicide de sa sur Renée semble confirmer les accusations. Maurice Garçon qui publie en 1963 Plaidoyer contre la censure chez Jean-Jacques Pauvert, prend la défense de Genka : "Ce n'est plus d'un seul écrit indésirable qu'un simple arrêté du Ministre permet de se débarrasser, mais d'un auteur..." il parle de "volonté de puissance malade ayant reconnu sous ceux de Morfay ses propres traits". René Julliard est mort en 1962, Maurice Garçon meurt en 1967. Genka est seul. L'épi monstre est un roman écrit contre la Loi, la loi des pères, la loi des pères de famille, des pères de l'Eglise, ces pères omniscients ; il appelle, après et avec Rimbaud à la fin de "l'infini servage de la femme". La loi perdure, l'interdiction
aussi.
À ce jour, les requêtes formulées les 20 octobre et
12 novembre 1997 par Régine Deforges à Élisabeth
Guigou et Jean-Pierre Chevènement pour faire lever l'interdiction
sont restées lettres mortes. L'épi monstre "est le poème de la caste aux champs. Ici toutes les menaces
témoignent, accumulées dans l'horizon, de la dégradation du lien communautaire. Ici la relation père-filles porte à la tragédie la relation chef-classes dans son implication du milieu naturel, de la transmission du savoir" (Extrait de l'entretien accordé à Jean-Yves Jouannais dans Art Press/janvier 1999). Morfay est ce père amoureux et assassin de Mauda, l'aînée (la serve et la haute), ainsi que de Marceline, la femme solaire, Lorelei jalouse de Mauda. Ce veuf de Marianne l'est aussi de l'utopie communiste, d'une société sans classes et "autres cavales que montaient nos pères entre les deux guerres". Lorsque Mauda, malade d'amour pour son père dont elle récolte les excréments au milieu de la cuisine depuis 15 ans, se suicide à la soude en souriant à la lune avec un "méchant sourire d'avare", Morfay s'effondre, le verbe titube, les paysans de Querlas chuchotent au bistrot ; ils ont peur de ce bourgeois déclassé, de cet homme
qui ne cesse d'annoncer en hurlant l'apocalypse pour tout de suite et qui "s'ouvre comme un asile d'aliénés". Quant à Marceline, elle vaut mieux que la solitude, en a décidé Morfay. Il sait qu' elle sait que "chacun se meurt d'un être qui n'existe". Elle leur crie à tous ces bouseux de Querlas : "Vous êtes des lopettes, des pâtés de bêtise, il vous manque l'étincelle, et si vous l'avez eue une toute petite fois, cette étincelle, vous avez craché dessus pour être sans inquiétude, pour mieux croupir dans votre soupe d'idiotie". Marceline a 18 ans. Elle se souvient de ce que son père lui fit connaître "l'avant plaisir dont l'osmose procure ce bouton d'illet dans la poitrine qui s'ouvrira plus tardivement, illet crématoire, foyer de l'inceste ou de l'homosexualité". Marceline rêve, c'est de son âge. Au loin les rades, les plages, le pignon des
casinos sur la mer, "ici l'illet, la maison craquée de sécheresse, les lits sales, voler ses économies à la Jeanne, partir... écume des rêves, amertume". Et elle rêve à nouveau "Ma grande moisson ! Mon Albert blond ! Cicatrice de mon illet ! Ma vengeance !". Et Marceline rejoindra Albert, le domestique des Manchon, et surtout le seul qui n'ait pas peur de Morfay. Il a 19 ans, le torse éclatant et le seul ici avec lequel elle pourrait rejoindre ses rêves d'adolescente, les routes et les plages ; échapper au père. Pour Morfay, c'est l'épouvante. Il part à leur recherche dans le jaune insoutenable des blés prêts à être fauchés, sous un soleil prêt à se décrocher du ciel, il les trouve, tue Albert dans Marceline. Marceline "la toute nue n'est plus que nuage, divagation". Elle fuit Morfay qui la poursuit, met le feu à sa veste et la jette à la moisson, "ce sera la merveille épouvantable, le suicide des terriens, l'Apocalypse!" hurle-t-il au cadavre de l'été. Les morts aussi sont de la fête solaire,
ceux des camps de concentration, d'Hiroshima, d'Algérie, Genka les convoque avec une cruauté du verbe proprement jubilatoire. Six ans avant 1968, Genka nous fait sentir le parfum infect d'une société en décomposition. "Viendront les jours en soutanes ouvertes, portant les croix, les tabernacles, l'insolente bimbeloterie, viendront les migrations de philosophes-fabricants, sécrétant du voile et de la matière à procès pour gentils rhétoriciens pâles, eux résolument épris de l'Homme et très masturbé par son destin à travers le leur et soi-même...". Genka fait brûler le feu. C'était semble-t-il son projet. Van Gogh l'inflammable, son frère, le rejoint dans les dernières pages où Marceline tend les bras vers son père qui se traîne. La main de Morfay "rampe jusqu'à la main de la momie pour sceller cette histoire humaine d'un hiéroglyphe de peur".
Nicolas Genka, aujourd'hui, poursuit son uvre.
Les romans qui prolongent les deux premiers, forment une série
intitulée Sous l'arbre idiot. Il refuse de les publier en
France tant que ses livres resteront mis à l'index. Pourtant Jeanne
la pudeur est ressorti en librairie en août 1999. Afin de connaître
les raisons qui l'ont poussé à revenir sur sa décision,
nous lui avons demandé de nous accorder un entretien. Viviane de Tapia Les éditions Exils qui ont pris le risque de republier L'épi monstre ont été créées par Philippe Thureau-Dangin en 1998 et se veulent un lieu d'alerte politique et littéraire.
"L'ordonnance du 23 décembre 1958 a ajouté à la loi du 16 juillet 1949 un article 14 qui en transforme complètement l'esprit en rétablissant une censure que la Restauration elle-même n'avait pas osé instaurer."
Viviane de Tapia : Dans les entretiens accordés à la presse après la reparution de L'épi monstre en janvier dernier, vous déclarez ne pas vouloir publier en France ce vaste "roman polyphonique en neuf tomes" intitulé Sous l'arbre idiot, or en août 1999 reparaît Jeanne La Pudeur et au printemps 2000 Les Premières maisons de la ville chez Flammarion. Pourquoi acceptez-vous aujourd'hui ? Nicolas Genka : Je n'ai jamais refusé de publier l'ensemble de mon oeuvre. Ma décision concerne très précisément et uniquement trois tomes faisant partie de Sous l'arbre idiot. Je refusais et refuse toujours aujourd'hui, tant que l'article 14 (visant les publications de toute nature) introduit dans la loi du 16 juillet 1949 ne sera pas retiré. Ces trois livres se nomment Mademoiselle mon père, La révolution Marceline et Par temps clair on apercevait la côte anglaise.
- Comment pendant plus de 30 ans avez-vous pu continuer à écrire ? Vous avez écrit contre cette loi ? Bien sûr ! Mais je ne suis pas un homme de vengeance, j'aime le thème de la vengeance dans les tragédies grecques parce qu'il est toujours porté à la beauté, à la force. La véritable vengeance, c'est faire entrer cette ordonnance en littérature. Je l'ai donc fait entrer telle qu'elle est. Aujourd'hui on n'a plus besoin de Balzac, nous sommes ses petits enfants, j'ai donc ramassé cette ordonnance et elle est si l'on peut dire l'un des personnages de mes romans, pas tout à fait la star, mais par moment elle l'est, elle apparaît et cette ordonnance que je fais connaître aux Français par petits bouts romanesques, mais en la citant telle quelle, je finis par la faire avaler aux lecteurs. Moi-même, si je n'avais pas été écrivain et interdit, je n'en aurais jamais eu connaissance, ça concerne non seulement ma profession mais tous les tissus langagiers, la presse, une émission de télévision, un film...
- Pourquoi avoir intitulé les 9 tomes de votre uvre Sous l'arbre idiot ? L'arbre idiot, c'est notre espèce, c'est nous, c'est notre arbre généalogique. C'est un titre pour enfant né à l'âge nucléaire. C'est notre espèce qui est vraiment très nuisible. Un trou a été fait dans l'appréhension de l'avenir, dans le devenir humain après Hiroshima, je l'ai ressenti très violemment. C'est ce qui passionnait Mishima dans notre rencontre. Il avait choisi une photographie de moi, petite, sans épaisseur. "J'ai 10 ans, voyez le regard que j'ai", lui ai-je dit, "j'ai la tête complètement occupée par Hiroshima". Il voulait que son éditeur la publie au Japon à l'intérieur de L'épi monstre qu'il désirait traduire. Je lui ai donc confié cette photo grêlée, assez abîmée et il m'en a renvoyé la reproduction parfaite. C'est celle que vous avez vue dans Art Press. Le Mariage des Innocents est l'un des titres de l'ensemble Sous l'arbre idiot,
c'est le soliloque de Marceline dans l'escalier après la mort de Mauda. C'est du franco-boche, la langue de Marceline, une langue de bâtarde née de cette horrible affaire qu'on a connue : la guerre entre cousins germains. J'ai du sang celte, et du sang allemand par ma mère qui reste le seul être de résistance que j'ai connu. Moi je n'ai pas de nationalité, j'ai pris la langue française que ma grand-mère m'a obligé d'apprendre, elle n'acceptait pas le breton, mais quand j'étais gosse, je trouvais cette langue si jolie, un peu rugueuse, une rude tendresse. - J'étais choquée par la presse qui insistait sur le culte phallique, l'inceste alors que dans le fond je pense que L'épi monstre est un roman féministe Oui, c'est vrai, je l'ai dédicacé à ma sur Renée qui a trinqué en mon nom. C'est le comble pour le livre d'un défenseur de la femme ! Ils l'ont fait exprès mais ils n'ont fait que me rendre plus fort. J'ai poussé de traviole mais comme un bonsaï. Je
viens de la Lettre du Voyant d'Arthur Rimbaud et de ce passage : "Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons." (Lettre de Rimbaud à Paul Demeny, dite Lettre du Voyant, 15 mai 1871). Marceline a la nostalgie du patriarcat blanc. Il y a un patriarcat noir comme il y a magie blanche et magie noire. Le secret de L'épi monstre, c'est cette recherche solitaire de Marceline, c'est le féminisme en uvre, seul, s'aidant de sa propre force. Je n'ai pas eu la chance d'avoir une sur comme Marceline, c'est pour ça que je l'ai inventée. Marceline, c'est moi... Il y a toujours un silence de mort, un instinct de mort. Si les juges issus de ce patriarcat noir ont un instinct de mort comme ça,
avec envie de tout détruire c'est parce qu'ils éprouvent la mort du patriarcat à l'ancienne qu'ils sont incapables de renouveler. Une certaine idée du père a fait son temps et s'est terriblement discréditée à la lumière de ses meurtres, la guerre de 14 et la deuxième guerre mondiale finissant en beauté par notre irruption, notre projection dans l'âge nucléaire... La seule belle chose qui ait été faite sur le plan littéraire, c'est Hiroshima mon amour, de Duras. Je citerai pour conclure
cette déclaration de Nicolas Genka datant de juin 1999: Viviane de Tapia
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