J'ai vu cette plaque dans un quartier gris de Cracovie. Une plaque discrète,
il fallait se pencher pour déchiffrer son message. Une plaque
sur laquelle on pouvait lire qu'ici était le ghetto juif de la
ville. On pouvait passer sans voir, des centaines de personnes ont dû
passer sans savoir. Le lendemain, j'étais à Auschwitz,
Oswiecim en polonais. L'endroit ressemble aux photos que vous connaissez.
Voies ferrées. Le portail. Le travail rend libre. Les tas de
chaussures. Les tas de cheveux. Les tas de valises. C'est ce qu'il reste
d'eux. Tous ces gens. Un survivant qui raconte. Je me suis dit, après
lui, il n'y aura plus personne pour raconter.
Des centaines de gens viennent à Auschwitz pour retrouver la
trace d'un grand-père, d'un père, d'un frère, d'un
oncle, d'une mère, d'une sur, d'une tante, d'une grand-mère,
ils n'ont rien, qu'un nom, une photo. Ils viennent chercher une trace.
Face à eux, des tas de chaussures, de cheveux, de valises. Celui,
celle, qu'ils cherchent est là. J'ai fixé longtemps une
toute petite chaussure, la chaussure rose d'une petite fille.
Quand on est reparti de Cracovie je ressentais un vide affreux, après
Oswiecim c'était devenu du froid, de la glace, tranchante. Je
pense à tous ces gens qui ont disparu, d'eux il n'y a plus trace.
Voilà ce qu'ils sont devenus. Ils ont disparu. Leur vie n'existe
plus pour personne. Plus personne.
Maintenant je vois une chambre. Une petite mansarde. L'homme qui l'occupe
a laissé les vêtements dans l'armoire, le pyjama sur le
lit, les casseroles sur la cuisinière. Une tasse de thé
attend. Il y a des carnets couverts de mots, des papiers éparpillés
sur le bureau, des livres partout, des journaux aussi. Des vieux soixante-dix-huit
tours, des paquets de cigarettes, des canettes de bière. Et puis
le creux dans l'oreiller, là où repose la tête.
Et encore le calendrier avec l'Angélus de Millet, posé
sur la cheminée. Tout est là, comme si on venait de fermer
la porte, mais tout est immobile, couvert de poussière et de
toiles d'araignées. Située au 19, Princelet Street, dans une ancienne synagogue
londonienne, cette chambre a été découverte en
1979. L'homme qui habitait là s'appelait David Rodinsky ; il
avait disparu depuis dix ans. Personne ne s'était inquiété
de ce qu'il était devenu. C'est en poussant cette porte, un peu
par hasard, comme ça, pour voir, qu'on s'est rappelé que
quelqu'un avait habité là.
Cette chambre, vide pendant si longtemps, se remplit alors de curieux.
Les visiteurs se succèdent, la presse s'en mêle, des légendes
naissent. De Rodinsky on ne sait rien, sinon qu'il est juif, dès
lors on peut tout imaginer de lui. Cet être en négatif
devient surexposé. The Guardian publie un article titré
: «L'homme qui est devenu une chambre.» C'est signé
Ian Sinclair, écrivain. «Un jour, un homme qui vivait
seul dans un bâtiment mort, dans une partie oubliée de
la ville, est sorti, a disparu. Mais ce n'était pas une vraie
disparition, parce que personne ne s'en est aperçu. C'était
un tour de passe-passe sans spectateurs. Une disparition rétrospective.
Là résidait son pouvoir. La chambre, verrouillée,
scellée avec tous ses livres, vêtements, calendriers, était
la seule entrée dans le récit.» Dix ans passent encore, on dirait un conte. Une jeune artiste, Rachel
Lichtenstein, découvre la synagogue, dans le cadre d'une étude
consacré à «l'immigration des Juifs d'Europe orientale
dans l'East End de Londres». «Je me suis avancée
à tâtons dans le couloir et j'ai ouvert la porte du fond.
Les peintures écaillées de la synagogue étaient
éclairées par la lumière jaune et chaude des bougies.»
Quelqu'un raconte l'histoire de la chambre de Rodinsky. Déjà,
la jeune femme est émue et fascinée par le lieu.
Lorsqu'elle découvre que ses grands-parents ont habité
Princelet Street et se sont probablement mariés dans cette synanogue,
elle sait qu'une partie de son histoire se joue ici. La chambre de David,
cette «tombe abandonnée», envoûte Rachel.
Comme si ce lieu avait été créé pour elle,
comme si l'ombre qui l'avait habité l'attendait. «Rodinsky,
l'idée de Rodinsky, était devenu un dybbuk. L'âme
d'un mort qui pénètre le corps d'un vivant et dicte sa
conduite.» Rachel décide de se lancer sur la trace
de cet homme de percer le mystère de sa vie et de sa disparition.
Elle devient le témoin ultime. Elle raconte dans un livre troublant
et émouvant, co-écrit avec Iain Sinclair, cette chasse
au fantôme qui la mènera jusqu'en Israël et en Pologne.
Le Secret de la chambre de Rodinsky tient du roman policier autant
que du roman d'apprentissage. Si la question originelle est «qu'est
devenu David Rodinsky ?», le lecteur est vite amené à
se demander : «que va devenir Rachel Lichtenstein ?» Car,
comme l'écrit Iain Sinclair, l'artiste «s'était
lancée dans sa propre quête et il est rapidement devenu
évident que son voyage touchait davantage à l'autobiographie
qu'à la biographie.» À travers Rodinsky, Rachel
Lichtenstein voudrait faire revivre un monde englouti : le quartier
juif où vivaient ses grands-parents. La recherche de Rodinsky
l'amènera à rencontrer les derniers habitants juifs du
quartier, à interroger un rabbin en Israël, à partir
en pèlerinage à Auschwitz. Pour découvrir d'où
elle vient, qui elle est et surtout qui elle veut être. Pendant des mois, l'artiste prend en photo les affaires personnelles
de Rodinsky. C'est une manière de se les approprier, de les approcher
au moins : «Au départ, ce travail d'archéologue,
arbitraire en apparence, se révéla peu fructueux, car,
privés de la voix de leur créateur pour en donner l'explication,
les objets paraissaient muets. Je passai des heures innombrables dans
cette pièce.» Rodinsky a laissé des dizaines
de carnets manuscrits écrits dans une quinzaine de langues (certains
mêmes en hiéroglyphes égyptiens). «Je déballai
des centaines d'objets, des milliers de petits bouts de papier couverts
de messages codés, en diverses langues, écrits de sa main.
Sur l'envers de papiers de chocolats, glissés à l'intérieur
de ses agendas et de ses livres, il y avait des plans tracés
à la main, des notes d'expéditions dans les alentours
de Londres, de Hainault à Chigwell, de Clapton à Hendon,
sans qu'il soit indiqué qui il allait voir ni à quel propos.»
Rodinsky possédait aussi un dictionnaire anglais-hébreu
où il traduisait des conversations imaginaires. Celle-ci par
exemple : «Vous partez déjà ? Vous êtes obligé de partir maintenant ? Faut-il absolument que vous partiez ? Vous venez juste d'arriver. Il est encore tôt, restez encore un petit peu. Vous avez l'air pressé. Je suis très occupé aujourd'hui. J'ai beaucoup à faire. J'ai une affaire importante. J'ai beaucoup de chemin à faire. Je dois prendre de nombreuses routes. Je dois passer un entretien important. Désolé, je suis en retard. Il est temps de partir. Je ne vous dérangerai pas plus longtemps.» Pour un peu, on se croirait dans une histoire inventée par Paul
Auster et Sophie Calle. Rodinsky était-il un érudit ?
Ou était-il malade, psychotique, obsessionnel, autiste ?
Lasse de construire des hypothèses contradictoires mais toutes
crédibles, désespérée à l'idée
de ne pas trouver une seule photo représentant le fantôme,
Rachel décide d'afficher des avis de recherche qu'elle place
«un peu partout, à la devanture du marchand de bagels
de Brick Lane, à l'asile de vieillards juif de Stepney, à
Toynbee Hall (où se donnent encore des soirées de poésie
yiddish chaque semaine pour ce qui reste de la communauté juive),
dans les cafés et chez les commerçants du quartier.»
Iain Sinclair : «Mais personne ne pouvait décrire l'apparence
de Rodinsky. Rachel, malgré toutes ses investigations, toutes
ses visites à des parents âgés, n'a pas trouvé
la moindre photographie de cet homme.»
Cependant, si cette enquête minutieuse n'apporte pas, dans un
premier temps, les réponses escomptées, elle ouvre des
dizaines de pistes passionnantes. Les études talmudiques ont
appris à Rachel qu'il était possible de faire plusieurs
lectures d'un seul fait, d'une phrase unique, d'un événement
particulier. La jeune artiste découvre ainsi que David Rodinsky
a longtemps vécu avec sa famille, une sur douée
que l'on imagine «frustrée et inaccomplie»
parce qu'elle n'aura pas eu droit à l'instruction que son intelligence
réclamait et une mère, mémoire de l'exode, qui
«portait toujours sa garde-robe sur elle, comme si elle craignait
toujours de devoir partir de toute urgence.»
Possédée par son sujet, bouleversée par la moindre
trace du passé, angoissée par l'idée de destruction,
Rachel lutte contre l'oubli : grâce à elle, Whitechapel
reprend un peu de ses couleurs d'antan. L'artiste organise des visites
du quartier. «À cette époque-là, il restait
bien peu de choses de l'East End juif : des bâtiments qui tombaient
en ruine, des lieux abandonnés, des enseignes qui ne tardaient
pas à s'effacer. "Ici se trouvait
à présent,
c'est un parking." "Ici, en regardant très attentivement,
vous devinerez tout juste la trace d'une mezuzah." Après
avoir déambulé dans les rues de Spitalfields, mes groupes
de touristes, vers la fin de la visite, étaient invariablement
consternés. Alors je les emmenais au Kosher Luncheon Club. C'était
un lieu vivant et gai. Nappes blanches amidonnées, tintements
de verres, soupe avalée bruyamment sur fond de yiddish et de
rires. L'endroit avait conservé cette atmosphère chaleureuse
que j'ai souvent entendue évoquée par ceux qui décrivent
le monde juif de l'East End.» Et puis, à force d'obstination, elle découvre ce qui
est arrivé
Délivrant Rodinsky de la nuit qui l'avait
aspiré. Au fantôme, le travail biographique redonne forme
humaine. Une intimité délicate s'installe alors entre
les deux êtres : «Plus j'en savais sur lui, plus il acquérait
de réalité pour moi et plus j'étais gênée
de fouiller dans ses effets personnels».
C'est en Pologne, à Cracovie et à Auschwitz, que Rachel
comprend que la disparition de Rodinsky symbolise celle de tous les
Juifs d'Europe, même si lui-même n'a pas été
victime de la Shoah. L'inconnu de Whitechapel était peut-être
un saint. «Peut-être Rodinsky était-il véritablement
l'éternel Juif errant, et peut-être y a-t-il eu, au cours
des siècles, des milliers de chambres abandonnées comme
celle-ci». D'après «un mythe préhassidique»,
«il y a toujours trente-six justes en vie dans le monde. Par
leurs bonnes actions, ils empêchent la destruction du monde. Leur
pouvoir repose sur le fait que personne ne sait qui ils sont ni où
ils vivent. Ils accomplissent leur tâche en secret et sans récompense.
Quand l'un d'eux meurt, un autre naît.» Rachel donnera
à son fils le prénom de celui qu'elle a si longtemps cherché.
David. Dans une autre conversation traduite dans son dictionnaire anglais-hébreu,
David Rodinsky demande :
«Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Que faites-vous ? Où allez-vous ? D'où venez-vous ? Où habitez-vous ? Quel âge avez-vous ? Que voulez-vous ? Qu'est-ce que vous aimez particulièrement ? Que puis-je faire pour vous ? Qu'est-ce que vous dites ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Est-ce qu'ils disent vrai ? Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Qu'avez-vous donc ? Vous avez entendu ? Vous avez compris ? Vous parlez sérieusement ? Où êtes-vous descendu ? À quelle distance sommes-nous de Jérusalem ? Qui cherchez-vous ? Que regardez-vous ? Pour qui me prenez-vous ? Est-ce que vous comprenez l'arabe, le turc, le maltais ? Je sais un peu de russe »
Sylvain Marcelli, "Il est temps de partir". une lecture de Le Secret de la chambre de Rodinsky de Rachel Lichtenstein et Ian Sinclair © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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